CHAPITRE DEUXIÈME
sKSSl *I IS«F DE LOCRE, DE COKD1U.HC ET DE DESTITT DE TIUCV.
Quelque temps avant l’époque désastreuse de la grande révolution française, où toutes les doctrines politiques et morales furent bouleversées de fond en comble, on s’appliqua à étayer le matérialisme d’arguments tirés de tous les genres de connaissances : philosophie, chronologie, cosmogonie, astronomie, géologie, physiologie, pathologie, archéologie, ethnographie, linguistique, etc., tout fut mis à contribution pour donner le démenti à la révélation et aux croyances du genre humain. On fouilla avec une ardeur infatigable et dans les archives de la philosophie, et dans les fastes de l’histoire, et dans le sein de la terre, et dans l’intérieur des cadavres, etc. Mais il
n’est pas de notre sujet «le suivre ici toutes les diverses ramifications du matérialisme. Nous nous bornerons à montrer ce qu’il doit aux physiologistes et aux iiléologues modernes.
Chez un trop grand nombre, c’est le cerveau, l’encéphale, ou le sensorium commune, qui est la source unique de toutes les perceptions et engendre toutes les idées, qui en un mot a pris la place de l’àme dans les phénomènes de l'intelligence. Il ne sera pas difficile d’observer les divers degrés par où ils sont descendus à cet abîme profond où viendrait s’engloutir, avec la raison, la société toute entière.
Ils débutèrent par l’idéologie sensualiste. Tous nos professeurs de matérialisme s’accordent à re vendiquer le trop célèbre Locke, et même à le regarder comme le père de la secte. Il y a généralement «lans la tourbe des élèves de l’incrédulité tant de légèreté et d’ignorance que la plupart d’entre eux seraient fort étonnés d’apprendre que non seulement Locke croyait à la spiritualité de Dieu et de l’àme, mais encore qu’il croyait en Jésus-Christ, et que ses dernières paroles, au lit de la mort, furent celles-ci : Je meurs persuadé que je ne puis être sauvé que par les mérites de Jésus-Christ.
C’est à ce philosophe que nos incrédules ont emprunté ce principe dont ils ont si étrangement abusé: que toutes nos idées nous sont transmises par les sens. Ils ont fini par en conclure que toutes nos idées
ne sont que des sensations, et que l’àmc, les sens et les fonctions cérébrales ou le cerveau agissant ne sont qu’une seule et même chose. Lorsque le philosophe anglais proclamait l’axiôme fameux, nihil est in intelleclu quod non prius fuerit in sensu, il était loin de l’interpréter comme ceux qui lui ont donné un si mauvais sens dans ses ouvrages.
Nous ferons remarquer avec M. Laromiguiére , que cet axiôme si célèbre des péripatéticicns, outre sa fausseté , renferme trois vices d’expression qui permettent de l’interpréter fort différemment.
Outre sa fausseté. Aristote cl son école faisaient venir toutes nos idées de la sensation, comme si elle était leur principe unique. Locke, tout en invoquant l’axiome d’Aristote, admet deux origines de nos idées, la sensation et la réflexion appliquée aux opérationsde l’entendement, c’est-à-dire, en dernière analyse, la sensation et les operations de l’entendement. Mais les operations de l’entendement; ou plutôt ses facultés considérées dans leurs actes, ne peuvent, dans ce système, que séparer ou combiner les données de la sensation : il s’ensuit donc que Locke est réduit à n’admettre en réalité qu’une seule origine ou un seul principe de nos idées, la sensation.
Condillac a été jusqu’à lui attribuer non seulement nos idées, maisaussi toutes nos facultés , comme nous le verrons plus loin.
48 PENSÉES ü'iSN CHOYANT.
Nous montrons dans les chapitres IV, V et VI, les diverses origines de nos idées; nous y jugeons la doctrine de Locke et de Condiliac sur cette question.
Il renferme trois vices d’expression. Nihil, rien. On fait signifier le plus souvent à ce mot aucune de nos idées , aucune de nos connaissances. Condillaciui fait signifier de plus, aucune des facultés de notre âme. Qui a le mieux compris le sens de cet axiôine prétendu ?
In intellectu , dans l’entendement. Est ce de l’àme qu’il s’agit, ou d’une faculté de l’Ame? est-ce de la réunion de toutes les idées? on n’en sait rien, car le mot intellectus , entendement , a toutes ces significations dans le langage des philosophes.
In sensu, dans le sens. Veut-on parler des sens, organes du corps, ou des sensations, qui sopt des modifications de l’àme ? c’est ce qui n’est pas déterminé. Qui est-ce qui sera assuré de bien comprendre le sens de cet axiome, à ne le considérer qu’en lui-méme ?
Les auteurs qui l’ont employé et l’ont développé en avaient le sens bien déterminé dans leur esprit ; nous le savons par les espèces de professions de foi qu’ils ont formulées dans leurs écrits sur l’origine des idées. Mais l’axiome considéré indépendamment des formules des philosophes n’en est pas moins vicieux.
D’ailleurs on serait presque tenté de croire, d’après cet axiome, que les idées existent d’abord toutes faites dans les sens, et qu’elles passent ensuite dans l’intelligence; et si l’on ne voit dans les sens, comme plusieurs sophistes, que les organes du corps , on tombe par là dans le matérialisme.
Locke, bien éloigné de prétendre qu’on doive tout donner à la matière et aux sens, n’a voulu que les déposséder de ce qu’on leur attribuait faussement. L’objet du livre entier qu’il a intitulé : De l’entendement humain, est précisément de démontrer que cet entendement est esprit, c’est-à-dire d’une nature différente de la matière. Il a établi, en effet, par les preuves les plus lumineuses, ce dont personne de bon sens ne peut douter : que toutes nos sensations , la couleur, l’odeur, la saveur, le froid et le chaud n’existent ni dans les corps, qui n’en sont que l’occasion, ni dans nos sens, qui n’en sont que les véhicules, mais dans la faculté pensante, qui seule en a la perception.
Il faut convenir néanmoins que Locke s’est égaré et d’une manière étrange. Leibnitz lui a reproché avec raison de trop sensualiser les conceptions de l’entendement. En effet, c’est déjà une exagération monstrueuse de déduire toutes nos idées du fait unique de la sensation. Cependant le plus grand tort de Locke est sans contredit son fameux Doute, plus , religieux de sa part, je dirai volontiers plus niais
5o PENSÉES d’üN CROYANT,
que philosophique, et dont l’impiété s’est si avidement emparée. Il n’ose pas afürmer, dit-il, que Dieu ne puisse pas rendre la matière susceptible de pensée. Cette inconcevable absence d’esprit dans Locke, qui n'est rien moins qu’un oubli complet de tout ce qu’il avait dit dans son livre, ne peut raisonnablement être attribuée qu’à un respect mal entendu, sans doute, mais profond néanmoins pour la toutepuissance divine, à laquelle il craignait de paraître vouloir mettre des bornes. Au fond, ce doute n’est qu’un abus de mots. Dieu ne peut pas changer les essences des choses ; c’est-à-dire, Dieu ne peut pas faire qn’une chose ne soit pas ce qu’elle est et ce qu’il a voulu qu’elle fût; et si la matière devenait pensante elle ne serait plus matière. Ce doute cependant est le vrai titre de Locke à l’estime et à la recommandation des matérialistes ; c’est la seule chose qu’ils aient vue dans son livre, qui d’ailleurs n’en est qu’un démenti continuel.
Je ne connais point d’auteur qui s’élève avec plus de force contre Locke que NI. de Maistre dans ses Soirées , et tout le monde sait que M. de Maistre est un esprit supérieur, un écrivain philosophe du premier ordre. Voici ses paroles :
u Combien lesconjurés devaient se réjouir de voir un tel homme ( Locke ) poser tous les principes dont ils avaient besoin et làvoriser surtout le matérialisme par délicatesse de conscience. Ils se
précipitèrent donc sur le malheureux Essai et le firent valoir avec une ardeur dont on ne peut avoir d’idée si l’on n’y a fait une attention particulière. 11 me souvient d’avoir frémi jadis en voyant un des athées les plus endurcis peut-être qui aient jamais existé, recommander à d’infortunés jeunes gens la lecture de Locke abrégé, et pour ainsi dire concentré par une plume italienne, qui aurait pu s’exercerd’une manière plus conforme à sa vocation. Lisez-le, leur disait-il avec enthousiasme, relisez-le , apprenez-le par cœur.... « II aurait voulu, comme disait madame de Sévigné , le leur donner en bouillons. » Il y a une règle sûre pour juger les livres comme les hommes, même sans les connaître : il suffit de savoir par qui ils sont aimés et par qui ils sont haïs. Cette règle ne trompe jamais ( i ) «
« Si Locke, qui était un très-honnête homme,
revenaitau monde, il pleurerait amèrement en voyant ses erreurs , aiguisées par la méthode française, devenir la honte et le malheur d’une génération entière. »
« Un jour viendra, et peut-être il n’est pas
loin , où Locke sera placé unanimement au nombre des écrivains qui Ont fait le plus de mal aux hommes ( P- 443) »
Enfin, à la page 45a, l’auteur dit que dans l’étude
(1) Soirées de Sl-Pitersbourg, t. i, p. 436 et suiv.
5'J PENSÉES h’u.N CROYANT.
île la philosophie, le mépris de Locke esl le commencement de la sagesse.
Voici le sentiment d’un excellent critique, du savant Bergier, sur l’ouvrage de Locke :
« La théorie sublime, qui rapporte tout aux sensations , n’a été imaginée que pour frayer le chemin au matérialisme. Nous voyons à présent pourquoi la philosophie de Locke a été si bien accueillie, et les effets qui en ont résulté. C’estavec raison qu’elle a été censurée (par la Sorbonne) comme fausse, mal raisonnée et conduisant à des conséquences très-pernicieuses (i). »
« Rien de plus juste que cette observation, ajoute M. île Maistre; par son système grossier, Locke a déchainé le matérialisme. Coridillac a mis depuis ce système à la mode dans le pays de la mode , par sa prétendue clarté qui n’est au fond que la simplicité «lu rien; et le vice en a tiré des maximes qu’il a su mettre à la portée même de l’extrême futilité. On peut voir, dans les lettres de madame du Deffant, tout le parti que cette aveugle tirait de la maxime ridiculement fausse, que toutes nos idées nous viennent par les sens, et quel édifice elle élevait sur cette base aérienne » (in-8“, l. 4> p- 33q).
(1) Bergier, Traité hixt. et dogm. de la religion, (. ni. p. 518.
M ATÉR(\I.ISMF, MODERNE.
Condiilac, le disciple le plus distingue de Locke, ne se doutant pas plus que lui des fruits de mort que devait produire leur commune doctrine, a encore renchéri sur le premier. Il fit un pas étrange dans la voie de l’erreur frayée par son maître, en attribuant à la sensation, non seulement nos idées et nos jugements, mais jusqu’à nos facultés intellectuelles elles-mêmes.
Si la philosophie de Condiilac exerça une grande et funeste influence sur les théories et les opinions du dix-huitième siècle, elle les fit sentir bien plus encore sur la religion.
« Rien, en effet, dans les circonstances physiques de l’homme ne pouvant y conduire , il était impossible de la rattacher par les liens du raisonnement aux idées sensuelles. On arriva bientôt à tout nier. Déjà l’incrédulité avait rejeté la providence divine de la révélation et avait abjuré les devoirs et les souvenirs chrétiens. On vit alors l’athéisme lever un front plus hardi, et proclamer que tout sentiment religieux était une rêverie, un désordre de l’esprit humain (i). »
(1) Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle, par M.
do Barantc.
« Condillac, dit un philologue distingué, était un des coryphées de cette secte de philosophistes qui voulaient détrôner Dieu. »
« Si l’on prétend que nous ne sommes, comme le dit Condillac , qu’un instrument qu’on touche et qu’on fait vibrer ; si nous ne sommes qu’une vraie mécanique dont le jeu dépend des circonstances accidentelles, alors on est forcé de reconnaître qu’il n’y a plus en nous de spontanéité , plus de sociabilité , plus de liberté morale , plus de responsabilité, partant plus de vertu ; alors, au lieu de donner au crime le nom de crime , donnons-lui le nom à' erreur y au lieu d’avoir des remords , ayons des regrets; alors il n’y a plus d’autre droit naturel que celui de la force , d’autre morale que celle du plaisir, d’autre politique que celle du succès; il n’y a plus d’autre science que celles de Barème , d’Apicius, de Machiavel (i). »
Plusieurs personnes ont accusé la philosophie de Condillac de matérialisme. Nous ne voulons pas admettre cette accusation pour nous en prévaloir contre notre auteur ; nous ne voulons même pas dire avec d’autres que sa doctrine, si l’on en presse les conséquences, conduise directement au matérialisme. Nous nous contenterons de faire observer que le système de Condillac réduit, à peu près et contre l’inlcn-
(I) Cour* üe philosophie, par M. Caro, l. il, p. 502.
tion de son auteur, l’âme humaine à l’immatérialité du principe qui anime les animaux, c’est-à-dire à la force vitale sensitive, ou à l’âme des bêtes. Suivant Condillac, non seulement toutes nos idées, mais encore toutes nos facultés intellectuelles ne sont que des sensations transformées. Il prive donc l’âme de toute activité. Et, chose étrange! après avoir établi que tout dans l’homme, idées et facultés, est sensation, on le voit proclamer souvcntdans ses ouvrages l’activité de l’âme humaine « Nous verrons, dit- il, comment l’âme acquiert d’un moment à l’autre plus d’activité et s’élève de connaissances en connaissances » ( Traité des sensations, p. 22).
« L’esprit est purement passif dans la production des idées simples; il est au contraire actif dans la génération des idées complexes» {Art de penser, p. '69).
« O11 peut considérer l’àmc comme active ou comme passive » (même ouvrage, p. 1 10).
Comment expliquer ces inconcevables contradictions? Condillac a cru que la sensation pouvait devenir activité et facultés; il a cru à des transformations impossibles de la sensation. Il était ennemi du matérialisme, il le combattait, mais il a mal raisonné en le combattant, et ses bonnes intentions ne peuvent pas justifier sa fausse et funeste doctrine.
La sensation produisant ou, comme dit Voltaire, enveloppant toutes nos facultés, l’homme n’est donc,
pensées d’un croyant.
pour ainsi dire, animé que par le principe immatériel qui régit les animaux et qui produit chez eux la sensation et l’instinct. Et en effet, l’animal ayant des sensations comme l’homme, et tirant aussi toutes ses facultés des sensations, il s’ensuit que la nature du principe immatériel est la même chez l’un comme dans l’autre.
Nous ferons voir ailleurs qu’il n’y a que trois manières possibles d’expliquer l’animation ou la vie des bétes, i° le cartésianisme, a" le matérialisme et 3° Pimmatérialisme. Le premier est généralement abandonné, le second est inadmissible et répugne à la raison, parce qu’on ne peut concevoir la sensation sans principe immatériel. Le troisième est le seul rationnel et il explique parfaitement les animaux (voyez le Tableau hiérarchique des êtres, p. 33).
On peut donc conclure de tout ce qui précède , que le sensualisme de Condillac et le matérialisme tendent au fond au même but, qui est la négation de lame spirituelle et immortelle, et que cette philosophie sensualiste ôte à l’homme sa noblesse et sa dignité, pour le dégrader et le ravaler en quelque sorte au niveau de la brute. Pauvre philosophie ! Plus bas nous donnerons un court aperçu des systèmes de Locke et de Condillac.
Le reproche fait à la doctrine de Condillac peut Rappliquer également à celle de Destult deTracv. Cet idéologue ne diffère de ses deux célèbres devait-
tiers que par la forme nouvelle et les développements qu’il a donnés à leurs principes. 11 ne voit dans la faculté de penser que celle de sentir ou d’éprouver des sensations proprement dites. Ainsi, comparer, juger, vouloir, c’est toujours sentir et rien de plus. Peuton, en moins de mots, accumuler un plus grand nombre d’absurdités? Le ridicule de cette opinion saute d’abord aux yeux. Qui ne voit, par exemple, une différence essentielle entre la sensation et la volonté? Le principe pensant ou le moi , qui peut rester passif dans la sensation, ne peut jamais l’étre dans la volonté non plus que dans le jugement. Il y a bien peu de philosophie à soutenir que penser et sentir sont une même chose, lorsqu’on est forcé de se servir de deux termes différents : or, jamais une personne de sens, comme l’observe M. de Bonald, ne dira qu’elle sent le carré de l’hypolhénuse pour exprimer qu’elle y pense, comme elle dira qu’elle sent le froid et le chaud quand elle éprouve l’une ou l’autre de ces sensations.
La plupart des autres physiologistes et idéologues ne font que se traîner sur les pas de ceux que nous venons de citer; c’est, à quelques légères différences prés, la même doctrine. Venons donc à ce qui est plus saillant.