SUR L'AME DES BÊTES
L'empire de l'homme sur les animaux est légitime, aucune révolution ne peut le détruire :
c'est l'empire de l'esprit sur la matière C'est
par supériorité de nature que l'homme régne et commande ; il pense, et dès lors il est maître des êtres qui ne pensent pas.
(Biffon, Hist. uni., t. vu, édit. in-12.)
Les bêtes sont-elles de purs automates dépourvus de toutes sensations, de simples machines montées à l'avance pour tous les mouvements qu'elles doivent exécuter; ou bien ont-elles en elles-mêmes un principe qui anime leurs organes, éprouve des sensations et forme des volontés? ce principe est-il matériel ou immatériel, intelligent ou seulement sensitif, c'est à dire classé comme intermédiaire entre la matière et l'intelligence?
On pourrait s'étonner peut-être de l'importance
que nous croyons devoir mettre à l'examen de ces questions, si l'on ne savait qu'après avoir été longtemps dans les écoles un objet de curiosité propre à exercer les esprits, cette partie de la philosophie ou, si l'on veut, de la physiologie comparée, est devenue une arme dangereuse entre les mains des sophistes modernes; ce qui fait un devoir au vrai philosophe de s'emparer de cette matière, de l'approfondir, et par là d'enlever aux ennemis des saines doctrines cette arme fatale avec laquelle ils ne se proposent rien moins que de bouleverser tout le domaine de la morale.
Pourquoi, en effet, nos soi-disant philosophes affectent-ils de comparer la bête à l'homme, sinon pour ôter à celui-ci toute idée de sa ressemblance avec Dieu et des devoirs qu'elle lui impose? « Dès qu'ils ont eu avancé, dit M. de Bonald, que notre faculté de penser était tout entière dans l'organisation, conséquents à eux-mêmes, ils ont supposé une intelligence, sinon égale, du moins semblable à la nôtre, partout où ils ont aperçu une organisation semblable en quelque chose à celle de l'homme, et tous les êtres animés ont été classés dans une série de termes semblables dont le ver et l'homme sont les extrêmes. » (i)
« Ainsi, dit le grand Bossuet, l'homme se fait un jeu de plaider contre lui-même la cause des bêtes. » Condillac est allé jusqu'à leur prêter la plus haute
(1) Recherches philosophiques sur tes premiers Objets des Connaissances morales , t. n, p. 234»
l'ahe hes bêtes. 161
fonction de l'intelligence, la faculté de se former des idées générales, (i)
« Il n'est pas étonnant que l'homme, qui se connaît si peu lui-même, qui confond si souvent ses sensations et ses idées, qui distingue si peu le produit de son âme de celui de son cerveau, se com-
(1) Voyez Bossuet, Buflbn, M. de Bonald et Flotte. C'est dans ces excellentes sources que nous avons puisé. On trouve en effet de très bonnes choses dans Bossuet, dans M. de Bonald et dans Flotte; cependant je ne trouve pas dans ce dernier le langage assez exact, assez sévère ; je n'aime pas ces expressions : « La raison des brutes agit faiblement... Leur âme estime substance qui pense... Leur intelligence est bornée... Les animaux réfléchissent peu, raisonnent peu, » etc. Il est vrai, les développements ultérieurs pleins de lumière et de raison prouvent suffisamment que ces affirmations sont plutôt dans le langage que dans la pensée de l'auteur. Je préfère dire nettement, avec Bossuet, Buflbn et M. de Bonald, que les animaux n'ont ni raison, ni intelligence, ni pensées proprement dites. « L'âme des bêtes, dit M. de Vtaistre, n'est qu'uue asymptote de la raison , qui pourra s'en rapprocher tant que vous voudrez, mais sans jamais la toucher. » {Soirées de Saint-Pétersbourg 3 t. i, page SOI.)
L'intelligence est active et libre; la matière esclave et passive. Ou il \ a intelligence il y a liberté morale ou libre arbitre. Or il est certain que les animaux sont privés de la liberté morale : donc ils n'ont pas d'intelligence.
II in a que l'être intelligent, pensant, raisonnant, c'est à dire l'être raisonnable ou l'homme qui soit fait à l'image de Dieu. « Tout ce qui n'est point intelligent, dit Bossuet, n'est ni l'image de Dieu, ni capable de Dieu. » Si vous accordiez aux bètes quelque degré d'intelligence ou de raison, vous seriez forcé par là même de reconnaître qu'elles ont aussi quelque degré de ressemblance avec Dieu, ce qui serait souverainement absurde et ridicule.
D'ailleurs l'instinct si assuré des animant et leurs sensations si vives et si sûres suffisent pour expliquer l'image d'intelligence et de raison que l'on observe chez quelques-uns des plus parfaits, comme le chien et le singe : ce n'est pas leur instinct qui raisonne , il est
162 penséks r>'r>" choyant c.atholiqi t..
pare aux animaux, et n'admette entre eux et lui qu'une nuance dépendante d'un peu plus uu d'un peu moin.i de perfection dans les organes; il n'est pas étonnant qu'il 1< s fasse raisonner, s'entendre et se déterminer comme lui, et qu'il leur attribue non seulement les qualités qu'il a, mais encore celles qui
lui-même raisonné ei préordonné pour arriver infailliblement à sa lin.
Il suit de ce qui précède que si l'on accorde à la brute quelque degré d'intelligence ou de raison, on sera naturellement conduit à conclure que l'homme ne doit son extrême supériorité qu'à une organisation infiniment plus parfaite que celle des animaux; que son intelligence, fruit de cette organisation, quoique infiniment supérieure à celle des bries, n'est cependant pas d'une autre nature; et qu'enfin, s'il y a entre l'homme et les animaux différence de facultés et d'aptitudes, il y a identité de nature et de destinée, ce qui est absurde*
On objecte que •■ l'on ne peut refuser aux animaux quelques pensées et une certaine ébauche de raisonnement. \ons voyons, dii-on, un chien poursuivant un lièvre en quitter la trace et couii; droit dessus en ligne diagonale si le lièvre \icni à se détourner. Le chien, en faisant l'application du premier principe de la géométrie, ne moiilre-t-il pas une sorte de réflexion et un choix délibéré'.' » Celle circonstance, qui vous paraît être le résultat de la réflexion ei do raisonnement, entre tout naturellement dans les prévisions instinctives de l'animal, et en est un effet manifeste. Ou'y n-l-il d'étonnant de voir le chien changer la direction de sa course pour courir droit sur l'objet qu'il poursuit et qu'il a actuellement sous les veux'.' Il n'a quitté la première ligne que parée qu'il n'\ voyait plus le lièvre dévié à droite ou à gauche, et il marche sur une autre ligne droite dans laquelle il l'aperçoit; il fait en cela ce que font tous les animaux chasseurs, même les moins intelligents ; il court instinctivement sur ce qu'il voit, et voilà tout. « Le cerf, dit-on, brouille et confond ses voies pour tromper les chiens qui le poursuivent ; il fait même lever un autre cerf pour leur donner le change. J'avoue que je ne vois dans tous ces mouvements que l'embarras d'un animal craintif qui revient sur ses pas, parce qu'il
L'AMI dis mï.it.s. 168
lui manquent. Mais que l'homme s'examine» t'analyse <i s'approfondisse* il reconnaîtra bientôt la noblesse de soin ôtrej il sentira l'existence de son âme, il cessera de s'avilir, et verra d'un coup d'œil la distance infinie que l'Etre suprême a mise entre les bêtes et lui. » (i)
Descartes, avec les défenseurs rigides de la spiritualité exclusive de l'âme humaine, fait des animaux de pures machines dans toute la force de l'expression, « machines montées d'avance, dit M. de lîonald, pour tous les mouvements que nécessitent la conservation des individus et la propagation des espèces, et que nous pouvons ensuite à quelques égards, en nous servant de leur instinct, monter nous-mêmes pour nos besoins, et plier à
no sait où se sauver, et la peur qu'en fuyant il communique à un autre animal de son espèce. Si le cerf raisonnait même pour le grand motif de sa conservation, il s'éloignerait des lieux habités par l'homme ; il ne bramerait pas au temps de ses amours pour avertir l'homme de sa présence. » (M. de lîonald , ouv. déjà cité,
Il d'ailleurs quand nous accorderions aux animaux les plus parlaits 1111 faible degré d'intelligence et de réflexion, il n'en resterait pas moins toujours une distance infinie entre l'orang-outang le plus intelligent et l'homme le plus siupide, malgré la grande ressemblance d'organisation. Celui-ci en effet par son intelligence domine au moins tous les animaux, et de plus il sait produire le feu et en faire usage, ce que tous les animaux ensemble ne feront jamais. Ce puissant et terrible agent de destruction n'a été confié qu'à l'Intelligence* qui seule peut en régler remploi. Au surplus si les animaux dans quelques cas rares offrent l'apparence de quelque combinaison intellectuelle, ce n'est toujours que d'une manière relative à leur conservation, à leur fin et à leur destination au service de l'homme.
(I) Bûffon, IHs/. nat., t. ni, p. 86.
certains mouvements et à certaines habitudes. Une fois la toute-puissance du Créateur admise, il ne paraît pas à ces philosophes plus contraire à la raison de suppo-er des machines naturelles organisées pour une suite de mouvements tendants à une fin déterminée que d'expliquer, la puissance de l'homme étant donnée, le mécanisme des machines artificielles organisées par l'homme pour une suite de mouvements tendants à un résultat quelconque. »
Entre l'opinion qui fait des bêtes de pures machines et celle qui leur attribue une intelligence il est une opinion mitoj'enne qui nous semble la seule vraisemblable, la seule qui rende à la fois raison de tons ies phénomènes en levant toutes les difficultés. Dans cette hypothèse l'âme des bêtes pourrait se définir une substance intermédiaire entre la matière et l'intelligence; cette substance est capable de recevoir des sensatior.s et des images qui ne sont, comme dit Bossuet, que des sensations continuées, et voilà ce qui la sépare de la malien- ; mais elle est incapable d'idée, de Menée, de raisonnement et de réflexion, et voilà ce qui la distingue essentiellem< ni de l'intelligence humaine. (Voyez l'Ordre hiérarchique de l'universalité des êtres terrestres, p. 29.)
Peut-êlre que dans cette question, ainsi que dans beaucoup d'autres, les philosophes spiritualistes ne disputent que faute de s'entendre. Le terme dame révolte les uns, celui de machine choque les au!res; mais qu'on ne conteste pas sur des mots. Il ne s'agit pas de savoir précisément si les bêtes sont des machines ni si elles ont une âme quelconque, lit d'à-