LC SL ICI DE
ap5
exactement suivie et pratiquée. Le suicide était inconnu eh Espagne, tant que ces peuples sont demeurés sincèrement attachés à la religion catholique, et surtout tant qu’ils l’ont pratiquée exactement. Voyez ce qu’est devenue l’Angleterre, cette terre classique du suicide , depuis qu’on en a banni le catholicisme (i) ! Dans les états d’Italie , d’Autriche et autres contrées catholiques de l’Allemagne , le suicide a toujours été extrêmement rare, et s’il est devenu plus fréquent aujourd’hui , ce n’est qu’à proportion que l’esprit d’impiété et de philosophisme a porté chez ces peuples un levain de corruption et de démoralisation, et a fait fermenter les masses par le feu des révolutions et des guerres incessantes.
Mais reportons-nous un instant aux temps heureux de la primitive Église. Dansres siècles d’amour et de foi , le suicide était absolument inconnu. Le paganisme matérialiste, voluptueux et cruel, était seul en possession de ce secret infernal qui apprend à l’homme à se détruire lui-inétnc.... Témoin les épi-
(t) • Les Romains, dit Voltaire, qui n'avaient pas le spleen, ne faisaient aucune difficulté de se donner ia mort. C'est qu'ils raisonnaient, ils étaient philosophes... Aujourd'hui, les citoyens anglais sont philosophes, et les citoyens romains ne sont rien. Aussi les Anglais quittent la vie fièrement, quand il leur en prend fantaisie. » (Quest. ennjelop., article Suicide.)
On sait ce que sont devenus les citoyens français depuis Voltaire. Ils raisonnent , ils sont philosophes, et ils se tuent philosophiquement
curions et les stoïciens, qui permettaient le suicide à leurs sages.
Plus tard, on ne vit pas régner davantage ce crime de lèse-société dans toutes les nouvelles chrétientés qui se sont élevées si merveilleusement sur presque tous les points du globe, aux Indes , au Japon , en Amérique, etc., etc. Et trouvez-moi , s’il est possible, un seul fait de suicide dans cette admirable république du Paraguay fondée par les jésuites. « Quelques pauvres prêtres pénétrant, une croix de bois à la main, dans des contrées incultes , habitées par de féroces sauvages, y créèrent, par le seul pouvoir de la vérité et de la vertu, une république si parfaite que, dans ses rêves les plus brillants, l’imagination ne s’était jamais représenté rien de semblable. O11 eût cru voir quelques fortunés enfants d’Adam , échappés à la malédiction qui frappa sa race, jouir en paix de l’innocence et du bonheur qui la suit, dans les délicieux bosquets d’Éden (1). »
En Angleterre même , dans ses beaux jours de foi, avant sa révolte contre la vérité ou sa grande et funeste hérésie, vit-on, comme aujourd’hui , le suicide y exercer son empire et ses déplorables ravages ? Et encore actuellement , quelle prodigieuse dillé-
(1) La Mennais, Esmi sur l'indifférence en matière de religion, t. 1, p. MO.
LE SUICIDE. 3g-
rence, sous ce rapport, entre l’Irlande catholique et l’Angleterre protestante(i) !
(I) Ceci était écrit depuis plusieurs mois, lorsque j'appris qu'un noble pair de la haute chambre législative avait soutenu avec raison .dans la séance du T février 1838, que le scepticisme et l'irréligion sont les causes les plus agissantes dans l'augmentation du nombre des aliénés, et que depuis Henri VIII ce nombre s'est prodigieusement accru en Angleterre. D'un autre côté, dans la même séance, M. le ministre de l'intérieur regarde comme certain que l'aliénation provient surtout des . vices qui affligent l'humanité, et il ne croit pas qu'il y ait à ce sujet division dans la Chambre.
Il résulte donc du rapprochement des discours de ces deux nobles pairs que les vices qui affligent l'humanité ont, depuis Henri VIII , prodigieusement étendu leur empire ; cela n'est que trop évident. Nous avons prouvé que depuis cette même époque où le catholicisme fut proscrit de l'Angleterre, le nombre des suicides s'est aussi prodigieusement accru chez les Anglais, et nous avons également prouvé que ce sont les vices et les passions qui causent le suicide- Il s'ensuit donc que l'abolition du catholicisme est non seulement la cause du grand nombre des suicides en Angleterre, mais encore de celui des aliénés. Maintenant, quant au suicide , qu'il soit i'elîel d'une maladie ou non, peu nous importe Ici : toujours est-ll que la suppression du culte catholique en Angleterre, ayant amené le débordement de tous les vices et de toutes les passions, est la cause première et principale du grand nombre des morts volontaires et des aliénés chez nos voisins d'outre-mer.
Déjà en 1821, M. de La Mennais avait constaté ce fait. Voici ses paroles :
• Sous le règne de Henri VIII, le nombre des fous augmenta prodigieusement en Angleterre, et depuis il a toujours été croissant. Il augmente de même chaque année en France. Nous sommes persuadés qu'il y a trente ans l'Espagne était le pays de l'Europe où il y en avait le moins. Ils s'y multiplieront sans aucun doute à mesure que la foi diminuera. Un médecin italien avait calculé, dans le dernier siècle, qu'il existait en Italie, proportionnellement à sa population , diz-sept fols moins de fous que dans les contrées protestantes. > (Essai sur t' indifférence en maliire de religion, t. Il, préf., p. LXXV.)
ay8
Mais, dira-t-on peut-être , pourquoi donc tant de suicides en France, qui est un pays catholique ? La raison en est fort simple : c’est que ceux qui terminent volontairement leur vie, sans être atteints d’aucune maladie, ne sont chrétiens-catholiques que par le caractère du baptême et par le nom que ce sacrement leur a imposé, mais ne le sont nullement par la conduite et les vertus que la religion catholique leur commande. Ils ne sont donc , dans la vérité, ni catholiques , ni protestants, ni même véritablement chrétiens ; et , s’ils avaient été bons catholiques , ils ne se seraient pas tués, quelques revers qu’ils eussent éprouvés.
D’où vient donc cet immense avantage de la religion catholique sur le protestantisme (i) ? De la co-
(t) Voici un résumé extrait des Entretiens philosophiques sur la réu • nion des diverses communions chrétiennes , par feu M. le baron de Starck, ministre protestant et premier prédicateur de la cour de liesse- Darmstadt, etc., p. 384 et 385.
Les docteurs protestants enseignent que la divine et immédiate révélation de l'Écriture sainte est une chimère ; qu'on ne peut plus considérer l'ancien et le nouveau Testament comme une règle infaillible de la vie et des moeurs -, qu'on a cessé de croire aux doctrines de la sainte Trinité, de la divinité de Jésus-Christ et du Saint-Esprit ; qu’il n'est plus question de péché originel, de satisfaction propitiatoire, de la mort expiatoire de Jésus-Christ; que les miracles, les prédictions des prophètes, de Jésus-Christ et des apôtres, ne méritent pas plus de croyance, parccqu'ils sont tantôt l'effet des causes naturelles, tantôt celui d'une imagination exaltée, ou même de l'imposture ; qu'il faut en dire autant de la résurrection et de l’ascension de Jésus-Christ, quoique saint Paul regarde toute notre foi comme vaine sans l'admission
lonne inébranlable de la vérité qui est la base de tout l’édifice catholique et contre laquelle aucune puissance créée ne prévaudra jamais ; et en second lieu de toutes les pratiques saintes et éminemment vivifiantes et sanctifiantes du catholicisme. Et, en effet, la confession catholique, par exemple, n’est-elle pas un levier
du premier de ces deux miracles ; que le baptême et la cène ne peuvent plus être considérés comme des parties essentielles du culte chrétien ; qu'en général tout ce qui est essentiellement et exclusivement propre au christianisme doit disparaître pour céder la place à la raison humaine, cet arbitre suprême, qui seul doit décider de tout, etc.
On voit, d'après cela, que le protestantisme marche droit au déisme, ou plutAt, qu'il n’est au fond que le déisme déguisé , comme le déisme lui-méme, selon la parole célèbre de Dossuel, n'est que l'athéisme déguisé. Lecteur, tirez des conclusions.
• Où est le protestantisme en Europe ? Vous trouverez des protestants : mais où rencontrer le protestantisme ? Quel est son temple, sa métropole? — Genève? — Mais ce qu'enseigne tel pasteur y est formellement contredit par tel autre. On assure même que la vraie lumière est dans la petite ville d'Yvcrdun, où. jusqu'aux laitières, chaque enfant de Dieu commente habilement l'Écriture et S- Paul. Celuici affirme, celui-là nie, un troisième doute. Ils ont tous un droit égal, partant également raison! — N'admirez-vous pas? — Le protestantisme n'est point une religion; il n'est pas même une philosophie : c’est la souveraineté du sens individuel produisant pour elîet permanent la contradiction. Or, qui oserait déclarer la contradiction comme l'état naturel d'un culte ou d'une philosophie? — En substituant à l'autorité de l’Église catholique l'infaillibilité de la raison privée, le protestantisme s’est fondé sur un principe de division perpétuelle qui tend à le subdiviser indéfiniment en sectes indéfiniment divisibles. Et l’on sait qu'en religion comme en politique, la division est une cause immédiate de faiblesse , un germe de dissolution plus ou moins prochain. > ( Le Christ devant le siicle, p. 394 )
3oO PENSÉES l/uN CROYANT,
moral d’une puissance infinie ? Il faudrait des volumes pour dire tous les maux que ce tribunal de miséricorde a empêchés et les biens sans nombre qu’il a procurés. Pénétrez dans le secret des familles , et vous v apprendrez ce que doivent les hommes à cette admirable, à cette divine institution. Combien de haines étouffées, d’inimitiés apaisées; combien de parents, de citoyens réconciliés, d’iniquités prévenues, de restitutions opérées, de torts réparés; combien de victimes arrachées au vice , de peines consolées , de désespoirs calmés , de suicides empêchés ! Enfin , quelle douceur céleste , ineffable, la confession répand dans lésâmes ! Il n’est pas de notre objet d’entrer dans ces détails. Nous nous contenterons de rapporter ici en abrégé un seul fait bien singulier d’un suicide prévenu par le moyen de la seule confession.
« ... Un jeune homme d’une province éloignée de la capitale ne trouvant dans son libertinage, au lieu de cette ivresse de bonheur qu’il s’en était promis , que dégoût, qu’amertume et que tourments, l’horreur de la vie s’empare de lui : il se détermine à se décharger d’un fardeau qui lui devenait de plus en plus intolérable. Par égard néanmoins pour l’honneur de sa famille, sur laquelle il craignait de laisser rejaillir l’opprobre de l’action qu’il méditait, il prend le parti de se rendre il Paris, et d’y ensevelir sous les flots de la Seine, avec sa vie, son nom et sa mémoire.
3oi
» Arrivé dans la capitale, il sc détermine heureusement à ajourner l’exécution de son funeste dessein; soit secrète horreur de sa destruction , soit un reste d’espoir, il veut tenter un dernier essai, et boire jusqu’à la lie la coupe trompeuse du plaisir. Il consume donc dans le jeu, les spectacles et les excès ce qui lui restait de ressources pécuniaires.
« Il sc rappelle qne dans son
pays il est d’usage de préluder par la confession au grand voyage de l’autre momie. Docile à cette inspiration, il entre dans la première église qui se rencontre sur son chemin, St-Roch, et se présente à son tour au sacré tribunal, où un saint pasteur semblait tout exprès attendre la brebis égarée. Ce singulier pénitent fait sa confession de la manière la plus entière qu’il peut, dans son état d’ignorance grossière; il accuse avec candeur tout ce qu’il croit mal, mais sans mot dire de sa disposition au suicide et demande ensuite avec la même ingénuité l’absolution. Le confesseur étonné lui représente avec douceur le besoin qu’il a de prendre un délai raisonnable pour consolider l’ouvrage de sa conversion et pour s’instruire; il l’engage même à venir le voir de temps en temps , pour recevoir des avis et l’instruction fondamentale qui lui manque. Ce langage ne pouvait convenir à uiî homme à qui il ne restait que vingt-quatre heures de vie; il allègue l’impossibilité absolue de revenir jamais. Ce mol est un trait de lu-
3oa PENSÉES d’un croyant.
mière pour l’habile confesseur, qui découvre au fond de cette pauvre âme un fatal secret et qui sait adroitement en obtenir l’aveu. *
« J’avais, mon père, quelque répugnance à vous l’avouer, réplique cet infortuné ; mais puisque vous l’exigez, je dois vous le dire : dés demain je me tue. Voilà pourquoi je vous demande aujourd’hui l’absolution. »
» On déchire alors l’épais bandeau qui lui voile la vérité; on lui montre l’étrange illusion où il est, le crime de sa disposition homicide et le terme fatal où elle le conduirait. Frémissant à la vue de l’abimc où il allait se jeter tète baissée, il s’élance dans les bras de la miséricorde qu'on lui montre ouverts pour le recevoir, mais bien résolu de satisfaire à toute la sévérité de la divine justice. 11 demande une maison de pénitence. La plus austère sera pour lui la meilleure. Bref, venu peu de temps après à la Trappe , il y trouve enfin, au milieu des privations et des austérités, le bonheur qu’il avait en vain cherché au sein des voluptés sensuelles. C’est ce qu’il a depuis cent fois avoué à la louange de la grâce, aux différents supérieurs. On conçoit quelle heureuse révolution que celle d’un cœur affamé de bonheur qui passe ainsi d’un affreux désespoir à la plus délicieuse espérance !
<c J’étais malheureux, dit-il, sans espoir de trouver nulle part cette félicité pour laquelle je sentais battre
mon cœur; j’allais rendre mon malheur irrémédiable en le rendant éternel ; encore un pas et j’étais pour jamais dans l’abîme de tous les maux: la main de Dieu m’a arrêté miraculeusement sur les bords du précipice; elle m’a dévoilé le parfait bonheur auquel je n’osais plus espérer, que je regardais comme un rêve, une illusion ; elle m’a mis dans la voie sure qui y conduit ; elle in’en offre déjà comme gage 1’inefla-
ble avant-goût !
Au bout d’environ quinze années de
la vie de la Trappe, qui lui avait paru un instant, et durant lesquelles on ne put que lui reprocher une ferveur peut-être excessive , il s’endormit dans le Seigneur, non seulement avec calme et résignation, mais dans les transports de l’amour le plus vif et des désirs les plus enflammés pour la céleste patrie ( i ). »
DES PRINCIPALES CAUSES OCCASIONELLES OU DÉTER- MINANTES DU SUICIDE.
Nous n’envisageons point ici le suicide comme la suite ou l’effet d’une lésion intellectuelle ou affective,
(I) LaTrappe mieux connue, p. 176. Ce saint homme est mort en 1827. C'est moi-même qui, en ma qualité de médecin de la maison de La Trappe (près Mortagnc, Orne), depuis plus de vingt ans , l’ai soigné dans sa dernière maladie
3o4 PENSÉES D’üN CROYANT.
c’cst-à-dirc d’une aliénation mentale ou d’une manie ou monomanie; ce sont là des maladies qui privent l’homme de sa raison et de sa liberté, et qui sont par conséquent du domaine delà pathologie ou de lamé* decine. Nous ne voulons parler que du suicide com- . mis avec connaissance, réflexion et liberté , et qui par là est plus ou moins criminel devant Dieu et devant les hommes. Nous convenons cependant qu’il peut y avoir des cas où une subite cl violente explosion d’une passion quelconque ou un extrême désespoir peut ôter à l’homme presque toute sa raison et sa liberté; et c’est le cas du délire aigu des médecins dont nous avons parlé plus haut, ou plutôt c’est une véritable passion aiguë qui assimile ici le suicide à l’homicide commis sous l’empire des mômes circonstances ou des mêmes passions. Dans l’ctat actuel de notre dépravation morale, les lois positives, humaines doivent mettre une très-grande différence dans l’application des peines afflictives, suivant le degré de réflexion et de liberté présumée; mais aux veux de l'éternelle justice, les crimes ne seront pas tant considérés en eux-mémes que dans leur principe et lcurcause,cncescns qu’ilélaitau pouvoir de l’homme de les éviter au moyen des secours que lui fournissent la raison, la loi naturelle et surtout la religion révélée ou le christianisme.
Ne considérant ici que le suicide libre et volontaire, ou l’effet d’une volonté pervertie, nous ne parlerons
donc point des causes pathologiques ou des maladies mentales, en tant qu’elles sontcausesdu suicide.
Dans l’énumération de ces causes, nous n’adopterons d’autre classification que l’ordre de leur fréquence présumée. Nous appelons ces causes occasionelles ou déterminantes, parce qu’elles n’ont été que l’occasion ou le motif, la circonstance déterminante du suicide et non la véritable cause, la cause première et productrice sans laquelle lesuicidc n’aurait pas eu lieu. Nous avons vu plus haut que ces causes premières véritables sont l’absence de la foi, des croyances religieuses, l’ignorance de la religion et surtout l’éloignement de b pratique de la religion catholique.