‹ Pensées d'un prisonnierChapitre 21 sur 51 · CAMILLE JIMIDAB ET FOY · texte numérisé non relu

CAMILLE JIMIDAB ET FOY

qoi répandit un peu de tristesse dans ce magnifique séjoor; une multitude innombrable d'itres divers toujours agités, mouvement prodigieux d'où ne sortait jamais aucun bruit. Je reconnus l'Elysée, et n'ayant éprouvé aucune souffrance, mon premier sentiment fut une 4ouce surprise en voyant combien peu il en coûtait pour mourir.

D'autres réflexions vinrent bientôt me distraire. J'étais confondu de l'impression que faisaient sur moi les objets inconnus dont j'étais entouré. Je ne comprenais pas que n'ayant déjà plus la vie, j'éprouvasse toujours les sensations qu'elle produit. Ce que je voyais plaisait encore à mes organes éteints, et je continuais de sentir le. même besoin de connaître, comme si le souffle d'intelligence qui m'avait animé ne s'était pas retiré de moi.

Pendant que je méditais sur cette observation qui troublait toutes les idées que j'a-

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vais eues » lorsque j'en ayais , deux de ces êtireadottt j'ai déjà parlée ^^^^f eomtiie mot t la forme humaine , s'arrêtèrent si ]irte

du tieu oti j'étais , qu'ils attirèrent sur eux mon attention. Leurs bras. s'a{;itaiettt coiiime au temps où, jouissant encore de la Vie $ ils cherchaient dans le geste une sorte d'eiipression pour fortifier celle du langage. Un souffle y un sbii inarticulé sortait de leur bouche. On- eût dit Je rie sikîs quel jjlttiulacre muet delà voix et de la phtole. Frappé plus que je ne puis dire d'um pateil spectacle, je voulus savoir si c'étidt un bruit que mon ouie pût encore saisir. le prêtai l' oreille : j'enlendm; assez distinctement qu'ils parlaient' de 3Pmace. J'approchai de plus près , et dans ces têtes blanches et froides, comme nos slàtnes de marbre , je reconnus » quoique avec peine , les traits effacés de Camille Jordan et de Foy.

C'est la première fois , disait celui-ci ,.

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que je regrette la vie depuis que je Tài perdue»

Pourquoi donc.? démanda Camille Jordan.

Si noui étions en ce moment surlaterrc, imprudeas eL. passionnés comme le sont la plupart de^ hommes , nous serions en** traînés par le mouvement politique qui se prépare daos notre pays ^ et nous n^aurions , vous et moi y ni assez d'autorité sur nos par* tisans , pour leur inspirer de sages résolu^^ tiens, ni assez d'empire sur nous-» mêmes pour refuser de les suivre et de les seconder dans leurs entreprises. FéUcitons-nous bien plutôt d'étte éloignés du théâtre des errieurs humaines 9 et rendons grâces & la mori de rimpniss'anpeoii nous- sommes dé prendre part aux événemens qui vont peut«-ètre ré* nouvelér les malhisurs . ^e la France.

f aurais été saMsfflit ; reprit Toy^d'assistinr à la ehùte de radknihistratioit que j'ai ^i long-temps combattue, fille- a- fait beaucoup

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de mal à votre parti et au mien; peut-être même était-ce la seule qui pût dans ce temps avoir à la fois assez d'adresse et de force pour nous faire un mal profond et durable. Heureusement elle avait reçu dans son sein » dès le moment de sa formation j le germe actif et puissant de son affaiblissement et de sa ruine. Ceux de ses membres qui s'étaient montrés 9 dans nos luttes parlementtaires , favorables à la liberté de la presse » et qui croyaient peut-être de bonne foi lui devoir une partie de leur triomphe , ne pouvaient pas changer tout à coup de langage et de politique. C'étaient des engagemens authentiques qu'ils voulaient tenir.

Ils entreprirent de prouver quef les par« tisans du pouvoir royal pouvaient gouverner avec les instrumens populaires. L'idée était généreuse et hardie : ils ne se trompèrent que de temps. Gela eût été vrai , si, dèst cett^ époque la monarchie nouvelle eût été asses

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affermie pour que les grandes questions qui intéressent son existence et sa sûreté fussent hors d'examen et de discussion. Ils ne profitèrent pas ou ne purent pas profiter des leçons de Texpérience ; ils crurent trop ce qu'on leur répétait » et ce qu'ik répétaient eux-mêmes chaque jour , que la liberté de la presse dépend exclusivement de la nature du gouvernement établi ; ils oubliaient qu'elle dépend encore plus du temps que ce gonvernement a duré.

Ils partageaient probablement l'injustice

de ceux qui reprochaient avec dérision à la

république française d'avoir opprimé cette

liberté. Elle ne l'opprimait que pour n'être

pas ell^même opprimée , et parce qn'aucun^

« gouvernement ne s'établit avec cette liberté,

pas même les gouvernemens populaires dans les pays qui en ont eu d'autrei.

Ils ont succombé comme aurait succombé le gouvernement de Charles .second

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et de GiiilUame » si la libeité de la presse pé»riodiqoe avait eziaté de lenr tempe. Une seule chose m'étonne , c'est qu'ils aient réussi à retarder leur chute pendant tant d'années. Il est vrai que le changement de règne» en r^ouvelant le mouvement des af« faires 9 a renouvelé aussi naturellement lear pouvoir et leur influence.

Cela est certain» dit Camille Jordan :

cette administration» formée avec le secours de la liberté de la pressé , ne pouvait pas éviter de se servir d'elle quelque temps.Mais cet état de choses ne devait pas être de lon« gue durée , parce que le principe de la H~ berté de la pressé était opposé au principe apolitique' qui servait d'appui à la nouvelle administration. Il fallait qu'elle mit promptement de grandes restrictions A cette li^ berté » ou qufelle se tésigûAt à pénr sons ses attaques.

Mais ce n'est pourtant pas la seule cause

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de sa défaite. Il n'y a rien de simple dans la politique ; et si Ton en excepte la mort des rois , je ne connais aucun événement qui ne soit l'effet d'un grand nombre d'autres. Les cabinets de l'Europe se font , dans la paix 9 une guerre sourde , qui a ses chances bonnes et mauvaises. Ils agissent et réagis sent perpétuellement les uns sur les autres. On a YU dans le dernier siècle de puissans monarques faire alliance pour obtenir le renvoi d'un simple ministre.

Âlbéroni? Je le sais, dit Foy. Mais enfin nos adversaires n'ont plus le pouvoir , et je crois cet événement très important et très* heureux pour la France.

Important? reprit Camille Jordan ^ je n'en doute pas ; heureux ? je n'oserais l'affirmer. Dans l'état incomplet et mystérieux où nous sommes depuis notre mort , la connaissance des faits accomplis nous est seule laissée , et les événemens à venir se dérobent & no-

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tre jugemeni, comme si noos vivions eacore de la même vie que les hommes.

J'ea suis affligé » parce que cet avenir que je ne puis qu'imaginer et prévoir , ne s^offre point à moi sous un aspect favorable. Je connais les vœux et les doctrines des amis avec lesquels je vivais. Je les ai approuvés longtemps. Mais aujourd'hui que je suis plus rapproché des lieux oh l'éternelle vérité repose , j'ai quelque crainte que ces doctrines soient des chimères , et que le moindre essai en soit périlleux.

Mes amis croient que le principe de U souveraineté est dans les élémens maiériek de la société politique; à peu près^ ajoutent quelques-uns d'entre eux » comme le principe de la création t c'est-à-dire Dieu, est dans le monde» et peut être le monde même. Peureux:» la souveraineté prise à sa source n'est que^ la puissance , et la puissance n'e$t qne la force.

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Le prince u'a point à leurs yeox de droite qui lui soient propres. Tous sont délégués et communiqués; par conséquent , sujets à rabolition ou au changement. Le prince n'est pas la force elle-même ; il n^en est que Texpression et l'image.

Sorti des rangs du peuple , il est établi pour le représenter et non pour le gouverner. On a besoin de lui parce qu'il y a d^s choses que le peuple ne peut pas faire lui-même j mais on n'en a besoin que pour ces choses. Elles sont le but et marquent la limite de sa puissance. Tout ce qu'il entreprend au-delà, il l'usurpe ; tout ce qu'il usurpe blesse la nature même des pouvoirs publics , et rompt l'équilibre , qui est la loi du monde.

C'est la première raison qui s'oppose à ce que le prinee. soit législateur. Ce n'est pas à lui de régler à quelles conditions il exercera le mandat qui lui a été accordé» ni d'impo-

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3er des obligations à ceux dont ii ne représente pas les devoirs y mais les intérêts.

Il y ep a une autre raison : c'est que si le prince avait le droit de faire des lois » il pourrait en faire d'autres qui révoqueraient les premières. Régner selon les lois ne signifierait plus j quoi qu'en ait dit fiossuet , que régner selon son bon plaisir et sa volonté. Autant vaudrait qu'il n'y eût que des commandemens et point de lois*

Si les peuples étaient faits pour les gouvernemens , ce serait autre chose : le pasteur fait de son troupeau tout ce qu'il lui plaît.

Mais les gouvememens étant au contraire

faits pour le peuple 9 ils doivent agir comme

il convient le plus , non-seulement à son intérêt, mais encore à sa volonté. Le mandataire, serviteur docile de celui qu'il représente, ne peut pas faire même son bien malgré lui.

Foy l'interrompit : c'est, dit-il, le dogme

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de la souveraineté du peuple dans ^oute sa naïveté.

Mes amiis y croient , poursuivit Camille Jordan. Aussi pensent-ils que le gouvernement le plus naturel 9 et par conséquent le plus règnVfiTt est celui non-seulement du grand nombre, mais du plus grand nombre.

Ce qui les arrête n'est paç Tobjection trinale que cette forme de gouvernement ne saurait se maintenir dans un grand État.Ils, y répondent par des exemples^ et même par des raisonnemens. Ils citent Rome , la Palestine, la Hollande,. la Suisse, les Etats-Unis, et Topiniondes protestans qui croyaient fa-i cile, au seizième siècle, de fonder en France une république.

Ils distinguent d'ailleurs deux sortes de mouvement et d'action dans l'État : l'un particulier et local , qui appartient à char que province; l'autre étendu et même

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universel , le seul qni soit vraiment natio— nal.

Celui-ci serait pernicieux àTÉtat, s*il n'était soumis à des règles simples et uniformes; il diviserait, en se divisant lui-même » et détruirait au lieu de préserver et de garan* tir. Voilà pourquoi il faut réunir tous les principes dé ce mouvement dans un centre unique d^oà parte toujours l'impulsion. Ce centre est proprement le gouvernement de r£tat.

L'autre mouvement est d'une nature bien différente. L'uniformité lui serait aussi peu favorable qu'elle est nécessaire au premier. Celte action-là est toute d'opposition et de différence. On lui fait violence en l'unissant à d'autres actions qu'on croit analogues. On les trouble toutes , et quelquefois même on les interrompt » en les soumettant à une impukion eommune qui ne convient le plus souvent qu'au plus petit nomit^re.

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