CHAPITRE IX
PREDVES DE L'IMMATÉRIALITÉ, DE LA SIMPLICITÉ OU DE LA SPIRITUALITÉ DE L'AME HUMAINE.
Nous avons promis d'établir l'immatérialité de l'âme par un certain nombre de preuves solides ; nous ne sommes en peine que sur le choix. La doctrine que nous combattons se rattachant à la philosophie ou plutôt au philosophisme (1) de Hobbe, de Spinosa et de leurs disciples Diderot, Helvétius, Lamétrie, etc., nous choisirons des arguments fondamentaux qui puissent servir également contre ces différents sophistes.
S 1er-
Entre la matière et la pensée il y a aussi loin que de la matière au néant.
La matière est essentiellement composée, la pensée essentiellement simple : la pensé ne peut donc
(l) Ce mot philosophisme est précisément l'opposé de philosophie. Ces deux mots d'origine grecque signifient, celui-ci amour de la sagesse , amour du vrai ; celui-là amour du sophisme, amour du fauv. Comme dans le combat que les philosophistes ont livré aux croyances du genre humain il y a de leur part non seulement erreur et fausseté, mais encore amour du faux et amour du mal, il est devenu nécessaire pour éviter la méprise d'adopter ce terme technique.
pas être l'effet de la matière ; car ce qu'il y a dans un effet doit se trouver dans sa cause ; ce qui est simple et incomposé ne peut se trouver dans ce qui est composé, pas plus que le oui dans le non ou la lumière dans les ténèbres.
Les matérialistes eux-mêmes avouent la composition de la matière. « Lorsque nous disons, dit un des plus fougueux d'entre eux, que les atomes sont des cires simples nous indiquons par là qu'ils sont purs, sans mélange, mais néanmoins qu'ils ont de letcndue, et par conséquent des parties séparables par la pensée, quoique aucun agent ne puisse les séparer. » (1)
« L'étendue est une propriété essentielle de la matière. Une matière inétendue présente une contradiction dans les termes. Les particules les plus exiguës des corps sont nécessairement composées. Imaginez, si vous le pouvez, un rapprochement de substances inétendues ; vous n'en formerez jamais une substance étendue : le tout ne peut avoir une nature différente de celle de ses parties ; les parties ne peuvent pas donner au tout qu'elles composent une propriété qu'elles n'ont pas. L'inétendue ne peut donc pas être l'élément de l'étendue. Toute substance matérielle a donc de l'étendue ; elle a donc des parties, elle est donc composée.
4 Non seulement toute matière est étendue par sa nature, mais toutes ses propriétés participent à son étendue ; toutes supposent des parties, toutes sont divisibles ; toutes sont susceptibles
(1) Système de la Nature, t, i, chap. 7,
i'.iQ PENSÉES D'UN CROYANT CATHOLIQUE.
de plus ou de moins. La grandeur, la solidité, la configuration, la situation, le mouvement, tous les autres attributs que nous connaissons ne peuvent exister que dans une substance étendue et composée : toutes les modifications de l'être matériel ne sont que les modifications de ses diverses parties.
« En second lieu la pensée est une chose absolument et essentiellement simple, et je crois qu'il suffit d'exposer cette proposition pour en faire sentir la vérité. Je ne pense pas qu'il ait encore existé aucun matérialiste assez hardi pour dire la moitié, le quart d'une négation ou d'une affirmation, un pouce ou un pied de perception ; le dessus ou le dessous d'une volition, le côté droit ou le côté gauche d'un désir. » fi)
Il résulte donc de ce qui précède que la pensée ne peut pas être 1! effet de la matière Je m'abstiens de plus longs développements sur un point si évident et de pur sens commun. D'ailleurs les matérialistes modernes conviennent tous que la matière inorganique est incapable de pensée et d<- sentiment. Je ne rapporterai donc pas ici tous les arguments scolastiques par lesquels on prouve invinciblement que la matière est par sa nature incapable de penser et de sentir; je me contente d'une 3eule citation que j'emprunte à M. Frayssinous.
« Rien de plus simple et de plus lumineux que le principe suivant : lorsque deux choses ont des
(1) Dissertation sur la Spiritualité de l'âme, par M. de La Luzerne, p. 45.
MATÉRIALISME MoiMCHM'. 1.57
définitions, des propriétés et d< * effets opposés, si bien que ce que l'on affirme de l'une on doive le nier de l'autre, nous disons que ces deux choses diffèrent en espèce et en nature. C'est par cette uuique règle qu'on distingue les objets. Si je vous demande pourquoi une pierre n'est pas un arbre, pourquoi l'eau n'est pas du feu, vous ne pouvez, en donner d'autre raison sinon que leurs idées, leurs définitions, leurs propriétés, leurs effets sont différents. Or parcourez les qualités les plus communes et les plus constantes de la matière; voyez si elles ne sont pas en opposition avec la pensée ; et si cela est, concluez que ce qui pense n'est pas matière. Entrons dans cet examen.
« La matière est étendue, composée de parties placées les unes hors des autres. Or qui ne sent pas que la pensée est simple, sans parties distinctes? Les objets corporels de la pensée peuvent bien être de volume et de grandeur inégale ; mais la perception que j'en ai ne se mesure pas sur leurs dimensions. La pensée du soleil n'est ni plus longue ni plus large que celle d'une fleur. Qui ne serait révolté d'entendre parler de pensées d'une ligne de longueur, d'un pouce d'épaisseur
a La matière est figurée ; elle a une forme et des couleurs; or quelle figure donnerez-vous cà la pensée? Est-elle ronde ou carrée, cubique ou triangulaire? La pensée est-elle d'un bleu céleste ou rouge comme l'écarlate ? Qu'on demande au plus simple villageois si ses pensées sont vertes comme ses prairies ou carrées comme sa maison, cette question lui paraîtra ridicule, impertinente : il croira qu'on
veut se moquer de son ignorance, tant cette question répugne au sens commun.
La matière est divisible; elle peut être partagée en parties distinctes les unes des autres ; la pensée au contraire est indivisible ; elle est tout entière ou elle n'est pas; il est inouï qu'on prenne la moitié, le tiers, le quart d'une pensée. Voilà donc comme les propriétés les plus constantes, les plus universellement reconnues de la matière sont en opposition manifeste aveu celle de la pensée
« Ne me dites pas qu'on ne sait point si Dieu, par sa toute-puissance, ne pourrait pas attacher la pensée à la substance matérielle. Ce n'est pas mettre des bornes à la toute-puissance que d'avancer qu'elle ne peut faire ce qui implique contradiction ; ce serait même insulter à sa sagesse que de la croire capable de former le dessein d'une chose absurde. Ainsi Je Tout-Puissant ne peut pas faire que ce qui a été n'ait pas été, qu'un carré soit circulaire et qu'un cercle soit carré. La pensée et l'étendue sont d'un genre opposé comme le son et les couleurs ; on ne peut colorer le son d'une trompette ni rendre sonore le parfum d'une fleur. De même le matériel et l'immatériel, l'étendue et l'inétendue ne peuvent s'identifier dans le même sujet. Un être n'existe pas sans ses qualités essentielles, ni avec des qualités qui s'excluent nécessairement. Dès lors s'il est étendu, il faut qu'il soit sans pensée; s'il reçoit la pensée, il faut qu'il perde l'étendue. Telles sont les notions que nous donne la saine raison, et s'il était permis de les abandonner pour les hypothèses chimériques, le parti le plus sage serait de douter de
tout; et pourtant ce parti est Le comble de la folie humaine. » (Voyez l'excellente Conférence sur la spiritualité de l'àme, par M. Frayssinous ) (1)