‹ Pensées d'un prisonnierChapitre 37 sur 51 · DES PARTIS · texte numérisé non relu

DES PARTIS

sage dans rintérieur même de chaque parti. Il est vrai que la chose est un peu moins aisée ^ans ce champ-là que dans l'autre. Il ne suffit plus, comme lorsqu'il s'agit des partis entre eux , de ne pas contrarier , et de seconder sçulemeat les habitudes de jalousie et de défiance qu'ils ont contractées. Il faut inspirer , suggérer , développer , cultiver. C'est un soin délicat et laborieux , qui demande quelque dextérité et quelque ^ prudence. Mais enfin cela est possible , et, dans cette foule d'hommes assemblés sous une même bannière, il y a toujours , malgré leur concordance apparente , de très-nombreuses et très-favorables variétés. Les intérêts 9 les ambitions , les espérances , les systèmes rapprochés et confondus sur un point , sur beaucoup d'autres se séparent , ou même se choquent. C'est ce qu'il faut savoir démêler , saisir , faire fructifier. Mais on doit bien se garder^ avec un pareil

118 aupmm m.

dessein » de commencer par se montrer violent. Car il n*en est pas autrement dans chaque.parti que dans Ur généralité des partis. Le ressentiment d'une oppression commune est un puissant lien pour tous ceux qui l'é-^ prouvent. L'oppression fait cesser la divi«sion des partis , et la rend i dans les partis , impossible.

Un homme artificieux susdte indusfrieusèment plusieurs partis dans un seul. Il flatte et caresse , il avertit et conseille , il prodigue en secret les témoignages d'intérêt et d'affection. Il dit aux plus ardenS du parti de la liberté : « Ceux*ci ne se font plus sages , que par hypocrisie et par ambitioii ; ils vous trompent; « il dk aux moins ardens : « Ceux-ci sont des insensés , qui se défient de vous , et vous précipiteront avec eux au fond de l'abtme. t II dit aux uns, dans l'autre parti : « Vous avez des amis bien exigeans sur le fait de la religion ; ne vous

DES PABTIS. 119

livrez pas à eux ; » à d'autres : « Voici des gens qui n'entendent rien à leur siècle , et qui vous mèneraient loin si vous les suiviez ; f à d'autres encore : < On parle bien étourdiment de liberté à côté de vous ; ces amis-là sont plus vos ennemis que les nôtres« » Puis , outre cela , il a toujours des révélations toutes prêtes à vous, faire sur l'ambition effrénée » et sur les damnables desseins de ceux dont il se propose de vous détacher. Il n'affirme point précisément, Dieu l'en garde I mais il entrevoit y il soupçonne , il a lieu de craindre. C'est à vous de juger si l'avis est bon.

J'en vois d'ici qui s'étonnent et se récrient; Pourquoi , s'il vous plaît ! Ce que je dis estil si nouveau ? Je peins , il est vrai , mais d'après nature. Le modèle est là , qui pose à côté de mon chevalet.

Quand on a dit comment doit agir le gouvernement envers les partis , on a presque

120 CHAPIIBE UI.

achevé de dire comment doivent agir les partis envers le gouvernement.

Au moins l^ur a-t-on assez expliqué de quels pièges ils ont à se garantir. Comme tout consiste pour le gouvernement à empêcher que leurs forces augmentent, et à faire, au contraire , qu'elles diminuent , tout consiste aussi pour eux d'abord à conserver leurs forces , et ensuite & les augmenter.

Ils les conservent, en évitant de se désunir , en s'attachant fermement aux principes et aux intérêts pour lesquels ils se sont formés, en fermant l'oreille aux suggestions insidieuses de leur ennemi , en écartant d'eux ces défiances et ces rivalités domestiques qui. relâchent les plus forts liens, et finissent toujours par les rompre.

Ils les augmentent par deux procédés dif^ férens. D'abord, en attirant à eux, du sein de cette multitude paresseuse et flottante dont j'ai parlé loutre part > des approbateurs

DES PABTlfl. 121

qui prennent courage, et se déterminent enfin à les suivre. Pour cela il est question d'éclairer , de persuader , d'entraîner. Il faut s'enquérir avec soin des intérêts de ceux à qui l'on s'adresse, et étudier attentivement les opinions que ces intérêts doivent faire dominer parmi eux. Si dans les doctrines qu'on avait soi-même embrassées > il se rencontrait quelques points extrêmes qui fussent propres à choquer ces opinions, on y doit renoncer hautement et loyalement. L'intérêt de la vérité est un si important intérêt qu'on peut bien sacrifier, pour le garantir, quelques conséquences trop rigoureuses d'un principe , ou quelque portion moins essentielle d'une théorie. La logique, qui est bonne partout, a pourtant besoin de s'assouplir quelquefois pour être à Fusagc de la politique. Celle-ci regarde au temps, et tient compte de la disposition des esprits.

132 GHAPITBE III.

* Quant au second procédé , il consiste dans les alUances* J'en sais les difficultés , les conditions 9 les périls; mais quand un inlécét pressant y entratne» en dépit qu'on en ait » il y faut venir. Quand il s'agit de n'être pas* opprimé, la nécessité rend flexible et accommodant. Sans doute, il ne manquera point de gens cauteleux pour tous dire : « Eh quoi ! tous tous allies à tos ennemis ! w Pourquoi pas , si c'est pour obtenir qu'ils ne le soient plus? Pourquoi pas, si c'est pottr vous défendre contre un plus grandennemi? Pourquoi pas,fii vous aves leur foi, comme ils ont la Tàtre ; si vous trouTez en eux % - comme ils les trouTCnt en vous , condescendance et fidélité ; si Totre sûreté commune vous sert réciproquement de gi^e et de caution ?

Le plus grand obstacle à ces sortes de conciliations n'est pas toujours dans les doctrines autant qu'on se l'imagine. Il est prin-

DBS PARTIS. 123

cipalement dans les hommes. Il vient souvent de ces absurdes et misérables- préventions qu'on prend si facilemenl^ dans dé certains partis, contre certains personni^es des -partis contraires (1). L'on se crée et Fon se façonne de pauvres %ures de paille , qu'on fait creuses, qu'on fait légères, qu'on fait étroites et j^lateS) qu'on affuble à plaisir de la plus fprossière initie et de la plus grotesque laideur dont on se puisse aviser , et à ce* toannequîn, ainsi eonstrpitt et gratifié, on impose effrontémient un nom propre , . celui de l'homme qu'on craint ou qu'on hait. Rien ne ressemble moins d'ordinaire àx^et homme que son manAequia. N'importe, Timide en est faite, et la ressemblance accréditée. On trouve, comme Dieu, que son ceuvre

(i) « Aux présents brouillis de cetesut, mon intérest » ne m'a faict mécognoistre nj les qualités loaa|>1e9 en » adversaires, ny celles qui sont reprochables en cealx »-qtiej*ay8yyTis.»— 'MoKtAioifE, Essais, liv. S^cbap. lo.

124 CHAFITBB IlL

est bonne ; on s'y complaît , on s'y tient.

Voilà bien la pins folle iniquité qui se puisse voir. C'est par là, oui, en i^ëritét c'est par là que les partis doivent commencer leur réforme, quand ils songent à se rapprocher. Faites d'abord bonne et ample justice aux personnes; elle se fera ensuite plus promptement et plus facilement sur le reste. Accoutumez-vous à reconnaître qu'on peut fort bien, quoique avec ^d'autres pensées que vous, penser encore ingénieusement et sincèrement. Le privilège de l'esprit n'a été donné à aucun parti.

J'ai vu, une fois dans ma vie, un spectacle bien différent : c'était une bizarre exception. J'ai vu un parti, devenu vainqueur, se préoccuper si merveilleusement de son triomphe, que le meilleur usage qu'il en sut faire fut d'en user contre soi, et qu'incertain de toute chose comme de lui-même, inhabile à mesurer ses forces autant ^mp ^^li^a

d'autrui , il aidait ingénument à étouffer de ses propres mains la réputation des siens ^ et à enfler, souvent outre mesure, l'équivoque capacité de ses ennemis. Il n'a fallu rien moins qu'une catastrophe pour dissiper son aveuglement. Lafaute était assez lourde. J'espère, quoique un peu tard, qu'on ne l'y prendra plus.

(nuupmuiiT.

DU 8T8TÈMB PBOVIlfCIAL.

Mai i839.

On s'occupe beaucoup du système provincial, depuis quelque temps. Plusieurs persistent à mettre en doute que ce système soit en effet plus favorable à la liberté ; un plus grand nombre^ qu'il soit conciliable avec

DO SYSTÈME PROVUCUL. 197

une bonne oi^anisation de gouvernement; un plus grand nombre encore, que le parti qui le préconise soit de bonne foi. C'est ce dont je yeux essayer de me rendre compte.

La liberté et les libertés sont deux cboses.

La liberté s'entend mieux des rapports de l'État àTbommej c'est-à-dire quand l'action de l'État sur l'homme, est restreinte avec équité.

Les libertés s'entendent mieux des rapports de l'homme à l'État; c'est*à-dire'quand l'action de l'État est restreinte on réglée par celle de l'homme.

Agir, penser, parler et posséder sans obstacle et sans péril, c'est en quoi consiste la liberté.

. Participer i l'actioii des pouvoirs publics^ c'est en quoi consistent les libeftés. .

Ce sont si bi?n del choses différentes^ que l'une est l'objet de l'autre. Les libertés ne sont que les moyens et les garanties de la \u

128 GHAFiinui IV.

berté. La parûcipation aux pouvoirs pa bues n'est pas donnée pour l'avantage de qnelqaes ,nnS| ni de plusieurs; mais pour l'intérêt et pour les besoins de tous. Elle n*est donnée qu'afin que la liberté, e'est-à-dirc le droit d'agir, de penser, de parler, de posséder, ne soit pas opprimée par ces pouvoirs , on en d'autres termes, restreinte au-delà de ce qui est nécessaire pour le £ien général.

Dans un petit Etat, on est -d'abord de cet État, puis de son canton, puis de son village. Dans^un grand État, on est d'abord de sa cité, puis de sa province, puis de sa nation. Dans le premier, il n'y a qu'un peuple, et chacun en est. Dans le second , il y a plusieurs peuples réunis en un : il est naturel qu'on soit encore plus du peuple qui a été réuni , que du peuple auquel il a été réuni.

Dans les Etats dont le territoire est plus circonscrit , la question est plus simple. Là, l'État se confond, ou peu s'en faut, avec la

IKJ STSTAME PtOmCIAL. 139

comQiune. L'autorité publique a plus d'unité. Elle admet peu de divisions et de dis* tinctions; et le motif, c'est que Tintérêt qu'elle représente n'en admet aucune.

Dans les grands États, c'est toute autre chose. Il y a FEtat d'abord ; puis la province, puis la commune. Ce sont trois parties distinctes d'ifh même toul ; trois objets divers , quoique inséparables , sur lesquels le pouvoir public doit s'exercer en autant de modes différens.

Là, Tautorité publique a moins d'unité, parce que l'intérêt public n'en a plus. Cet intérêt se divise, et même à tel point, que la division va souvent jusqu'à la contrariété. Les intérêts de chaque partie se choquent entre eux , et choquent à son tour celui de l'ensemble. C'est même pour cela que les Etats s'affaiblissent quelquefois lorsqu'ils s'étendent. Le salut commun est bien toujours un lien qui rapproche et qui réunit, a. 9

ISO CBâVITBB n.

Mais les différences ne s^effacent point : elles subsisteraient, ne fûtH:e que par les sacrifices au prix desquels les intérêts secondaires sont contraints d'acheter les avanli^ios de cette alliance.

Si les libertés consistent dans la participation A l'exercice des pouvoirs publics» rétendue des libertés se mesur^a' dans ces états y en premier lieu selon le nombre des divers pouvoirs qu'embrassera la participation ; en second lieu selon le degré où cette participation s'élèvera dans chacuti d'eux.

Il y aura moins de libertés dan» les constitutions qui borneront la particij^atioii aux intérâts généraux de TÉtat ; plus de linertés dans celles où la participation comprendra les intérêts de l'Etat et ceux de la province ; plus de libertés encore dans celles oft la participation comprendra l'Etat , la province et la commune.

Et s'il est vrai que les libertés soient les

DO ftTttAMB raovnciAL. 111

moyens et les garanties de la liberté > celle«-ci seraévidettmeut mieux garantie et plnsétea*' due dans la dernière sorte de constitution ; beaucoup moins dans la seconde; dans la première encore moins.

L*ttnifonuitë dans la politique, c'est le despotisme.

Pourquoi cela? Parce qu'elle ne s'obtient que par les sacrifices auxquels les peuples répugnent le plus : des sacrifices de itaioeurs, de croyances , de coutumes , de souvenirs et de vanité; des sacrifices, qui n'ont de prétexte qu'une fausse perfection théorique, que l'intérêt bien entendu de l'État ne demande point.

L'uniformité frappe les petits esprits , dit Montesquieu (1). Je le crois bien : ils y ti'ouvent une facilité apparente qui met à l'aise leur impéritie et leur impuissance. Ils ne

(i) Esprit des LoiSf liv. 39 , chap. iS.

132 CMàPfnm iv«

savent pas qu'il viendra un jour où, la force qu'ils ôtent aux peuples fera faute à FÉtat, et même à eux.

L'uniformité ne s'établit nulle part que par un abus de la puissance, et en sa faveur. Mais elle ne lui rend pas toujours ce qu'elle lui coûte : il s'en faut bien.

Pour un peuple qui serait formé ^ comme aucun peuple ne l'a été , je crois » si ce n'est les Juifs, sans agglomération et sans réunion, il pourrait y avoir unité de mœurs, de croyances > de préjugés , d'intérêts» Ce peuple pourrait être libre avec l'uniformité. . Mais pour les peuples créés, comme il arrive ordinairement , par l'alliance forcée ou volontaire des races , l'uniformité cbange et renouvelle ; elle traAsforme les droits et les conditions ; elle fait violence aux opinions et aux habitudes ; on en souffre et on la repousse ; elle ne s'établit point , il faut l'imposer. Or, ce qui s'impose à l'homme prouve

DU SYSTÈME PHOVIRCIAL. 153

qu'il n'est déjà plus libre, et fait le plus souvent qu'il le devient encore moins.

L'état politique d'un peuple comprend la religion , le gouvernement , la justice , la force militaire 9 Tadministratioui les impôts, l'industrie, la propriété.

Un peuple peut être libre pour une ou plusieurs de ces choses , sans être réellement libre.

Il peut avoir , par exemple , un gouvernement dont les formes appartiennent à un système de liberté , et avoir sur tout le reste des lois qui appartiennent à un système de despotisme.

Ce peuple alors n'est certainement pas libre.

Et le point par lequel il ne l'est pas l)ii 6te sans comparaison bien plus de liberté que ne lui en donne le point par lequel il a l'air de l'être.

Il est certain qu!un peuple serait plus réeU

140 CHAPITUB IV.

et le plus fécond. Ils l'aiment en tant qu'elle est la seule source d'où puisse venir autant de sécurité et de liberté; la seule puissance qui, après les avoir produites , puisse leur assurer autant de durée.

On s'est fort injustement et fort imprudemment accoutumé à prendre pour des préventions contre la liberté leur éloignement pour des hommes qui , n'en ayant point l'amour dans le cœur 7 en affectaient seulement le langage ; gens qui se faisaient d'elle un moyen et non pas un but.

Ce n'était point la liberté qu'ils combattaient en eux, c'étaient leurs desseins, funestes à la liberté. Ils résistaient à leur opposition , parce qu'elle était subversive ; à leurs doctrines, parce qu'elles étaient corrompues ; à leurs discours, parce qu'ils étaient hypo^ crites; à leur ambition, parce qu'elle était pleine de trahisons et de malheurs. Ils défendaient la liberté dans la légitimité , qui

DU STftTâm PROTISCIAL. IM

pouvait seule l'établir et la maintenir. . Ik combattaient dans les ennemis de la légitimité, les destructeurs nécessaires et infail* libles de la liberté»

Ce n'est donc pas pour les libertés qu'il suppose qu'on pourrait douter que ce système fût réellement Tobjet de leurs vœux. Alors, pourquoi donc? S'il est dans leurs principes politiques que le pouvoir protecteur de la société ait toute la force qu'exige l'accomplissement d'un pareil devoir, cette force n' est-elle pas essentiellement et nécessairement dans le système? n'est-ce pas l'inévitable condition des libertés qu'il comprend? Si l'on veut que l'ambition soit pour quelque cbose dans leurs souhaits et dans leurs calculs, en quoi. le système contrarierait-il leur ambition? Manque-t-il d'hommes chez eux pour captiver les suffrages? Manquet-il de probité , de considération , de biens , de talens? Des talens! on le disait autrefois;

us cwinTBB nr.

on ne le dit plus» L'épreuve a été faite, et s'est tf ottvée rude« On a eu la mesure de ces hauts génies qui étaient gardés en réserve, et leur stature a paru grèle et petite; ils n'ont plus fait envie, ni peur.

Mais que fais^jel je perds mon temps et ma peine à justifier la sincérité des hommes les plus sincères de France , et contre d'aa^ très hommes qui n'en ayant aucune habitude I la tournent, quand ils la rencontrent, en mépris et en dérision. Il leur sied bien, à eui, de douter des autres^ et j'avais bien

affaire, moi , de leur dire de qui il ne leur était pas permis de douter !

DU STSTèMB PROTINCIAL.

(«ti«. )

Jîiin, iSSs.

Tk\ parlé ttagoère du système prorincial » et dans ce que j'ai dit toachant ce système, il s'est glissé quelques mots sur les assemblées eentrales et sur l'indépendance de la

144 CHAPITKE ▼.

couronne. II faut expliquer ce que j'entendais en parlant ainsi. ,

L'indépendance est ce qui fait le pouvoir.

Ce n'est point i'objetsur lequel il s'exerce, ni la forme ou l'étendue de cet exercice. Tout cela le fait grand ou 'petit, peu important ou considérable. Mais ce n'est pas ce qui le fait être. Ce qui le fait pouvoir, c'est qu'il puisse ; c'est qu'il s^sse librement et spontanément.

Un pouvoir contraint dans l'action qui lui est propre, n'agit plus en effet de sa propre action : il ne peut pas ; il cesse d'être pouvoir.

Cela est vrai de tous les pouvoirs ; mais plus on moins, selon leur nature.

Cela est vrai singulièrement de la royauté ; et pourquoi? Parce que sa nature est d'être obéie. Sa manière de servir est de commander.

Dans les temps de trouble , on la veut dé-

DU systAmb pbovihgial. 145

pendante, et même on la veut telle dans tous les partis : les amis, pour la dominer et se servir d'elle ; les ennemis, pour l'affaiblir et lui ruiner.

Dans les temps de sagesse , on a d'autres vues : on ne la veut plus dépendante , parce qu'on veut qu'elle soit , et qu'elle n'est plus en effet, si elle dépend.

On la veut libre, parce qu'on veut l'être soi-même, et que tout s'unissant et s'en* chaînant dans l'organisation politique , il n'est jamais vrai qu'on soit libre à l'abri d'un pouvoir chancelant et subordonné.

On la veut forte, parce qu'on attend d'elle des services, et qu'il n'y a plus moyen qu'elle les rçnde, si on lui en a ôté les moyens.

Mais forte et libre ne veut dire ni absolue ni oppressive.

lia démocratie, ou, si l'on veut, la portion de démocratie qui prédomine aujourd'hui , se reconnaît libre, et s'estime forte :

a. lu

UO CflâPITBB T.

E8t*ce à dire qu'elle se croie absolue, et qfu'elle prétende au droit d'opprimer?

La force et la tiberté dont je parle ne sont pas celles qui n'auraient aucune limite; mais celles qui ayant des limites, et n'en sortant point , n'auraient plus à craindre d'en rencontrer d'autres.

Il faut que tout le monde soit libre dans un Eiat libre ; tout le monde, même le prince. Gela n'est pas seulement juste, mais nécessaire; caria liberté du prince est une meilleure garantie de celle des peuples , que sa sujétion. Il n'y a que les États despotiques où il pût être bon d'avoir des princes esclaves. Aussi le sont-ils pour la plupart; au moins de la peur.

Chose bizarre I ce besoin de liberté dans le pouvoir supérieur ne semble moins absolu que sous la monarchie absolue. Là , tout ce que le pouvoir peut rencontrer d'obstacles fortuits dans les affaires secondaires ,

DU systAme pbotiiicul. U1

tourne au profit des peuples y et souvent au sien. Car s'il est funeste aux peuples que le prince soit absolu , l'expérience fait voir chaque jour que cela n'est guère moins funeste au prince.

Les princes qui peuvent tout n'ont qu'à gagner à pouvoir moins : ce sont ceux qui ne peuvent que ce qui est nécessaire, qui ne sauraient pouvoir moins sans cesser aussitôt de rien pouvoir.

L'indépendance de l'autorité souveraine devient progressivement plus utile à mesure que la monarchie s'éloigne davantage des formes du gouvernement ahsolu ; et quand la monarchie en est venue aux formes des gouvememens limités et mixtes , c'est alors que, au lieu d'être seulement utile , cette indépendance devient l'un des premiers besoins de l'Etat.

Or, dans le système provincial, la monarchie est très-limitée. D'abord, parce qu'il y

148 CBAPITRB t:

a un nombre prodigieux d*affaires qui se règlent sans elle : son autorité s'étend moins , et se fait sentir 'moins souvent. En secoad lieu , parce que les intérêts n'ayant plus de si fréquens rapports avec elle , elle perd de nombreux moyens d'influence et de séduction : on a moins à attendre d'elle, et moins à lui rendre. Enfin » parce que toutes ces autorités libres, de commune, d'arrondissement et de province , sont autant de surveillans inquiets qui peuvent devenir censeurs incommodes et même ennemis.

Les moyens abonderaient dans ce système, pour peu qu'on eût manqué de prévoyance en l'établissant ; les moyens y abonderaient, pour susciter des obstacles , et amener par eux une prompte et infaillible confusion.

C'est pourquoi l'indépendance de la couronne doit être d'autant plus grande alors dans tout ce qui constitue sa prérogative. A

DU BYSrÉME PROTIHCIAL. 149

moins de cela, dès le premier empiétement, lequel ne tarderait guère , elle tomberait.

Le système provincial exige et suppose des assemblées de province : c'est sa condition et sa vie. Sans les états de la province, la province proprement dite n'existerait pas. On en pourrait avoir le nom , le sol , la figure; mais la réalité, on ne l'aurait point. On n'aurait point ce qui fait que la province, pensant et agissant, délibérant et.décidant par elle-même et pour elle, acquiert un esprit , une volonté, une existence qui lui sont propres , et devient ainsi une communauté complète et distincte, qui, bien qu'elle s'unisse étroitement à d'autres communautés de pareille nature, cependant ne s'y confond point.

Ces états n'ayant à régler que les intérêts relatifs d'une parfis du royaume, n'ont en réalité qu'une autorité parAelle. Ils ne sont et ne peuvent être , relativement à la généra^

iSO CHâPITKE V.

IHé du pays , que des états spéciaux et particuliers. La dénomination en est bonne , puisqu'elle est prise dans le caractère même de leurs pouvoirs.

Mais cette restriction n'empêcherait point que, par leur nature même d'états, le mode de leur formation et leur nombre , ils ne fussent, surtout à de certaines époques d'agitation et de méfiance , beaucoup trop puissant et trop dangereux , s'ils n'avaient aucun contrepoids. Avec des états particuliers seulement , la couronne serait à leur discrétion; elle serait dépendante.

Ils cesseraient d'ailleurs d'être ce qu'ils sont, s'il n'y avait qu'eux; car il faudrait bien cependant que les affaires générales de la nation , telles par exemple que le recrutement, les subsides, les cessions de ter* ritoire , les douanes » fussent réglés de quelque façon. Si elles Tétaient par la couronne, on inclinerait à la monarchie absolue* Si.

DU 5TSTâHB POLITIQUE. ISi

elles Tétaient par les états particuliers , chose d'ailleurs que la diversité des intérêts rendrait impossible 9 ces états , agissant alors sur la généralité dn royaume , deviendraient , an moins dans leur ensemble , d'états particuliers, états généraux.

Tout concourt donc , dans ce système , à montrer la nécessité des assemblées centrales. D'un côté y la diverse nature des affaires ; puisqu'il y en a de particulières à la province , qui n'intéressent l'État qu'indirectement , et de générales , qui intéressent l'État plus directement , et moins directement la province. D'un antre c&té, le péril auquel le royaume serait exposé , si l'ascendant des états particuliers n'était contenu par aucun autre pouvoir analogue.

Ce nouveau pouvoir établi , un double effet en ressort y également favorable à l'Etat et à la couronne : par les assemblées centrales , l'inffuence des états particuliers se balance

153 CB%prrftB T.

et se circonscrit ; par les étals particuliers , la domination des assemblées centrales se modève et se modifie. La couronne est cent fois moins dépendante que s'il n'y avait que des assemblées centrales ; cent fois moins dépendante que s'il n'y avait que des états de province.

Dans ce système , pourvu que les états de province soient périodiques , et que leur périodicité soit annuelle y il- n'y a jamais d'entreprise sérieuse à craindre contre la liberté. La périodicité des assemblées générales peut alors , selon les temps y être ou n'être pas annuelle; il su£Eity si les époques en sont reculées y que la couronne ait» dans tous les cas , le droit de les rapprocher; et cette combinaison bien réglée peut être tournée au profit de la sécurité de la couronne et de la paix de l'Etat.

Mais que sont alors, ces assemblées centrales y dont l'importance est si grande , et

DU STSTÂMB PBOViaClAL. 15S

la nécessité même si manifeste? Il est clair que , soit qu'on veuille considérer leur destination on leur source, elles sont, par rapport aux assemblées de province, ce que le tout est à la partie , ce que le général est au particulier. Elles représentent , pour les intérêts généraux « la généralité des provinces. Et conmie les états de- province sont naturellement et logiquement les états particuliers de chaque province , les assemblées ou états de la généralité des provinces en sont aussi, naturellement et logiquement, les états- généraux.

Ce ne sont plus des états généraux comme on en a vu , et il s'en faut bien. Premièrement, parce que ces états-là ne se qualifiaient ainsi, qu'en tant qu'ils représentaient la généralité des états ou ordres du royaume, et non. la généralité des provinces. Ensuite, parce que les pouvoirs des nouveaux états seraient à la fois plus étendus et plus limi-

15A GBAPITBB V.

tés : plus limités , relativement aux attributions des états de province , sur lesquelles il leur serait interdit d'empiéter; plus étendus, en ce que, dans les choses qui leur seraient réservées , ils neseréduiraientpcint, comme ceux des anciens états , à une vaine formule de supplications et de remontrances. €ar si Ton en excepte les tailles» pour lesquelles ils avaient droit de refus , les véritables pouvoirs de ces états n'allaient pas plus loin.

Les états de province règlent des intérêts matériels; les états généraux, des intérêts politiques. Cette différence de destination en peut exiger dans Toi^ganisation des états*.

Aux états de province , Forganisation peut être simple , parce que les intérêts qui leur sont soumis sont uniformes. On participe , ou l'on ne participe pas à ces intérêts : voilà toute la différence possible. Si l'on n*y par-

DU ftTSTilIB PBOVflllCIAL. 155

Ucipe point, on est naturellement étranger aux. états, et étranger à leur formation. Quelle différence reste-t-il à faire entre ceux qui y participent?

Aux états généraux, oà il n'y a point de question qui n'ait un rapport politique , c'est toute autre chose. Caria politique comprend la défense, la liberté, la prospérité du pays ; et la prospérité, à son tour, comprend la stabilité du gouvernement. Or le gouverne ment étant monarchique , il faut que l'organisation des états soit telle, que les questions de gouvernement y puissent toujours être décidées dans un sens favorable à cette stabilité.

C'est ce qui conduit à y séparer les élémeus aristocratiques , qui sont plus homogènes au principe monarchique , des élémens démocratiqaes, qui onf^ moins d'affinité avec lui, et qui ne pouvant manquer d'avoir la sapé-

156 CBAPRBE V.

riorilé numérique, remporteraient toujours, si l'on n'y obviait par cette combinaison.

D'ailleurs, à part l'intérêt du gouvernement, les diverses classes de la nation ont aussi des intérêts divers dans la solution des questions politiques; et c'est un motif de plus pour justifier la séparation, puisque sans elle , toutes ces questions seraient uniformément résolues selon l'intérêt de la classe qui aie nombre pour elle, et quin'a jamais omis , en quelque pays que ce soit , de tout sacrifier à cet intérêt.

Si la formation de l'Etat était récente, il y aurait moins de difficulté. Mais dans une nation qui a déjà des distinctions faites, et des intérêts de supériorité reconnus , il faut prendre garde, sans vouloir trop accorder à ces intérêts , que l'organisation politique ne soit cependant pas telle , qu'elle ne leur ouvre aucun accès , et ne leujp laisse aucune espérance; car il n'y a rien de plus défectueux

DU SrsTéifB PBOTMCIAL. 157

et de moins durable qu'une oi^anisation d'état qui constitue forcément en hostilité avec elle toute une classe de citoyens influons et riches.

Ce ne semit cependant qu'un bien faible trait de ressemblance avec les états généraux d'un autre tempâ. Sur tout le reste, la différence serait absolue. Il se trouvera peutêtre des personnes qui en seront surprises, et qui s'en affligeront. Il ne m'appartient pas de condamner leur sentiment; mais je demande %, permission de garder le mien. Sans vouloir tirer avantage des erreurs à jamais déplorables des états de 1789 , si l'on étudie sans prévention l'histoire de ceux qui les ont précédés y on verra qu'ils furent rarement utiles à la France. Peut-être était-ce , comme je le crois , leur organisation elle--même qui les rendait impuissans au bien.

Je ne deinande point d'en être cru sur pa-

CHAPITHE T.

rôle ; mais Sally ( 1 ) mérite peut-être qu'on ait foi en son jugement; et s'il est des gens qui le tiennent, tout habile homme qu'il fût, pour suspect de prévention en cette matière, ceux-là n'auront pas, ce me semble, le même motif pour refuser de'croire Etienne Pasquier.

Or, I encore, dit-il, que quelques-uns qui pensent avoir bonne part aux histoires de la France, tirent l'assemblée des estats d'une bien longue ancienneté j voire stir elle esîablissent toute la liberté du peuple , toutes fois ny Tung, ny l'autre n'est véri-table En ce lieu, quelques bonnes ordonnances que l'on fasse pour la réformation générale, ce sont belles tapisseriesqui servent seulement de parade à une postérité. Cependant, l'impost que l'on accorde est fort bien mis à effet.... Jamais

(i) Econom. roy y t. Z , chap. 4.

DU STftTl^E PBOVfflCIAL. 150 i

y on ne fit assemblée générale des trois es- » tats en ceste France, sans accroistre les fif nances de nos roys, à la diminution de » celles du peuple > ( 1 )•

Jetons au reste un coup d^œil sur les travau x de ces états. Voici d'abord les meilleurs , que ,

j'ai mis à part : ceux de 1516> où Philippele Long se fit reconnaître et déclarer roi; ceux de 13289 où Philippe de Valois renouvela cet exemple; ceux del329, qui firent des réglemens somptuaires sur la vaisselle d'argent et sur les habits; ceux de 1339, où l'on décida qu'il ne serait levé de tailles que de l'octroi des états; ceux de 1359, qui repoussèrent Fodieux traité dé Brétigny; ceux de 1483 , qui confirmèrent ce qu'avait réglé Louis XI pour la régence d'Anne de Baujeu ; ceux de 1526, qui refusèrent de ratifier le tri^ité de

(i) Recherches f Hv. 21, ch. 7.

100 CHAPJTEE T.

Madrid; ceux enfia de 1561, de 1566 et de 1576, qui préparèrent d'utiles réglemens pour la réforme de la justice : les ordonnances d'Orléans, de Moulins et de Blois.

Mais ces états exceptés, que dut-on aux autres? A ceux de 1301 , rien ; à ceux de 1302, des subsides; à ceux de 1314, des subsides; à ceux de 1321, rien; àceux de 1545, des subsides; à ceux de 1350, des subsides; à ceux de 1355, des subsides; à ceux de 1356, la révolte ;i ceux de 1358, des subsides; à ceux de 1369, des subsides ; à ceux de 1467, un apanage; à ceux de 1506, un mariage; à ceux de 1558, des subsides; à ceux de 1560, rien; à ceux de 1561, des subsides; à ceux de 1576, des subsides; à ceux de 1588, des meurtres; à ceux de 1596, des subsides; à ceux de 1614, rien; à ceux de 1617, rien.

Je n'ai rien dit des deux premières races : elles sont bors de la question ; le peuple n'était pas encore admis aux états. Mais on

DO STSTAmE PB0¥I1ICI4L. 101

peut voir dans Montesquieu (1) ce que produisirent les fréquentes assemblées de ce temps. Les lois des fiefs s'établirent; on fit les capitulaires , auxquels le clergé substitua bientôt , pour ce qui le regarde» les canons et les décrétâtes ; et quand la troisième race parut j il ne restait déjà plus rien des capitulaires.

Il faut pourtant l'avouer , ces états de 1614, oti rien ne s'acbeva, préparèrent au moins une grande cbose : car ce fut pendant leur dul*ée que le tiers-état (le tiers-état, je prie qu'on y fasse attention) fit la proposition « d'arrêter comme une loi inviolable et « fondamentale du royaume, que le roi étant » reconnu souverain en France, il n'y a sur la y terre aucune puissance temporelle ouspiri- « tuelle qui ait le droit de le priver de son • royaume, ni de dispenser ses sujets, pour

(i) Esp, des ioiSf livrets, chap. 9. •

102 CH4PRBB T.

f quelque cause que ce soit, de la fidélité et de f Tobéissancequ'ilslui doivent; queropinion f contraire , aussi bien que celle qui permet de » tuer ou de déposer les souverains^ et de se 9 révolter contre eux pour quelque raison que i ce soit, serait déclarée fausse, impie, détes- » table , et contraire à rétablissement de la f monarchie française, t

Et après la séparation des états » cette proposition ayant été portée au parlement, elle y fut consacrée par un arrêt solennel.

CMMjnrm» ▼!.

DBS STSTÂMBS.

Décembre , i83a.

Cb que beaucoup de geiis appellent doc* trine , il faudrait , je crois , l'appeler système. Ceux que Ton nomme, par abus de mots, docirî»aire9f ilserait mieux, à mon avis» de les nonuner esprits syMéniatiquesi ou sophistes.

164 CHAPITRE Tl.

La doctrine est un ensemble de principes et de corollaires, admis sur la généralité des scien>!es, ou sur Tune d'elles, ou sur Tune de ses parties , par le plus grand nombre des esprits ^ ou par un grand nombre. La doctrine est la raison de ce qu'on croit , la preuve de ce qu'on sait, la chaîne qui va des faits aux idées , des idées à la conviction. La doctrine est le développement de l'opinion des doctes.

Le système, au contraire, suppose un assemblage nouveau, et jusque-là inconnu, ou de principes inconnus eux-mêmes, ou de corollaires non encore déduits, ou de principes et de corollaires dont on ignorait ou contestait les rapports. Le système est un nouvel enchaînement de faits ou d'idées, imaginé pour justifier et fonder une nouvelle opinion.

Le système est l'opinion incertaine et hasardeuse du pcftit nombre. Il n'est pas doe-

trine encore ; il aspire à le devenir. Quand il se sera établi dans l'esprit du grand nombre, alors seulement il cessera d'être système, et sera doctrine.

La doctrine est ce qui est déjà admis par le grand nombre ;. le système , ce que le plus petit nombre veut faire admettre au plus grand.

On se défie avec raison de l'esprit de système, parce que les hommes qui en sont doués le portent partout , et l'appliquent à tout ce qu'ils font. C*est l'esprit le plus turbulent, le plus tracassier, le plus incommode, le plus dangereux. Il faudrait pwpétuellement, avec lui , changer d'habitudes, d'idées et de sentimens? Ni l'antiquité, ni la simplicité, ni l'universalité, ni l'évidence même des choses , ne lui font obstacle. Rien ne lui platt , que ce qui * change; ri€n ne lui convient, s'il n!est aur trcment.

1«6 GHAMTRB ▼!•

Ce n*est pourtant pas qae toat système soit faux j et doire être repoussé en tant qae système. Il s*en rencontre d'ingénieux, d'utiles» de vrais, àp profonds. Mais tout système a contre lui sa nouveauté même, et la violence qu'il est obligé de faire aux esprits. Il a contre lui les doctrines faites , les préjugés reçus, la routine établie, et l'orgueil même de ses inventeurs , auxquels on pardonne difficilement. la prétention qu'ils affichent, de connaître seuk les mystères de la vérité.

n y a des temps pour les systèmes , et des sciences aussi , qui leur sont plus dociles et plus favorables. Dans le premier ftge des sociétés , comme on n'y sait rien , il faut bien essayer de tout. On manque de traditions et d'expérience ; on imagine, en attendftnt d'avoir pu découvrir et vérifier. Plus tard , les sciences usuelles ont fait des pro- * grès. La morale, par exemple, et la politi-

PBft ftYBTAlUS. 167

que f ont été éprouvées et approfondies : ce soat autant de carrières fermées , où l'esprit de système n'a plus de dupes à faire , et où il s'engagerait inutilement. Hais il y a toujours, même dans ce temps , de nombreux mystères dans les arts et dans la nature, sur lesquels il peut encore s'exercer librement et avec succès.

On ne constitue pas un Ëtat artificiellement } ou si on le constitue ainsi , ce n'est jamais qu'à son détriment » et pour peu de jours. C'est la nature et le temps qui senties vrais artisans des constitutions : la nature, qui forme le caractère du peuple , les accidens du sol, les conditions du climat, les forces réelles ou relatives du pays, l'étendue des territoires , leur éloignement ou leur contiguïté ; le temps , qui découvre par degrés » dans les nombreuses combinaisons de ces choses , quel choix d'institutions politiques convient à chaque combinaison, et qui donne

i68 GBAPITBE VI.

à la longue à ce choix||rescrit l'autorité et la force qui lui manquaient au commencement ; le temps encore, qui , modifiant ces combinaisons ou leurs élëmens principaux , impose tôt ou tard aussi aux institutions des modifications analogues.

Quelle inconséquence grossière! Il se trouve desgens, et en bon nombre, qui, voulant changer les institutions à cause des pro* grès du temps , n'imaginent rien de plus sage que d'imposer violemment à un peuple sous ce prétexte, les institutions d'un autre peuple. Ils ne voient pas que si le temps fait quelquefois , après de longs siècles , qu'un peuple se ressemble moins à soi-même, il ne fait jamais, non jamais, que deux peuples et deux États se ressemblent assez pour que les mêmes institutions leur soient également convenables :en sorte que, malgré les efforts du temps, les lois vieillies d'un peuple changé siéront et conviendront toujours.

DES ftiniTAlIBft. 100

mieux à ce peuple que celles d'un autre. Considéré comme moyen de conquête ou de sujétion, ce système n'a plus rien de faux ni de méprisable. On recherche avec raison ces analogies y ou comme source d'affaiblissement et de division , ou comme garantie de fidélité. Je conçois la république de France, gravant uniformément de la pointe de son épée des lois populaires dans toutes les régions qu'elle subjuguait. Je ne m'étonnai point de voir Bonaparte , quand il se fut fait empereur, mettre des rois et des trônes partout où il avait mis antérieurement les faisceaux et le peuple. Mais que les peuples l'en-

tendent et le comprennent , toutes les fois que ce système n'est pas insensé , il est artificieux et funeste ; funeste alors pour une cause de plus : non plus seulement parce qu'il ôte aux peuples leurs lois naturelles , mais encore parce qu'il marque et assure ou leur asservissement ou leur dépendance. Ce

170 GHAPnaB Tl.

système n'est bon qu'à un seul: celui qui Timpose*

Qui me dira si ce n'est point pour cette raison ou pour quelque autre de pareille espèce» qu'on fit faire en France, il y a quelques années y un imprudent et nouvel essai d'imit^ion politique. Que ne nous donnaiton aussi les mœurs , les classifications , les préjugés et les privilèges du peuple dont on nous donnait la constitution ? La constita* tion d'un Etat , c'est TEtat lui-même \ c'est l'expression écrite ou non écrite , il n'importe j de tout ce qui le forme et de tout ce qui en dépend. Il n'est pas plus facile de faire durer chez ui) peuple une constitution étrangère y que de faire qu'il soit le peuple même dont on lui inflige la constitution. Qu'on n'en soit pas étonné ; ces deux choses n'en sont au fond qu'une seule.

D'ordinaire » les faiseurs de systèmes ne suivent personne. Leur ambition est d'avoir

DBS BYSTÉMBSb 171

trouvé et créé. Mais de notre temps , oti Ton a TU tant de choses qui ne s'étaient jamais ▼ues^ on a vu encore celle-là : des hommes d'ambition, et même d'esprit, qui se sont fait un système de ressemblance et d'imitation ; vrais inventeurs pourtant , et parfaits orignaux en ce point , chose bizarre , qu'ils ne sont que traducteurs et copistes.

Nous avons eu nos imitations de Rome et d'Athènes; nos imitations de démocratie, de consulat, et d'empire. Nous en avons eu aussi qui ne venaient pas de si loin» des imitations de Gromwell^ des imitations de Guillaume; hélas! et la sacrilège imitation de Charles I**. En voici une encore : un autre Edouard IV, une autre captivité d'une autre Marguerite d'Anjou. Sans doute qu'on voudra aussi sa rançon , l'or de sa rançon !.. . Sans doute qu'on répétera quelques-unes de ces lamentables choses, dont la première épreuve s'est faite pendant la prison de

172 GBAPITBE VI.

Marie (1)! Le temps ne viendra-t-il point où nous n'imiterons enfin que nous-mêmes ! Il a fallu que nous eussions à notre tour notre catastrophe de 1688. Qu'on me dise pourquoi , si ce n'est parce que l'Angleterre avait eu la sienne?. La foule y songeait sans doute fort peu, elle qui ne fait point de systèmes, et qui se laisse aller étourdiment aux folles passions qu'on excite en elle* Mais les directeurs et promoteurs , à quoi songeaientils ? Ils songeaient , et depuis long-temps » que l'œuvre religieuse de Henri VIII et l'œuvre politique de Gromwell ayant été affermies par une usurpation de famille, une usurpation de famille ne saurait manquer d'affermir en France l'œuvre avortée de ses premiers novateurs.

(i) Voyez les lettres de Tambassadeur Castelnaa. ^ Voyez aussi Gaillaed, Histoire, de la rivalité de la France et de t Angleterre^ édition de xSi8, tome 5^ page 43 r y lA nota.

DBS STSTÉIUS. 173

Rien cependant , si ce n'est peut-être quelques ambitions coupables . et honteuses, rien n'établissait de rapports nii de ressemblances entre les deux situations politiques, il n'y avait point de lithurg;ie en France , que le prince eût le désir de changer; point de dogmes abandonnés qu'il prétendît imposer de nouveau à la foi des peuples ; point de clergé schismatique qui fût menacé de perdre ses dîmes et ses dignités ; point de noblesse engraissée de confiscations , qui craignit de restituer ses prieurés et ses abbayes; point de roi Guillaume , grand dans la guerre , plus grand dans la politique, menant avec lui de puissantes flottes, et donnant pour gage de foi sa haine profonde et opiniAtre contre le vieil ennemi du pays qu'il envahissait. Il n'y avait rien de cela; qu'y avaitil dpnc? Ne dites pas les ordonnances du roi, puisque PentreprUe était préparée et résolue antérieurement.

17â CBAPITBB VI.

Les imitateurs , a-t«on dit , sermon pecus » bercail d'esclaves! sans doute, c'est cela, et rien que cela , daos les arts. Hais dans la politique , bon Dien ! c'est bien antre chose : c'est le renard sans queue de la fable; ce sont des esclaves qui veulent que tout le monde le soit. Après s'être asservis euxmêmes à ce qu'ils ont vu autre part» ils y prétendent contraindre et plier toute latenre. Qu'importent les obstacles et les différences? ib ne tiennent compte de rien. Fléchissez et hnmilies-vous ; car leur intelligence » qui en suit d'autres pourtant à la trace , est infinie et non faillible. Leur esprit rampe , leur esprît est roi.

Le premier écrivain qui ait appliqué à ces hommes l'inexacte qualification de doctri* naires , a dit d'eux : $ ce n'était point Téten- » dard de la vérité que tenaient dans leurs I mains certains doctrinaires, v

Ne voilà-t-ii point une curieuse phrase ,

DES ftYSTÉMEA. 175

et n'est-il pas piquant, au moins aujour* d'hui, qu'elle soit tombée de la plume de M. Necker?

OHAVITBB Vtl.

DES D0CTBINB8.

Septembre i83a.

Je ue suis pas de ceux qui diseot : ne faisonnons plus. Le raisonnement , c'est la raison exprimée , et je ne vois pas ce qu'on gagnerait k laisser la raison sous le boisseau.

Je ne suis pas non plus de ceux qui disent :

DES OOCTUSES. 177

Qu^est-ce qu'un fait? Les faits , ce sont des preuves et des témoignages ; je ne vois pas quel motif on pourrait avoir de les mépriser.

Mais les preuves n'ont d'importance que par les vérités qu'elles manifestent : les faits politiques n'ont donc de valeur pour un écrivain que par les principes politiques qu'ils justifient.

Les faits ne sont qu'un moyen de raisonnement ; comme le raisonnement lui-même n'est qu'un moyen de persuasion. Tant que la persuasion sera bonne , il sera bon de la produire , et par conséquent de résonner , puisque c'est ce qui la produit.

Heureux ceux dont les doctrines sont mises en fait I nous , qui n'en sommes pas en* core là , résumons » en attendant , les faits en doctrines.

L'évidence des opinions graves n'est jamais si parfaite qu'on puisse s'en reposer sur elle, et dédaigner de la reproduire. La conviction

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