‹ Pensées d'un croyant catholiqueChapitre 8 sur 50 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SlITE DU MÊME SUJET.

Bien quf" l'orthodoxie philosophique de M. Lafomïgùièrë soit parfaitement établie, ce philosophe a pourtant été accusé de sensualisme par des critiques qui l'ont jugé sans l'avoir entendu, et surtout sans l'avoir compris. Voyons donc si cette accusation peut être raisonnablement soutenue, et si M. Laromiguière appartient réellement à l'école de Locke et de Condillac.

Locke a dit : Toutes les idées viennent de la sensation on de la réflexion de l'esprit sur ses propres opérations, v.et énoncé exprime clairement qu'elles viennent de la sensation ou des opérations de tentendement. Je dis des opérations de l'entendement, car la réflexion se borne à nous faire connaître ces opérations telles qu'elles sont; c'est l'attention, la comparaison et le raisonnement considérés dans leurs actes. Ces trois facultés élémentaires peuvent séparer ou combiner les données de la sensation, mais elle n'y ajoutent point un second principe, une seconde origine d'idées; la sensation, en dernière analyse, et quelle que soit l'intention de l'autei r, esl dans ce système l'unique origine des co::naissances humaines. L'énoncé de Locke est donc inexact, et ne peut satisfaire l'esprit. Locke néan-

moins a rendu un service important à la philosophie en reconnaissant et en proclamant ainsi l'insuffisance de la sensation comme source unique de nos idées. Yoilà la doctrine de Locke sur l'origine des connaissances humaines.

Condillac fut le premier à introduire en France les doctrines philosophiques de Locke ; il donne aux connaissances humaines la même origine que le philosophe anglais, sauf quelques changements dans la forme et la manière d'expliquer. « Selon que les objets extérieurs agissent sur nous, ditil (1), nous recevons différentes idées par les sens ; et selon que nous réfléchissons sur les opérations que les sensations occasionnant dans notre came, nous acquérons toutes les idées que nous n'aurions pu recevoir des choses extérieures. »

Il est évident qu'il reconnaît deux sortes d'origines, la sensation et la réflexion. L'origine des idées est donc la même que celle qui est admise par le célèbre maître de Condillac. Voilà ce que notre philosophe français a de commun avec Locke ; mais il fait plus que celui-ci : il analyse, il systématise les opérations de lame. Tl part de la perception : c'est à son jugement une impression occasionnée dans l'âme par l'action des sens. Cette perception ou cette impression sensible de l'âme est la première opération de laquelle il déduit toutes les autres. Les facultés occasionnées immédiatement par la sensation sont : i° la perception ; 2° l'attention ; 5° la réminiscence.

(1) Essai sur F Origine des connaissances humaines t sert. i. chap. i, S 'i-

Ailleurs il ajoute : « La perception et la conscience ne sont qu'une même opération sous deux noms. » (1)

L'attention (2) est la conscience augmentant si vivement par rapport à certaines perceptions qu'elles paraissent les seules dont nous ayons connaissance.

Cet auteur définit la réminiscence quelque chose de rappelé ; elle est le résultat de l'attention donnée à une impression. Nous avons vu que la perception ou la conscience est une impression; que l'attention n'est qucla conscience augmentée, et la réminiscence (la mémoire selon nous) un résultat de l'attention. Condillac, en d'autres ouvrages, change les expressions qu'il avait employées dans YEssai sur l'Origine des Connaissances humaines. Dans sa Logique (première partie, chap. vu,) il parle encore d'une manière plus décisive en faveur de la sensation. « H faut, dit-il, que nous découvrions toutes les facultés dont l'âme est capable ; mais où les découvrirons-nous sinon dans la faculté de sentir?... L'attention que nous donnons à un objet n'est de la part de l'àme que la sensation que cet objet fait sur nous... La comparaison n'est qu'une double attention : elle consiste dans deux sensations qu'on éprouve... Le jugement n'est encore que sensation... Il n'y a que des sensations dans la réflexion... Si nous considérons nos sensations comme agréables ou désagréables, nous en verrons naître toutes les facultés qu'on rapporte à la volonté. »

(1) ht., sect. u, chap. 1, § 13.

(2) Id., sort. 1, ehap. 1, § ô.

« Nous avons expliqué (dit-il, première partie, leçon neuvième) comment les facultés de lame naissent successivement de la sensation ; et on voit qu'elles ne sont que la sensation qui se transforme pour devenir chacune d'elles. » (1)

D'après Condillac toutes les idées ne sont que des sensations transformées. Mais dans tout cela je ne vois que des impressions sensibles, comme l'entend Condillac ; je ne vois rien d'actif. Les facultés, dans son système, sont donc frappées de nullité et de mort, et ne sauraient agir; l'entendement humain ne pourra donc jamais rien connaître, et la volonté rien exécuter.

Voilà une idée de la doctrine des deux plus fameux philosophes de l'école sensualiste. Entendre cette doctrine , c'est entendre le sensualisme. Voyons donc si M. Laromiguière appartient aussi à cette école.

11 dit : « Toutes les idées n'ont pas leur origine dans la sensation ; elles ne l'ont pas même clans la réunion de la sensation à la réflexion de l'esprit sur ses propres opérations; et nous avons abandonné Condillac et Locke. » [Leçons de Philosophie, deuxième partie, treizième leçon )

« La sensation enveloppe toutes nos facultés, » a dit Voltaire. M. Laromiguière répond à la citatation qu'il vient de faire : « Nous ferons plusieurs remarques sur ce passage :

(1) Condillac ne voit dans l'entendement Immain que des sensations transformées, qui ont la propriété de devenir facultés et activité. Sensations transformées! comme si ce qui n'a pas de forme pouvait changer de forme.

114 PENSÉES i/l N CROYANT CATHOLIQUE.

« i° La sensation enveloppe toutes nos facultés ; la sensation renferme toutes nos facultés ; toutes nos facultés sont dans la sensation ; toutes dérivent de la sensation ; toutes sont des modifications, des transmutations, des transformations de la sensation, etc. Tous ces énoncés disent la même chose, et tous ces énoncés sont faux.

« La sensation n'enveloppe pas toutes les facultés de l'âme ; elle n'enveloppe aucune faculté, elle n'en renferme aucune, et il n'est pas vrai que les facultés soient diverses transformations de la sensation.

« Par sa nature la sensation sera éternellement une propriété passive, qui toujours, il est vrai, sollicitera l'action des facultés, mais qui ne se confondra jamais avec les facultés, et dont rien ne pourra frire sortir des facultés qu'elle ne renferme ni n'enveloppe.

« Voltaire en adoptant l'opinion de Condillac, en soutenant avec lui que la sensation enveloppe toutes nos facultés, que toutes nos facultés sont différentes manières de sentir, adopte donc une erreur manifeste.

« 2° Mais cette erreur lui a présenté le caractère de la vérité ; il l'a saisie avidement et sur parole : Condillac a été un grand philosophe, parce qu'il a dit une chose qui a paru appuyer l'opinion favorite de Voltaire, que la matière pense ou du moins qu'elle peut penser. » [Leçons de Philosophie, première partie, quinzième leçon.)

Vers la fin de la septième leçon, deuxième partie, M. Laromiguière dit : « Les idées diffèrent-elles des sensations ?» Et il répond : « Les idées ne diffèrent

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pas seulement des sensations, des sentiments-sensations; elles diffèrent de toute espèee de sentiments. » 11 ajoute : « A-t-on idée de tout ee qu'on sent? » 11 répond : « C'est demander si la connaissance suit tous les degrés et toutes les nuances du sentiment ; si l'intelligence se confond avec la sensibilité,.. C'est demander si l'on peut être instruit sans avoir rien fait pour s'instruire. » Vers la (in de la leçon il dit encore : « Que le germe de toutes nos connaissances se trouve dans le sentiment (souvenez-vous bien ici que sentiment n'est pas synonyme de sensation), et que ce germe eût été à jamais stérile s'il n'eût été fécondé par un principe actif. »

On voit par les explications et par les extraits que nous avons faits que M. Laromiguière distingue deux attributs essentiels dans l'âme humaine : la sensibilité et l'activité. Par la première l'âme est purement passive, et ne peut que sentir, c'est à dire éprouver des sentiments-sensations, des sentiments de l'action de ses facultés, des sentiments de rapport, des sentiments moraux; par la seconde elle peut se modilier elle-même, être attentive, comparer, raisonner, se créer des idées qui correspondent à ses sentiments, des idées sensibles, des idées des facultés, des idées de rapport, des idées morales; c'est par elle qu'elle peut manifester su volonté par le désir, par la préférence et par la liberté. Lisez les volumes ou les vingt-huit leçons où il développe son système avec précision et clarté, et vous verrez presque à chaque page une nouvelle preuve de l'orthodoxie de sa doctrine, toute différente de

celle des se?isualisles oa de celle de Locke et de Con- (îillac. 11 justifie ce dernier du reproche qui lui a été fait d'être matérialiste ; il établit qu'au contraire ce philosophe combat le matérialisme. Il ne prétend pas dire que Condillac ait bien raisonné, qu'il n'ait pas commis bien des erreurs en parlant soit de la spiritualité, soit de l'activité de l'âme. Condillac, dit-il, est-il spiritualiste ? Refuse-t-il à l'âme son activité ? C'est uniquement à ces deux questions de fait que j'ai voulu répondre, et je pense en avoir dit assez pour vous convaincre. » (Neuvième leçon de Philosophie, première partie.)

M. Laromiguière affirme que le système de Condillac n'étant pas un système de matérialisme, ses conséquences ne peuvent appuyer les doctrines des matérialistes, à moins qu'ils n'en abusent, comme plusieurs l'ont fciit.

Pour nous, nous avons sigalé les dangers du système de Condillac, ch. n, § n Si M. Laromiguière en avait l'ait de même, sa critique, dans son objet, eût été d'une bien pins grande valeur à nos yeux; mais tout ce qu'il dit à son avantage n'est pas une raison pour affirmer qu'il adopte ses doctrines sensualités. (Voir notre Précis de Physiologie humaine.)

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