III
M. de Bonald prouve la spiritualité de l'âme par le seul fait du suicide, fruit trop ordinaire de ces théories matérialistes aussi désolantes qu'absurdes. En effet, selon cet illustre auteur et le bon sens
lui-même, ce qui fait suicider l'homme ne peut être son organisme. Tout dans les agents physiques du corps humain conspire à sa conservation; il y a évidemment plus que de simples ressorts là où tous les ressorts sont volontairement brisés; nous avons donc en nous autre chose que des organes physiques, puisque tout le physique de l'homme peut être librement sacrifié.
« Si l'homme tout entier, dit M. de Bonakl, n'est qu'une organisation matérielle, s'il n'est en tout qu'un être et un seul être, il lui est impossible de vouloir cesser d'être, impossible d'attenter luimême à son être, et je ne crains pas de dire que dans cette hypothèse non seulement le suicide, mais même le retranchement volontaire d'un seul organe serait un acte impossible à notre organisation. »
On pourrait étayer cet argument de toutes les victoires fréquentes remportées sur le tempérament et les passions. Malheur à qui ne trouve pas en lui cette preuve honorable ou ce témoignage glorieux de sa supériorité sur l'organisme!
Malgré la corruption des mœurs actuelles, on voit encore, pour l'honneur de l'humanité, de ces âmes nobles et généreuses accoutumées à triompher lorsque le devoir l'exige de tous les penchants comme de toutes les répugnances de la nature. Mille expériences démentent chaque jour cet axiome du matérialisme : que les mœurs suivent le tempérament. On pourrait lui opposer tant d'hommes vivement enclins à la colère devenus des modèles d'aménité et de douceur; le penchant le plus impérieux aux
plaisirs des sens remplacé, dans la vigueur de l'âge «t des passions, par l'amour de la vertu porté jusqu'à l'héroïsme. Est-ce un automate, si parfaitement organisé qu'on le suppose, qui puisse se montrer à ce point volontaire et libre?
« Il faut, dit M. le docteur Virey, une cause supérieure au corps pour dompter le corps. Cabanis et les autres modernes physiologistes de l'école actuelle veulent que le système cérébral réagisse par son influence sur nos organes internes, même pour en dénaturer les fonctions; mais qui le fait agir dans un sens si contraire à ses attributions naturelles? Comment un soufflet appliqué sur la joue d'Epictète no produira-t-il aucune émotion dans cette stoïque cervelle, tandis que sur la joue du moindre spadassin le même soufflet excitera une fureur qui ne s'apaiser i que par du sang versé dans un duel? Certes il faut que chez le premier quelque force supérieure commande de ne pas venger cette insulte, tandis que dans le second la révolte naturelle du sentiment contre tout outrage se manifeste subitement. Or s'il y a pouvoir de résister à la sensibilité, à la contractilité, ce ne sont donc pas ces propriétés vitales qui refusent contre leur propre essence d'agir lorsqu'on les stimule; il y a doncen nous une force qui peut combattre les impulsions des organes : il règne ainsi une loi dans les membres et une autre dans l'esprit. C'est par celleci que Régulus retourne à Carthagc, certain d'y mourir dans les supplices, et que tant d'hommes énéreux se sont présentés à la mort avec un front
serein
MATÉRIALISME MODERNE. -f/|7
i Qu'on fasse jouer après cela les fibres du cerveau par je ne sais quelles puissances, on verra ionjours ici une force directement contraire aux lois de sensibilité et de contractilité animales ou organiques. Certes quand Mutius Scévola plongeait sa main clans un brasier ardenl devant Porsenna la contractilité devint être assez violemment excitée ainsi que la sensibilité, et pourtant le héros ne retira pas son bras : F a erre et patl fortin romanum est. Enthousiasme, fanatisme, orgueil, vous écrierezvous : je le sais bien; mais ne faut-il pas une àme forte et élevée pour se commander de pareils sacrifices; et comment me prouverez-vous que ces actions dérivent de la sensibilité physique, tandis qu'elles l'émeuvent au contraire si douloureusement? Un médecin ne s'exposerait jamais volontairement à traiter des pestiférés; il fuirait comme Galien si quelque noble courage de l'humanité ne le soutenait, et plus d'une fois cette audace intrépide se fit pour ainsi dire respecter de la contagion. Tous ces résultats ne prouvent-ils pas qu'il existe en nous un principe supérieur à la matière, et qui nous ennoblit, nous élève et nous fortifie contre les maux de la terre !
« Je veux que ce soit l'excitation du système nerveux cérébral qui remplisse de ce surcroît d'énergie indubitablement; mais d'où part cette suscitation extraordinaire de ce système? comment une simple idée de gloire, qui n'est rien de corporel, mais une vue de l'esprit, va-t-elle imprimer cette vigueur sublime au corps d'un paysan pour l'élever subitement au rang d'un héros parmi les feux d'une ba-
taille? Quel aveuglement de ne pas reconnaître en nous un principe qui nous monte ou qui nous abat, qui frappe l'imagination tantôt d'un effroi horrible, tantôt qui l'anime d'un brillant courage devant lequel il n'est plus de douleurs ! Or ce principe si maître de nous, et qui se joue de notre corps, tant il le tourmente et le transforme à son gré, n'est donc pas le corps lui-même. »
Encore une preuve d'expérience qui me paraît de la dernière évidence. Toute lutte ne peut naître qu'entre des éléments différents : ainsi s'il n'y avait dualité dans l'homme, s'il n'était que le pur résultat de l'organisation, jamais il ne pourrait former des jugements contraires aux impressions que lui transmettent les organes; car où prendrait-il des notions opposées aux notions également transmises et reçues par l'organisme? Quand l'eau courbe un bâton, dit un poète, ma raison le redresse. Mais « comment, dit M. de Bonald, l'organisation pourraitelle juger droit ce que les organes eux-mêmes voient courbe, en mouvement ce qu'ils voient tixe, proche ce qu'ils voient éloigné, grand ce qu'ils voient petit?... Pour l'homme ainsi considéré tout serait vérité, rien ne serait erreur et illusion; tout serait en réalités, rien en apparences, puisqu'il n'aurait aucun moyen ni en lui ni hors de lui de distinguer l'illusion de la vérité et la réalité des apparences. » Or il est de fait que nos sens nous trompent fréquemment, et qu'il est en nous une faculté capable de corriger leurs erreurs. Bornonsnous à un exemple aussi éclatant qu'incontestable : à ne consulter que nos organes, le soleil tournerait
MATÉRIALISME MODERNE. 1 ï!)
autour du globe; personne aujourd'hui n'est si étranger à l'astronomie qu'il ne soit persuadé du contraire. Or c'est le raisonnement seul ou l'induction qui a donné ce démenti à nos sens en démontrant la proposition inverse. Donc il existe en nous un principe essentiellement différent de l'organisme, puisqu'il le contredit si formellement en nous faisant connaître précisément l'opposé de ce que nos sens nous montrent si impérieusement.
Cette preuve importante n'avait pas échappé au génie de Bossuet dans son Traite de la connaissance de Dieu et de soi-même. Les illusions des sens, dit-il, montrent assez qu'ils ont besoin d'être redressés, et que c'est par une autre faculté qu'on connaît la vérité et qu'on discerne la fausseté; et cette faculté est. Y entendement, (i)
Les bornes que nous nous sommes prescrites nous forcent à passer sous silence nombre d'autres arguments non moins solides; ceux que nous avons exposés sont plus que suffisants pour convaincre tout homme qui cherche sincèrement la vérité. Mais restàt-il encore du doute dans les esprits; je dis plus, la balance fut-elle égale entre les deux théories, pour la faire pencher irrésistiblement du côté des spiritualistes, il nous resterait le poids immense du sens commun, du consentement unanime du genre humain.
(1) Dans toutes ces illusions des sens, que la raison dissipe aussitôt, il y a évidemment comparaison, jugement et conclusion, c'est à dire diverses opérations intellectuelles, qui sont nécessairement le fruit d'un principe simple et intelligent, et non des sens et de l'organisme, comme nous l'avons prouvé plus haut.
Le plus beau génie de l'ancienne Rome , Cicéron , regardait cet assentiment universel aux vérités fondamentales de la morale comme la preuve la plus sensible et la plus décisive de ces mêmes vérités. Or est-il rien de plus universellement proclamé chez tous les peuples que cette croyance immémoriale de la spiritualité et de l'immortalité de notre âme? N'est-ce pas sur cette croyance que furent fondés primitivement les dogmes de toutes les religions, les lois de toutes les sociétés, les rapports mutuels de tous les hommes? (i) En effet là où il n'est que des corps il n'est ni religion, ni morale, ni société possible. Donc enfin le matérialisme est éminemment anti-social, et ne tend à rien moins qu'à briser tous les liens qui unissent les hommes.
Puissent les partisans de cette désolante doctrine ouvrir une fuis les yeux sur ses désastreuses conséquences ! qu'ils écoutent la-dessus non un théologien , non un père de l'Eglise , mais une femme philosophe : « L'immortalité de l'âme et le sentiment du devoir, dit madame de Staël, sont des suppositions tout à fait gratuites dans le système
qui fonde toutes nos idées sur nos sensations
Si les objets extérieurs ont seuls formé notre conscience, depuis la nourrice qui nous reçut dans ses bras jusqu'aux derniers actes d'une vieillesse avancée , toutes les impressions s'enchaînent tellement l'une à l'autre qu'on ne peut nullement accuser la prétendue volonté qui n'est qu'une fatalité de plus. »
(1) Voyez Recherches philosophâmes , de M. de Bonald.