‹ Pensées d'un croyant catholiqueChapitre 12 sur 50 · SU · texte numérisé non relu

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La grande ressource ou plutôt l'unique ressource des matérialistes de nos jours c'est de dire qu'il ne faut pas confondre la matière brute, passive, inerte ou inorganique avec la matière organisée, ("est donc à l'organisation qu'ils recourent comme à leurs derniers retranchements ; c'est là le fort qu'ils croient inexpugnable.

Nous avons déjà dit plus haut que nos adversaires nous accordent que la matière inorganique est incapable de penser et de sentir. C'est donc de la matière organisée que les matérialistes tirent leur grand et formidable argument. Voyons donc comment il résistera à une attaque un peu régulière.

Il n'y a rien dans l'organisation qu'elle ne tire de ce qui la compose, si ce n'est certaines qualités accidentelles, comme la forme, l'ordre et l'airangement symétrique des organes. Ce sont là de nouveaux modes, de nouveaux rapports dans les substances matérielles; mais ce n'est toujours '[ne de la matière étendue, figurée, divisible. Pour que la pensée put résulter des diverses combinaisons de la matière organisée, il faudrait que, sous l'empire

(1) Défense du Christianisme, ou Conférences sur la Religion, t. i, p. 195,

des lois organiques ou de la force vitale, la matière pût devenir capable d'éprouver la sensation et de créer la pensée. Or il est impossible que l'aptitude à penser se trouve dans ce qui est étendu, figuré, divisible ; se serait l'étendu et l'inétendu, le composé et l'incomposé dans le même sujet : ce sont là des choses incompatibles, contradictoires, absurdes : autant vaudrait dire que la couleur peut, dans certaines circonstances, devenir sonore, ou que l'on peut colorer les sons d'un instrument de musique. Nous pourrions en rester là et nous borner à ces preuves, auxquelles du reste il n'y a rien à opposer. Donnons cependant encore quelques nouveaux développements.

Il est donc certain que l'organisation humaine elle-même est incapable de penser ; l'organisation des animaux doit l'être à plus forte raison. Quant à la matière végétale, je ne pense pas que les matérialistes osent jamais lui attribuer la pensée ; et cependant l'organisation végétale est, dans quelques espèces de plantes, douée d'une grande puissance d'élaboration, puisqu'elle nous fournit des produits qui surpassent en activité toxique tous les produits du règne animal. Pourquoi donc ne rencontreraiton pas quelques traces de pensée dans des êtres si parfaitement organisés, puisque, selon les matérialistes, l'organisation est la raison et la condition unique de la pensée ? Et puis s'ils admettent la pensée c'ans les animaux, il faudra sans doute accorder une fraction de pensée aux zoophytes.

Nous pourrions leur accorder que la matière organisée est capable d'éprouver la sensation, et que

même elle peut penser. Il y a plus, quand on attribu lait ces facultés non seulement à l'organisation humaine, mais à l'organisation des animaux, mais à l'organisation des végétaux, mais à la matière inorganique cristallisable, qui, soumise à des lois spéciales, semble se rapprocher de l'organisation par ses formes régulières, et enfin à la matière absolument brute, inorganique et amorphe ; quand on accorderait tout cela, dis-je, les matérialistes n'en seraient pas plus avancés pour expliquer l'ensemble des fonctions intellectuelles ou la raison humaine ; car, sous le rapport de l'organisation élémentaire, nous ne mettons aucune différence entre l'humble plante ou l'ignoble légume qui croît dans nos jardins et le vaste cerveau de l'homme de génie. L'analyse chimique, en effet, nous démontre que l'un et l'autre sont composés des mêmes éléments constitutifs, savoir : l'oxigène, l'hydrogène, le carbone et l'azote. Ainsi l'on peut dire, d'après cela, que le cerveau de Newton ou de Bossuet est, en dernière analyse, composé des mêmes éléments qu'une tête de — chou, c'est à dire d'oxygène, d'hydrogène, de carbone et d'azote.

Nous accordons donc pour un instant que la matière organisée sent et pense ; mais dès lors il sera impossible à l'organisation, au cerveau d'éprouver plusieurs sensations à la fois, Résumons ce que nous avons développé ailleurs.

Les organes des sens sont différents ; je vois les couleurs par les yeux, j'entends les sons par les oreilles, etc. Chacune de ces sensations est très différente de l'autre, et toutes sont entre elles plus

diverses que les organes qui en sont le canal ; toutes néanmoins se réunissent dans un même sujet qui les compare et les distingue en les réunissant. Je puis tout à la fois entendre un concert, voir un beau jardin, en goûter les fruits, sentir l'odeur des fleur.-;, y éprouver le froid ou le chaud ; je puis comparer ces différentes sensations, les préférer l'une à l'autre, juger celle-ci agréable, celle-là incommode ; or il est clair que cela ne m'est possible qu'autant que ces impressions sont reçues dans un sujet indivisible très différent de la matière, sans quoi chaque sensation aboutirait à un point particulier, et il serait aussi impossible d'en faire la comparaison et d'en juger qu'il est impossible à l'œil de juger des sons et à l'oreille de juger des couleurs.

Tous les idéologues, soit matérialistes, soit spiritualistcs, s'accordent sur un point, la nécessité d'un centre unique de perception; car sans cette unité de principe sentant et percevant il ne peut y avoir ni comparaison ni jugement. D'après les spiritualistes ce centre est simple et immatériel; dans l'opinion des matérialistes il est matériel et composé. Or il est certain qu'un centre matériel, étendu, ( (imposé de parties, ne peut être un vrai point central parce qu'il est divisible, étant composé de parties juxta-posées, et ces parties elles-mêmes sont divisibles encore, et ainsi de suite : donc il est impossible que la matière puisse avoir un centre unique de perception, condition indispensable des opérations intellectuelles, la comparaison et le jugement. 11 y a donc nécessairement dans le système d. a matérialistes pluralité de centres sentants et

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percevants, et par conséquent nullité des fonctions intellectuelles, comme la comparaison et le jugement.

Voici maintenant les choses sous une forme algébrique et peut-être plus démonstrative pour certains esprits.

Si c'est le cerveau qui éprouve la sensation, il faut que ce soit en quelque partie, car il est composé. Il sentira en A l'impression de la vue, en B celle de l'ouïe, en C celle de l'odorat, etc. Or quelque rapprochés que soient ces trois points, ils sont distincts ; ce sont trois points. Comment concilier cette pluralité de sensations simultanées et différentes avec l'unité d'un principe sentant, mais composé et matériel? Où le trouver ce principe? Chacun de ces trois points matériels ne peut éprouver que sa sensation respective, et rien de plus. Le point A ne sent pas ce que sentent les points B et C, et ainsi de ceux-ci. Comment donc se fera la comparaison et le jugement? Car pour comparer et juger il faut connaître ; il faut donc un comparateur et un juge unique; or c'est ce qui est reconnu impossible dans l'espèce. Donc un centre matériel percevant en même temps plusieurs sensations dans le même sujet est une chose impossible et qui répugne à la raison.

Mais admettons pour un moment comme possible un centre matériel physique, anatomique. Dans ce cas des impressions simultanées, mais contraires, comme celles de froid et de chaud, ne pourront être ni distinguées, ni comparées, ni jugées par le moi matériel; elles seront nécessairement confon-

dues, et se neutraliseront réciproquement. En effet deux impressions contraires qui vont aboutir à un point matériel du cerveau ne sont en dernière analyse que des mouvements; car des impressions faites sur des organes ne peuvent être que des vibrations, des dilatations, des déplacements de parties matérielles, en un mot des mouvements ou des modifications de la matière. Ce sont donc deux mouvements contraires qui vont se confondre et se neutraliser dans nn corps ou un point matériel. Qu'en résuite-t-il? Rien. Imprimez deux mouvements égaux, maïs en sens contraire, à un corps immobile; qu'obtiendrez-vous? L'équilibre, le repos, c'est à dire rien. Deux impressions contraires aboutissant à un point matériel produisent donc équilibre de sensation, c'est à dire nulle sensation. Il n'y a donc qu'un principe simple, immatériel, inétendu, indivisible, en un mot spirituel et intelligent, qui puisse percevoir nettement, distinctement, sans confusion des impressions contraires, et par conséquent qui puisse les comparer et les juger ; donc enfin le centre unique de perception des matérialistes est une chose impossible, un être de raison, une chimère.

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