QUELQUES RÉFLEXIONS SIR LA FIIILOSOP1IIE DE M. 1)1. BONALD
I n des plus célèbres philosophes de nos jours, M. de Bonald, a répandu de vives lumières sur la science de l'entendement humain. Comme la plupart des idéologues modernes il rejette les idées innées, et ne reconnaît dans l'âme qu'une capacité ou des facultés innées, lesquelles n'entrent en exercice qu'au moyen des organes du corps. Selon la doctrine de ce philosophe, l'âme puise dans les sens les sentiments-sensations, et dans la raison de la société, par l'intermédiaire du langage, toutes les idées intellectuelles et morales. Purement passive à son origine et réduite à de simples sensations, il faut que la parole vienne lui révéler sa pensée, à peu près comme un homme pour contempler son visage a besoin qu'une glace lui en réfléchisse les traits. Ainsi toutes les idées lui viennent de l'éducation sociale, par le canal de la vue ou de l'ouïe, au moyen de la parole ou des signes, expressions et véhicules de la pensée. Au moment où l'homme sortit des mains de son Créateur il reçut de sa munificence infinie tout ce qui lui était nécessaire pour vivre et se perpétuer comme être intelligent aussi bien que comme être physique. 11 reçut donc la vérité, qui est l'aliment de son intelligence, et avec
118 pensi'xs d'ln croyant catholique.
la vérité les idées, la pensée et la parole, laquelle est l'expression de la pensée et le moyen ordinaire de la communiquer. Ainsi les idées et les mot*, la pensée et le langage ont été révélés simultanément, et se transmettent de même. Il suffit pour s'en convaincre de regarder autour de soi : comme Dieu parla au premier père, le père parle à l'enfant, et la raison de celui-ci naît en quelque sorte à l'intelligence, qui se développe en lui à mesure que son langage se perfectionne. Ainsi, et toujours selon la même loi et par les mêmes moyens, se forme la raison de l'enfant, la raison de la famille, la raison des peuples et du genre humain tout entier. Les idées ou vérités générales, qui forment comme le fond de la raison sociale, sont la source où puise l'entendement de chaque particulier. La raison individuelle, qui n'est que la participation à ce fond d'idées primitives, entre ensuite en exercice, et par l'activité inhérent1 à sa nature elle combine les idées fondamentales qu'elle a reçues, les compare, en déduit les conséquences ; de là naissent d'autres idées subordonnées, que la raison juge vraies ou fausses selon le rapport qu'elle aperçoit entre elles et les vérités premières Ainsi juger n'est autre chose que comparer des idées nouvelles à des idées déjà existantes en nous et prononcer sur leur liaison, et la logique n'est que l'art de faire avec méthode ce discernement.
Cette théo;ic ingénieuse se trouve en parfaite harmonie avec l'histoire de nos premiers parents telle que nous la tenons des éerivains sacrés. Otle histoire, incontestablement la plus ancienne et la
plus authentique, et par conséquent la plus cligne de foi à ne la considérer que comme une histoire ordinaire, nous montre le premier homme et la première femme, aussitôt après leur formation, conversant soit entre eux, soit avec Dieu et les anges, qui leur apparaissaient sous des formes sensibles.
« Dieu n'a pu parler à l'homme sans entrer en société avec lui, sans lui révéler son être ; car le langage même n'est que l'expression générale de l'être ou de l'être universel, et Ton ne saurait parler sans nommer Dieu, puisqu'on ne saurait parler sans prononcer ou sans concevoir le mot est; ce mot merveilleux, le verbe, est la raison du langage comme le Verbe substantiel est la raison de l'être infini...
« Ainsi l'homme n'a pu exister comme être intelligent, n'a pu parler sans connaître Dieu, et ne l'a pu connaître que par la parole. Donc il est impossible que la parole soit une invention de l'homme. » (Essai sur F indifférence en matière de religion, t. 11. p. 82.)
Nous ajouterons à ce beau passage, que la parole est une nécessité physiologique, c'est à dire une nécessité qui dérive de la nature de l'homme, et qui constitue un caractère essentiel de l'humanité.
« La parole, dit M. de Bona'd, est l'expression naturelle de la pensée, nécessaire non seulement pour en communiquer aux autres la connaissance, mais pour en avoir soi-même la connaissance intime.
« La pensée se manifeste donc à l'homme ou se
120 PENSÉES D'UN CKOVANi CATH0L1OUE.
révèle avec l'expression et par l'expression, comme le soleil se montre à nous par la lumière et avec la lumière. Il est donc nécessaire que l'homme sache la parole avant de parler, proposition évidente et qui exclut toute idée d'invention humaine. » (i).
Le verbe est la parole par excellence, parce qu'il est l'expression exacte de l'être intelligent; car dans ses diverses modifications il exprime toutes ses manières d'être, de pensée, de sentiment et d'action : je suis, je veux, j'aime* j'agis. On peut parler sans substantif, parce que le geste exprime l'objet présent, et le dessein l'objet absent; mais on ne peut parler sans verbe. C'est la remarque de M. de Bonald.
« Les langues ont commencé, dit M. de Maistre, mais la parole jamais, et pas même avec l'homme. L'une a nécessairement précédé l'autre ; la parole n'est possible que par le verbe. L'homme a toujours parlé, et c'est avec une sublime raison que les Hébreux l'ont appelé âme parlante. » (2)
On voit manifestement que M. de Maistre veut ici faire allusion au Verbe éternel, surtout si l'on considère ce qu'il dit ailleurs, p. io5. « Nulle langue n'a pu être inventée ni par un homme, qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs, qui n'auraient pu s'entendre. Ce qu'on peut dire de mieux sur la parole c'est ce qui a été dit de celui qui s'appelle Parole : « II s'est élancé avant tous « les temps du sein de son principe ; il est aussi ancien
(1) Philosophie de Flotte.
(•') Soirées de Saint-Pétersbourg, t. 1, p. 120,
MATÉRIALISME MODKRNE. 121
« que l'éternité ; ... qui pourra raconter son origine ? » ( 1 )
Ces passages ne peuvent s'entendre que du Verbe, qui était au commencement : In principio crat Verbum, l'éternelle sagesse, la source de toute vérité et la vérité même : Ego sum veritas. Tout être et toute vérité descendent donc de celui qui possède la plénitude de l'être, ou plutôt qui est l'être même, selon ce qu'il dit en parlant à Moïse : « Je suis celui qui suis, Ego sum qui sum. » Parole sublime que l'être nécessaire pouvait seul proférer.
Dans l'ordre actuel, par une suite de sa nature, l'homme ne peut pas plus penser sans mots que voir sans lumière. La pensée, comme on l'a très bien dit, ne marche qu'à l'aide du discours, et il faut penser sa parole avant de parler sa pensée, ce dont chacun peut s'assurer en essayant de traduire une langue.
Si la parole est d'invention humaine, il s'ensuit qu'elle n'est pas nécessaire à la société, et qu'il n'y a plus de vérités morales nécessaires, puisque toutes ces vérités ne nous sont connues que par la parole, c'est à dire que la parole et les vérités morales ne seraient que contingentes, et auraient pu n'être pas inventées, comme n'étant pas plus nécessaires à la société que l'art de l'imprimerie.
« La société n'a pu, dit M. de Bonald, dans aucun temps exister sans le langage, pas plus que l'homme n'a pu exister hors de la société. L'homme
(1) Egressus ejus ab iniiio à diebus aeternitatis.... Gcncratioiiem ejofl quis enarrabit? (Michée, v. 2.) Isaïe. LUI, 8.
n'a donc pas inventé le langage ; car si l'homme avait pu inventer quelque chose de nécessaire à la société, il eût pu aussi ne pas l'inventer, et l'existence de la société aurait dépendu du hasard des inventions humaines. » Ailleurs le même auteur ajoute : « L'homme n'invente pas le nécessaire, par lequel il est, et qui existe avant lui et hors de lui. »
« Dire que l'homme a pu inventer la parole et créer les langues est une haute folie si ce n'est une impiété. » (Ballanche, Essai sur les Institutions sociales.)
L'homme parle parce qu'il pense, et même on peut dire qu'il ne pense que parce qu'il parle. La pensée est une parole intérieure, et la parole une pensée extérieure.
On peut affirmer, comme nous l'avons déjà dit plus haut, que la parole est le caractère essentiel de l'humanité, c'est à dire que l'homme est essentiellement homme par la pensée, dont la parole est la condition. Enfin la parole ou le langage articulé est pour l'homme, non seulement une nécessité sociale, mais encore une nécessité physiologique et psychologique.
Donc il est de toute impossibilité quo l'homme ait pu inventer le langage, cette invention supposant nécessairement des idées préexistantes avec leurs expressions. De là ces paroles de Rousseau : c La parole me paraît avoir été nécessaire pour inventer la parole. »
Il parait donc enfin démontré que l'homme a reçu à la foi^ primitivement et les idées et les termes, ta parole et l'intelligence, avec des maximes de
croyance et des règles de conduite ou des lois pour ses pensées et ses actions.
Cette doctrine se confirme d'ailleurs par les observations faites sur les sourds-muet-; de naissance, ainsi que sur les enfants privés de bonne heure de tout commerce avec la société (1). On sait que pour les sourds -muets les signes et l'écriture tiennent lieu de parole, et ne sont en effet qu'une parole écrite ou signifiée : ils voient la parole et ne t'ouïssent pas, comme dit Flotte.
Maintenant, si l'homme n'apporte en naissant que des facultés et des aptitudes, comme cela pâ-
li) « Le petit nombre d'êtres humains trouvés dans les forêts hors de tout commerce avec les hommes, dès qu'ils ont pu parler, interrogés sur leur premier état n'ont pu rien apprendre de Dieu, de l'àme, d'une autre vie. » (M. deBonakl.) Ces faits ne renversent-ils pas le systèmedes idées innées? Comment d'ailleurs, dit M. deBonahl< l'homme parvient-il à effacer les idées desonespritsi Dieu les y grave lui-même? Ces enfants, ajoute encore le même philosophe, abandonnés dans les bois, ainsi que les sourds-muets sans aucune conversation avec des hommes parlants, ne penseraient rien, n'exprimeraient rien ni par geste ni par parole, lis auraient quelque mouvements déterminés parleurs besoins physiques, mais ils ne feraient point d'actions délibérées, et par conséquent n'auraient pas le geste, qui est l'expression des actions comme la parole est l'expression de la pensée; ils auraient l'être sans l'avoir, et par conséquent seraient bien au dessous des brutes.
L'idiotisme , dit Pinel, ôte à l'homme la parole, et le conduit au mutisme. Preuve frappante de la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole ; que l'homme qui n'a reçu aucune parole ni orale ni du geste soit un idiot, et que lorsqu'il est un idiot il perde la parole qu'il avait reçue. Également dégradé de l'humanité, soit qu'il ignore l'art de parler, soit qu* la faculté de penser lui manque. (Flotté.) Voyez l'histoire do sourd-muet de Chartres ci-après, a l'article de la phréuologic , <i la ii'e sauvage dans lUiciiic, poème de la Religion.
raît démontré, et aujourd'hui généralement reçu, que devient la théorie philosophique des idées innées? Encore une fois, que deviennent les idées innées, si l'homme a tout reçu de Dieu, les idées et les termes, la parole, le langage et l'intelligence, c'est à dire si tout cela nous vient par la tradition et l'éducation intellectuelle et morale?
Il est un fait certain, c'est que les sourds-muets et les enfants abandonnés dans les bois, sans aucune communication avec des hommes, usant de la parole ou du geste, n'ont aucune idée, ni intellectuelle, ni morale, ou, du moins, on ne trouve point chez eux le signe certain de la présence de la pensée, c'est à dire la parole ou le geste. Que deviendront donc leurs idées innées, s'ils restent jusqu'à la mort dans cet état vraiment sauvage? Quelle.-; sont donc ces idées innées qu'ils disent ignorer ou n'en avoir aucun souvenir aussitôt qu'ils reçoivent le bienfait de l'éducation sociale, intellectuelle, morale et religieuse? (Voyez ci-après l'histoire du sourd-muet de Chartres, dans une note du Système phrénologique.) Elevez hors de la société une troupe de petits enfants sans jamais leur adresser aucune parole, ni faire aucun signe, ni présenter aucune image, en un mot bornez-vous à leur assurer la seule vie matérielle, physique et instinctive, quel développement, quel progrès intellectuel et moral produiront les idées innées dans cet assemblage d'êtres humains ou cette société sauvage? Aucun très probablement, parce que la lumière de la parole, surtout la lumière du Verbe, qui est la parole par excellence, n'a point encore illuminé
ces esprits depuis leur entrée dans ce monde. Ces créatures humaines, impuissantes à se créer un langage quelconque qui soit l'expression de la pensée, ne s'entendront jamais, ou ils s'entendront comme les animaux pour les besoins purement physiques : ils seront même bien au dessous des brutes, parce qu'au moins celles-ci auront la règle infaillible de leur instinct, dont les premiers seront privés. Que faut-il donc faire pour les rendre des hommes vraiment raisonnables? Il faut leur révéler le mystère de la parole, et avec la parole les idées et la pensée.
Quand l'âme entend ou voit la pensée, c'est à dire le signe de la pensée, la parole ou le geste, excitée par son stimulus naturel, peu à peu elle la saisit, déploie son activité, et exerce à la fin toutes ses facultés. Voyez ce que fait une mère à l'égard de son petit enfant ; elle s'adresse d'abord à la faculté sensitive de son âme, montre à lYnfant des objets sensibles et agréables, les lui nomme souvent, lui parle sans cesse, cause avec ce petit bambin comme si elle en était comprise, le questionne, l'interroge, répond, réplique, fait à elle seule avec une maternelle garruiitè tous les frais du dialogue; le gronde, le menace, le carresse, le baise, pleure, rit et parle encore; puis elle revient de nouveau aux premiers objets dont elle articule les noms et les qualités, etc. L'enfant, vivement remué par toutes ces sensations confuses, finit à la fin par répéter tant bien que mal les mots qu'il entend et que l'attrait du plaisir lui rappelle; son âme s'éveille, se modifie, réagit sur ses sensations, et commence à acquérir peu à
]*2fj PENSÉES D'UN CROYANT CATHOLIQUE.
peu des idées sensibles; et puis bientôt avec les progrès de l'organisme et le secours de l'éducation elle se préparera à produire insensiblement des idées dans un ordre supéiieur, des idées intellectuelles et morales.
C'est donc m vain que l'on objecte que l'on ne pourrait rien apprendre aux petits enfants sans la préexislence dans leur esprit de certaines idées premières (innées); mais il est évident que cette objection ne peut avoir aucune valeur, puisqu'on donne pour preuve précisément ce qui est en question, et qu'il s'agit de prouver.
De tout ce qui précède il résulte : i° qu'il est impossible de prouver philosophiquement, psychologiquement et physiologiquement l'existence des idées innées; 2° que sans i éducation intellectuelle et morale, à l'aide du langage articulé, oral, écrit ou signifié, ou sans l'enseignement des vérités traditionnelles, l'homme avec toutes ses idées innées demeurera dans une éternelle enfance, privé à la fois de la parole et de la pensée et réduit à la triste condition des brutes.
Je termine par un passage qui vient parfaitement à l'appui de la dernière conclusion, et que j'emprunte à une grande autorité, à Mgr l'évêque d'Hermopolis, le célèbre auteur des Conférences sur la Religion. « Ce qu'il (le premier homme) avait reçu de Dieu même, ce qu'il savait, il le transmit à ses enfants, qui à leur tour le laissèrent comme un héritage aux générations suivantes : la tradition se conserva, s'étendit avec l'espèce humaine; et voilà comme de famille en famille, d'âge en âge, de con-
trée en contrée les notions primitives se sont conservées plus ou moins pures dans le genre humain. Ainsi toutes les croyances religieuses et morales ont une source commune; mais ce sont des ruisseaux dont les uns ont conservé la pureté de leurs eaux, et dont les autres se sont plus ou moins altérés à travers la corruption des siècles. C'est de là que sont venus ces principes communs à tous les hommes, que l'ignorance ou les passions affaiblissent, mais n'anéantissent pas; cette lumière qui, pour bien des peuples, a été obscurcie des nuages du -mensonge, mais qui laisse toujours échapper quelques rayons. Or ces règles universelles, invariables, dont le sentiment se trouve partout, ces notions communes de bien et de mal qui gouvernent l'espèce humaine, et sont comme la législation secrète du monde moral, voilà ce qu'on appelle loi naturelle : dénomination très légitime. Elle est naturelle parce qu'elle est fondée sur la nature des choses, sur des rapports primitifs entre l'homme et Dieu, entre l'homme et ses semblables; naturelle, parée que les principes en sont tellement conformes à notre nature raisonnable qu'il suffit de les exposer pour en faire sentir la vérité; naturelle, parce qu'on en trouve des vestiges partout où se trouve la nature humaine, ce qui a fait dire qu'elle est gravée dans le cœur. « (Tome I, p. 241 •)