QUELQUES RÉFLEXIONS MOKA LES
« Il est remarquable que tous les matérialistes, considérant nécessairement l'organisation comme un automatisme sans âme , ne peuvent admettre la liberté dans la volonté; ils la voient domptée, enchaînée , tyrannisée par le corps , le tempérament , l' s maladies, en sorte que nous sommes de vils esclaves de nos organes sexuels, digestifs, sensitifs, de vraies machines sans autocratie ni franc arbitre. Cette théorie complète de la servitude physique et morale est si complaisante que tous les despotismes favorisent effectivement la sensualité pour amollir les âmes, tandis que le spiritualisme recommande la pureté morale, conservatrice de la vigueur et de la liberté.
«Etablissant ainsi la domination du plrysique, les matérialistes regardent comme illusion romanesque la véritable liberté d'esprit résistant à la douleur et aux coups de l'infortune. Il n'y a que les spiritualistes qui admettent la suprématie de l'intellect sur les membres ou une véritable indépendance si bien fondée par les stoïciens, les platoniciens de l'antiquité, seuls hommes restés libres et debout, comme Caton , dans la servitude universelle.
« C'est donc manifestement un triste symptôme de désorganisation sociale, de dégradation intellectuelle et morale ou d'avilissement des caractères que présente l'adoption du matérialisme parmi les peuples. Celui-ci, armé de la baguette magique de Circé, transforme les humains en animaux asservis à leurs sensualités {Epicuri de grege porcos.) Pour eux en effet, le corps étant tout, l'essentiel consiste à se procurer les jouissances physiques , même per fas et nefas , principalement si l'on est riche et puissant. Il est donc facile d'y voir le prodrome inévitable de tous les genres de despotisme, de bassesse, et comme le ferment de putréfaction des sociétés politiques. Pour preuve interrogez la fange la plus crapuleuse et la plus ignoble, demandez, aux scélérats eux-mêmes dans les bagnes et les cachots à laquelle des deux doctrines ils donnent la préférence , et voyez quels amis soutiennent les matérialistes. » (t)
Si nous ne sommes que des agrégats de molécules, le bien et le mal moral, laliberié et la société tout entière disparaissent; si l'homme tout entier résulte des ressorts physiques des organes, il n'est qu'un pur automate aussi incapable de choix et d'action qu'une horloge ou toute autre machine purement mécanique. JNulle loi ni divine ni humaine ne pourrait lui être imposée, pas plus qu'à la brute. Voilà dès lors le crime innocent et la vertu sans mérite , la moralité humaine et toute responsabilité
(1) Revue médicale, 1829, t. i, p. /j39, article tic M. J. J. Virey.
do nos actions anéanties. T. es propriétés lès plus légitimes de la fortune, de la vir, de l'honneur de chacun ne seront plus qu'une possession précaire et disputée de tous. La terre entière offrira le spectacle d'une forêt peuplée d'animaux à face humaine, plus redoutables les un> aux autres que les bêtes les plus féroces. Et cependant l'on entendra les auteurs matérialistes parler avec emphase de la vertu et des droits sacrés de l'homme , de la société ; <léclamer contre le vice et les désordres de l'humanité. Mais de quel front osent-ils débiter gravement ces inconcevables inepties? Comment nommer sérieusement le vice et la vertu quand il s'agit d'une masse organisée, laquelle certes n'est pas plus capable de bien et de mal moral dans le tout appelé homme que dans le tout appelé arbre ou cheval? On voit que ces phrases ne sont dans leurs bouches que des locutions obligées, et qu'ils craignent de révolter trop en les supprimant. Quoi qu'il en soit, il reste évident, pour qui entend la force et la valeur des mots , que rien ne peut être imputé ni à mérite ni à démérite à des individus assujettis à l'empire de l'organisme. Un homme-machine qui tuera son semblable pour obéir à des penchants irrésistibles n'est pas plus coupable de son action qu'un chêne qui déracine un autre chêne en tombant sur lui; et enfin, dans tout état de cause, il n'y aurait pas plus de justice à sévir contre le malfaiteur et l'homicide qu'à punir un aliéné de sa démence ou un tigre de son instinct.
Que si les physiologistes matérialistes de nos jours reculent devant ces conséquences , qu'ils ab-
jurent donc le principe d'où elles découlent inévitablement ; qu'ils ne souillent plus leurs ouvrages, d'ailleurs reeommandables à tant d'égards, par ces doctrines n n moins absurdes qu'odieuses; qu'ils cessent d'outrager la noblesse de notre espèce en la traînant ignominieusement dans la fange et dans la boue. C'est trop longtemps s'abuser eux-mêmes et séduire leurs semblables. L'erreur n'a qu'un temps , le plaisir de l'orgueil passe avec elle , et bien vit-- ; mais la vérité subsiste éternellement. Et malbeur! malheur mille fois à qui l'aura méconnue et outragée avec obstination jusqu'à la fin !
Quoiqu'un code ne puisse s'improviser, il ne serait pas difficile d'esquisser celui du matérialisme. Le bien pour un matérialiste c'est la jouissance des plaisirs des sens ; le mal c'est la privation de ces mêmes jouissances. Pour lui la vertu consiste à conserver son organisme, afin de pouvoir jouir plus longtemps ; le vice à détruire l'organisme ou à le rendre incapable de jouissance. Ainsi, pour un partisan de cette doctrine, la sagesse, la vraie philosophie sera de se faire le centre de l'univers, de tout rapporter à soi, de procurer au moi destructible toutes sortes de jouissances et par toutes sortes de voies; à condition toutefois de ne pas trop s'exposer à porter son agrégat dans un cachot et son encéphale avec ses protubérances intellectuelles sur un écbafaud. Ce serait en effet le souverain mal et une vraie damnation pour un matérialiste. Qu'il soit dune sage encore une fois le disciple de la secte; car s'il venait à trop s'affranchir des bienséances reçues dans la société ; si par exemple il
s'avisait de tuer philosophiquement son voisin pour jouir de sa bourbe , quoique les degrés de l'échelle animale ne soient pas encore bien déterminés, notre jurisprudence criminelle pourrait bien néanmoins ne pas le confondre avec le singe dans l'application de notre vieux code. Nous avons vu celui du matérialiste : la prison et la potence , en voilà toute la sanction; le geôlier et le bourreau, voilà ses seuls moralistes ! Et l'on ne rougira pas d'embrasser ces principes, de les soutenir en dépit du bon sens et de les propager au grand malheur de la société!
Il me resterait ici une petite question à adresser à un matérialiste, et je voudrais pouvoir lire la réponse au fond de son cœur : je lui demanderais si volontiers il oserait confier, je ne dis pas sa vie, sa fortune 3 mais une modique partie de celle-ci à un confrère de philosophie qui, trouvant son compte à lui nuire, pourrait le faire impunément. Je lui demanderais encore, toujours dans la supposition d'un grand intérêt joint à la certitude de l'impunité du côté d'un médecin son collègue de matérialisme, s'il verrait tranquillement la vie d'urt père ou d'un lîls chéri, l'honneur d'une lille ou d'une épouse à la merci de ce dernier? Si dans ce cas la vue du danger que courrait tout ce qu'il a de plus cher ne viendrait pas un peu troubler son sommeil ? « Quant à moi, dit M. de Maistre dans ses Soirées, t. i, p. 68, je déclare préférer infiniment au médecin impie le meurtrier des grands chemins, contre lequel au moins il est permis de se défendre , et qui ne laisse pas d'ailleurs d'être pendu de temps en temps. »
Quant au public, c'est à lui de juger quelle garantie peuvent lui offrir dans l'exercice de leurs importantes fonctions des médecins imbus de ces principes immoraux et subversifs de la société. Ceux qui ne reconnaissent entre eux et le plus vil animal d'autre différence que dans l'habit (1), ou au pis aller dans le plus ou moins de volume de la masse encéphalique, respecteront-ils assez l'homme pour ne jamais compromettre dans la pratique de leur art, la santé, la vie et l'honneur de leurs semblables ?
Que les médecins eux-mêmes ne s'y trompent pas ; s'ils veulent honorer leur profession , mériter la confiance du public, établir leur réputation sur une base solide, et, pour tout dire en un mot, se rendre vraiment utiles à l'humanité, qu'ils joignent à la science et à la pratique assidue de leur art la croyance sincère et la profession haute et publique des vérités religieuses, morales et sociales. (2)
(1) Le philosophisme n'a pas rougi de soutenir qu'entre l'homme et l'animal il n'y a de différence réelle que les vêtements, [Essai sur les Règnes de Claude et de Méron, t. 11, p. liO, par Diderot.)
(2) Ce qui manque généralement aux médecins, il faut bien le dire , c'est la croyance religieuse, la foi, et surtout, par une suite nécessaire, la pratique de la religion. Vous qui ne croyez pas sachez que vous ne serez pas justifié pour avoir dit : Je voudrais bien croire, mais je ne le puis. Vous ne voulez pas croire parce que vous ne voulez pas pratiquer. Déposez avant tout cet orgueil qui vous domine plus ou moins, qui domine la grande niasse des humains ; aimez la vérité de tout votre cœur et cherchez-la de toutes vos forces avec un grand et sincère désir de la trouver, et vous la trouverez, et vous obtiendrez infailliblement le don de la foi. Imitez La
Harpe : « J'ai examiné, dit-il, et j'ai cru : examinez, et vous croi-
Enfin., qui que vous soyez, philosophes, savants, physiciens, médecins, grands et petits, peuples et rois , tous enfin , rejetez donc avec indignation le
h/ comme moi. » (Je conseille de commencer cet examen par la lecture bien attentive des conférences de AI. Frayssinous. ) Sur quoi repose le plus souvent l'incrédulité ou le septieisme de nos médecins esprits forts? Sur un peut-être, un je ne sais ce qiu c'i si, un je n'en sais rien, comme on le verra par cet exemple si frappant de Barthez. « Ce célèbre médecin touchait à sa fin. (Il est mort en 1806.) I ne personne très recommandable qui avait avec lui des liaisons l'alla voir dans l'espérance de lui faire accepter les consolations religieuses que sa position devait lui rendre si désirables ; elle le trouva tel qu'elle s'était attendue à le trouver, triste, sombre, inquiet. Son troubla et ses angoisses, qu'en vain cherchait-il à dissimuler, se décelaient à chaque instant. Ému de ses souffrances, son ami lui parla de la religion, seule capable de les adoucir ; mais le doute avait pris depuis trop longtemps possession de celte âme pour qu'aucune croyance y pût désormais entrer. Croire, dit Barthez, il n'y a que les sots qui croient quelque chose. — El la matière, les corps ? — Je ne sais ce que c'est ni ce qu'on veut dire par là ? — Mais la conscience ? —Elle est le fruit des préjugés : si on m'en avait inspiré d'autres dans mon enfance, elle croirait bien tout ce qu'elle croit mal, et ne me causerait maintenant aucun trouble. — Eh quoi ! n'y a-t-il donc rien de certain ? Par exemple, ne vaut-il pas mieux nourrir son père que de l'égorger?- Monsieur, répond le malade, à vous parler bien franchement, je ne vois pas sur quel principe on peut s'appuyer en bonne philosophie pour le décider; je n'en sais rien. — Enfin les mathématiques n'ont-elles plus aucune certitude à vos yeux? — Je vois dans les mathématiques une suite de conséquences parfaitement liées; pour la base je ne sais ce qu'elle est. — Êtes-vous donc assuré de n'avoir rien à craindre? — Je n'en sais rien. Quelques jours après Marthe/, n'était plus. .Ne pas croire quand on voudrait croire, quand on en sent l'avantage et le besoin est la punition de n'avoir pas cru par une résistance criminelle de la volonté, lorsque la raison nous entraînait de tout son poids vers la vérité manifeste. L'entendement p i rerti se refusanl à toute conviction, il ne reste pour unique doctrine que le septieisme absolu. » (De F Indifférence en matière dx Religion, t. i , p. 301.)
froid matérialisme et les théories de la mort et du néant ; ayez en horreur cette désolante doctrine qui apprend à l'homme que tout finit à la mort pour lui comme pour la brute la plus vile, puisque cette philosophie animale laisse nos plus nobles facultés sans fin, Dieu sans providence, la religion sans but, la morale et les lois sans sanction et sans force, la société humaine sans appui et sans garantie, le pouvoir sans frein, le méchant sans crainte et sans remords, et le malheureux sans consolation et sans espérance.
CIISSIIIÉRATIINS
PHILOSOPHIQUES, MORALES ET RELIGIEUSES
SUR