‹ Pensées d'un prisonnierChapitre 40 sur 51 · DE LA PBRSBVÉRANCB DANS LES OPINIONS · texte numérisé non relu

DE LA PBRSBVÉRANCB DANS LES OPINIONS

L'avOUBrai-is? pourvu qu'on ae me prenne à la gorge, comme dit Montaigne. Je tiena la fidélité pour la plus excellente chose de ce monde; bonne pour autrui, meilleure pour

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Engagement d'affection, de fortune ou de politique, il ne m'importe que ce soit d'une ou d'autre sorte. lAicitesoît-il votre engagement, je l'enferme impitoyablement dans ma règle : il le faut garder et maintenir.

Quand vous avez usé votre vie à quêter de toute main de folles tendresses, quel profit vous en revient-il ? Vous avez troublé le bonheur d'autrui sans faire le vôtre ; vous n'avez pris ni laissé le temps à personne de concevoir ni de vous inspirer de l'attachement; vous avez effeuillé en courant des milliers de fleurs et n'en avez pas cueilli une seule.

Peut-être le faut-il excuser aux femmes ; du moins est-ce l'avis de Montaigne : < C'est I nn vilain dérèglement de nature, dit-il, y qmi lestpojilie ai )90iitent .au change, et les 9 eoftpeadhe^deJE^mirlearaffoeAionea queti q'oe aubiect que ce soit. 9

(âia bonne Jieurej je le qmtte^Mx fenoies. Mais nous autres hommes, soyons hom-

DB LA rBBftiLvniAaCB DAH» LB» OPllIIONfl. 215

mes : affermissons nos jiensers et nos affections.

S'il est vrai pour les affeetîoas , à plus forte raison pour les opinions, et s'il est vrai pour les opinions même frivoles, à pinf forte raison pour les opinions iinportan-^ tes. Les affections sont parfois une mde affaire, à laquelle rbomeoretrentratsemeiit peuvent avoir ploa de part que le éisoern^^ meut et la volonté. On aime j. dit*ton , sans savoir pourquoi. Cela est un peu fort ; mais on le dit : je ne vais pas contre. Autre chose est de l'opinion. : ceci est affaire de réflexion et de jugement. Il ne s'y peut rien mêler d'imprévu ni d'inv<rfontaire. Les sentimens viennent des impressions , et les impressions viennent des sens? soit : je ne veux pas disputer; mais oneopînipnnçsefalt pas par impression : on ne l'éprouve pas, on la juge; on ne la ressent pas» on Fndopte ; vous laprenei et la gardez autant qu'il vousplatt.

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Aussi, Viiifidélité politique se pardonnet-elie beaucoup moins que l'autre. Ou n'y a ' pas l'exicuse des setis et de l'âge. Mollesse d'esprit, l&chetë de cœur, voilà les meilleures qu'on puisse alléguer. Après celles-là , je ne Toia plus guère que l'avarice et l'ambition.

Qu'espérez-vous que l'on dise, à vous voir fdiaager si légèrement et si fréquemment? Il n'y aurait , pour vous faire excuser, que la conviction. Mais la conviction, sentiment profond et opiniâtre, jette de robustes ra« cines partout oti elle pénètre ; elle s'ébranle plus difficilement eucorc qu'elle ne s'établit.

Elle se refroidit toutefois : je l'accorde ; elle se modifie : j'en sais des exemples. Mais aller précipitamment , du point où elle est , au point le plus éloigné , sa nature ferme et vivace y répugne. On en a deux dans sa vie ; on n'en a pas mille : on les a différentes; on ne les a pas opposées : on les prend lentement, insensiblement , à force de réflexions

DE LA ^^BSiTéeiAaGE DAflft LBS OPUMMU. 317

et d'expérience; on n'en fait pas un si complet et si brusque échange.

Il vous faudrait pourtant cette excuse , et pourtant vous ne l'aurez point. On cherchera, enlre l'amour de l'argent et la vanité des emplois, quel motif vous aura fait renier votre croyance ; et lequel des deux qu'on choûisse, l'efiet en sera pour vous le mépris. Vous paierez y comme il est juste, au prix de l'estime, les misérables profits de vos désertions. On répétera de vous ce que disait^n homme d'esprit d'un industrieux artisan d'intrigiies, dont la santé déclinait : < Je cherche quel f intérêt il peut avoir à maigrir* »

Avez-vous lu les conseils de Jacqu^ II au prince de Galles ? « N'employez les esprits

f forts, disait-il, qu'avec précaution

9 Quant à ceux qui tournent à tous les vents, 9 ils. sont presque toujours lâches et sans 9 jugeaient ; car 9'ils en avaient, ils ne se con- 9 duiraient pas comme ils font. Dans tous

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t les siècles et dans tous les pays, il en a

V existé de ces misérables. »

J'approave fort ces conseils ; mais j'aime encore mieux ceux que donnait Henri de Transtamare à Jean I**, sur son lit de mort. Jamais la fidélité ne reçut un plus digne hommage. « Récompensez ceux qui novs ont

V placés sur le trône , disait le prince mouf rant; mais attires auprès de vous par des. p présens et des emplois , les amis de mon 9 frère. C^isont là les sujets les plus fidèles; y ils ont suivi le parti le plus juste v Belles paroles j[>uisqu'elles sont vraies ; admirables, puisque le prince qui les disait avait détrôné et tué son frère.

Il n'y a de difficulté pour les gens fidMes , qu'une seule fois ; pour les autres , il y en a toujours , il y en a mille. Ghangerai-je aujourd'hui , cbangerai'jè demain , ne changerai-je point du tout? c'est pour en perdre l'esprit.

DB LA PBKftiviaAMB màMê LBft OPUIOBA. SiO

Les gens fidèles ne sont embarrassés qv'au départ , comme tout le monde. Prendrai-je à droite ou àf[aucheT voilà tout. Cette pre mlëre question décidée , et consciencieusement décidée , iIsB*en rencontrent plusaulle part, i^elque incident qui survienne, ib sarent toujours» ce qu'ils ont à faire , «ans qu'ils aien^ la peine de réfléchir seulement une minute pour cela. Le parti à prendre découle tout seul comme un corollaire t ^ parti qu'ils ont pris au commencement , peut-être vingt ans par de li.

Est-ce peu de chose que cela? vraiment non. Savoir toujours dans toutes les positions données, comme on doit penser, vouloir, sentir et agir, je n'imagine rien de plus doux, ni de pitis commode. Plus d'irréso« lutiou d'a)>ord ^ insupportable tourment des esprits timides. Plus de ce fastidieux et dil*-^ ficile balancement des objections , des pro^

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babilitès, des espérances contraires. Il ne s'agit que d'aller tout droit devant soi.

Pais y les suites seront ce qu'elles pourront : c'est l'affaire de la Providence et de la fortune. On n'est responsable.de rien. Quel reproche a-t-on mérité? A-t*on déli* héréj discuté, choisi? pouvait-on faire mieux, fiiire autrement , ne rien faire ? Non , on s'est laissé aller au courant , comme on le devait , sans lui résister» sans le remonter. On n'a fait œuvre de son pouvoir ni de son vouloir. S'il mésarriye , tant pis : c'est un malheur mais ce n'est pas une faute , et je prétends qu'on n'a jamais tort d'être malhéhreux.

Qui veut toujours choisir, peut toujours changer. C'est un grand jeu. Les chances abondent. 11 y en a de contraires et de favorables. Laquelle rencontrera-t-on ? Si Ton s'est tjfompé , quels regrets ! Tétais-là , dit- (m, et Von récapitule avec désespoir tout ce qu'on eût gagné à n'en pas sortir. Au con-

DB LA PBRSévÉKANCB DAB9 LES OPimORS. 221

traire pour ceux qui restent où ils sont : si la mauvaise chance leur échoit, ils s'en con« soient par ce qui fait le tourment des autres. J'étais-là y disent-ils 9 et ce mot comprend^ tout pour eux : devoir, espérance et résignation, fis étaient où ils devaient être. L'honneur les y avait mis et les y a retenus. C'est à lui à répondre du mal qui survient y et l'honneur rend toujours hon compte de tout ce qui se fait en son nom !

J'ai connu un homme de hien qui avait la manie de l'habileté. L'arc de son cerveau était toujours tendu à se rompre. Quand une chose n'était que vraie , il en détournait son esprit ; quand un ouvrage n'était que bon , il craignait de perdre son temps à le lire ; quand un homme n'était que droit, juste et ouvert, il le prenait en pitié. Il se faisait des labyrinthes pour toutes choses, et n'en sortait pas. Le simple et le naturel le blessaient : c'était un vêtement trop étroit pour un aussi

3tt UUPITAK Um

i^rand esprit que le siea. S'il vous abordait et vous disait bonjour^ merci de ma vie I c'é* taitua boui gros et ample bonjour, en trois pointa , avec proposition f narration et confirmation : rbétiorique et logique , tout était en jeu* Aussi» comme le bruit de sa renommée allait grossissant^ grandissant et retentissant ! Mais que faire de Tbabileté qu'on a » si on ne la met en lumière } Il vint donc un jour où Ton voulut que la lumière se ût Le publie regarda, et puis siffla. Il se trouva que cette habileté si gourmée n'était qu'une

prodigieuse dextérité à changer de nckasque' et de rôle sans sincérité et sans conviction. Le public ne regarda plus y et continua pour*tant de siffler, LesVegrets, le dépit, le désespoir vinrent alors; il était trop tard. Bien lui en a pris en vérité , à cet homme i d'être si dertre aax cba.ogemens d^ théâtre, et de vouloir à toute force être plus habile que IHeu ne l'a fait !

DE LA PEBBliviRAHCE OARft LES OPIHIOEg. lU

L'esaeiitiel est donc de Mea choisirt lorsque Ton choisit : après quoi , les gens . de cœur ne regardent plus en arrière. Mais c'est le difficile aussi » er je voudrais bien que d'autres que moi sfi fussent chargés d'en donner la règle.

Tantôt on vous dit : Attachez^vpus à la fortune de cet homme. — Cet homme? Et pourquoi cela? — Oh, c'est qu'il est habile , éloquent^ généreux ; il a des amis , il sera puissant . — Et si c'est un Mirabeau > un Crominrell ? Eh bien ? --^ Eh bien !... Ah! pauvre esprit que je suis , je ne comprenais point ; m'y voiU. Ceux qui donnent ces conseils ne songent qu'à l'intérêt de ceux à qui ils les donnent y n'est-ce pas? Et ceux qui les suivent , ne s'inquiètent guère de l'intérêt général^ n'est-il pas vrai ? Demander & de telles gens de ne point changer : bonne raillerie I Avezvous peur qu'ils cessent d'obéiràleur intérêt?

D'autres ont , disent-ils , des goûts sérieux

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et solides : un éclat vide et sans substance ne «les séduit pas. Il leur faut un établissement ; entendez-vous bien ? un établissement qui ait une bonnéte ampleur .et une suffisante consistance. Eh! Messieurs, s'il est ainsi, votre choix est fait. Ce n'est pas pour vous que cette importante détermination sera difficile. Tournez vers la puissance; embrassez^ la, quelle qu'elle soit ; attachez-vous à ses pas, quelque part qu'elle aille. Barras ou Buona-^ parte , Charles ou Philippe , qu'importe ? Vous vouiez des emplois et des honneurs ? tenez ferme; c'est de là qu'ils viennent. Vous changerez , s*il le faut ; vous ne changerez pas, s'il est nécessaire. Que me font vos fidélités et vos trahisons ? L'intérêt que vous servez n'est que le vôtre , et celui-là ne sera point trahi 9 j'en suis sûr.

D'autres aiment le bruit, les applaudissemens, la réputation. Ils auraient bien un peu d'avarice peut-être, mais ils ont surtout delà

DE LA PtMutVÉMAnCE DAMS LES OPISlOIlft. S35

vanité. Quelle est la mode du jour? Il faut la leur dire. Quelle est l'opinion qui domine? Il faut qu'ils la sachent. N'avez-vous au Ain moyen de faire parler d'eux dans une gazette? ils pâmeraient d'aise. Que voulezvous? le parti de ces gens-là est tout pris. Leur nature a choisi pouir eux ; il n'y a pas & délibérer. Voyez-vous la bulle de savon , quand Me se détache de son brin de paille? creuse et légère, le vent l'emporte où il veut. Faites ainsi , Messieurs : votre tête est vide ; laissez-là aller au vent populaire. On parlera de vous , soyez-en. certains. On vous dressera dans les journaux un beau piédestaly sur lequel vous pourrez vous gonfler et vous prélasser. Vous serez savans , éloquens , étonnans , profonds , admirables , vénérables même, si cela vous plait. Ne craignez pas qu'on soit parcimonieux de louanges. Vinssiez - vous du coin le plus ignoré de la terre , jamais humain n^aura eu

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plus de génie. Mais , qu'il ne vous tombe pas dans Vesprit de changer, au moins ; tout se Ait perdu. S'il allait vous arriver par hasard de prendre cette fumée en dégoût, et de balancer seulement un jour, entre la popularité et le bien public, pauvres gens, il n'y aurait point de miséricorde pour vous; sachez-le bien. Vous vous êtes donnés au démon populaire, corps et âme; il n*y a plus de retour.

En voici pourtant qui sont d'une race mixte : ce^ont les amphibies de la politique. Les voyez-^vous, comme dans le sermon de Tristram Shandy, « fins, subtils, rusés, f insinuans?leur conduite n'est qu'un tissu » délié d'artifices obscurs, d'astuces prèsff que imperceptibles, de faux fuyans in- » justes et capricieux, t Ce sont des gens dont les reins flexibles impriment à leur corps un mouvement continu d'oscillation , qui les porte alternativement à droite et à

Dl LA PERSlÊvilKANCB DAMh LES OPINIOKS. 237

gauche : gens qui vont et vienneut comme le pendule y et dans la bouche de qui le oui et le non se succèdent avec une merveilleuse uniformité; gens qui i.e changent point, comme tout le monde, pour être autrement , et qui ne pourraient être autre* ment qu'en ne changeant point.

Mes conseils , à moi y seraient bien différen$y si je m'avisais d'en donner. D'abord point de ces manœuvres à double pivot > qui font que n'étant entièrement à personne, personne aussi n'est entièrement à vous; point de ces déterminations dictées par l'ambition des emplois ; point de ces vocations qu'inspire l'amour de la renommée; point de ces dévouemens aveugles et irréfléchis à la fortune d'un homme. Laissons les hommes, car ils ne sont rien, et ne nous dévouons qu'aux doctrines , car il n'y a qu'elles qui soient quelque chose.

Ce n'est pas que je défende de s'attacher

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à un homme s*il a embrassé les bonnes doctrines, ni que j'approuve qu'on ne garde aucun ménagement avec lui quand on juge à propos de l'abandonner. Dieu nous préserve d'imiter l'exemple de ce lord Bristol, l'un des plus beaux modèles connus d'ingratitude et de perfidie. Glarendou l'avait pris en grande amitié et avait fait sa fortune. Mais un temps vint où la fortune de Clarendon chancela. Tout aussitôt l'amitié de Bristol se mit à chanceler comme elle. Puis» à force de chanceler ^ toutes deux tombèrent. Fit comme il ne jugeait plus à propos d'aimer son bienfaiteur , Bristol n'imagina rien de mieux que de le haïr; et quand il eut pris le parti de le haïr, il le haït sérieusement j si sérieusement même , qu'il porta contre lui une accusation. Ceci passe un peu les bornes de l'iudépeudance j je croiâ.

Que voudrais-je donc ? Mon Dieu , le voici : si je ne m'attache pas irrévocablement aux

DB LA PBBSimteAHCE DANS LES OPIUIOMS. 230

hommes, parce que leur humeur est mobile, je ne m'attache pas non plus absolument et indistinctement à toute chose bonne de soi, car il en est qui deviennent quelquefois perinicieuses par de cerlains rapports el; de cer* tains accidenSt

Ainsi le pouvoir est bon « puisqu'il entre*tient Tordre des sociétés ; la liberté est bonne, puisqu'elle étend le bonheur de l'homme qui eu jouit. Mais trop de liberté détruit le pouvoir et l'ordre; trop, de pou-r voir détruit le bonheur et la liberté. C'est de leur équilibre que doit résulter le bien de l'état ; c'est par conséquent au maintien de cet équilibre que l'homme de' h\e^ doit consacrer ses efforts^

Partout où il n'y a qu'un pouvoir, on peut dire hardiment qu'il est excessif. Il peut tout, puisqu'il n'y a que lui qui puisse quelque chose, et que par conséquent nul ne peut rien contre lui^ Or, qui peut tout.

peut le mal; et qui peut le mal, pourra le vouloir. Si je vivais dans un tel pays, je voudrais donner au pouvoir des limites et des contrepoids.

Partout où ces limites ont été tracées, s'exerce continûment une double action pour les resserrer et pour les franchir. Si les forcés de ces deux actions étaient toujours égales, les limites ne seraient jamais violées , et il n'y aurait plus qu'à rester témoin oisif du combat. Mais il n'en va pas ainsi dans la Jpolitique. L'avantage passe successivement tf'un côté à l'autre. Tantôt les limites sont trop rapprochées , tantôt elles s'étendent *phis tju'il ne convient. Or , qu'est-ce qui importe à l'état , si ce n'est que les choses soient remises en équilibre et que l'ordre naturel soit affermi? Je serais donc dans un tel pays , pour ou contre le prince ou le peuple, selon les cas et selon les temps.

Lorsque Elisabeth faisait renfermer Parry

Um LA PBBSériAAUCB DAM LES 0PI!I10BS. 231

à la tour de Londires et Morrice au ctiâteau de Tulbury; lorsque Gromwel, si bien copié depuis dans l'orangerie de Saint-«Gloud, faisait disperser le parlement par ses mous^ quetaires; lorsque fiuonaparte délibérait s'il n'enverrait pas devant un conseil de guerre le rapporteur de la commission des cinq, assurément les limites étaient renversées et le pouvoir pouvait trop. ^

Voilà donc par quels principes je voudrais qu'on réglAtson choix. Que les gens cupides et litaiîdes passent au plus fort; pas sez au pluH faible , voue autres hommes de bien et de cœur. Cest notre devoir à tous , dès que l'ëquilâbra se rompt^

Or , maintenant , l'équilibre est-il rompu parmi nous? Qui l'emporte? Si c'est la puissance qui s'affaiblit , aidez-la ; si c'est la liberté qui fléchit , venez au secours. Allons , Messieurs, la liiain sur le cœur, examinez et jugez.

239 CBAPWRE >X.

Je 8aia bien qu'il y aurait autre chose à dii*e y et que le choix doat je parle ne s'étend pas jusqu'où il pourrait. N'est-on jamais incertain qu'entre le gouvei^nement et l'opposition? Ne Test-on jamais entre deux principes de gouvernement qui luttent ensemble, et travaillent à se supplanter?

Incertain? Non, en vérité, je n'admets pas qu'on le soit. Chacun sait, do reste, oh le devoir l'oblige d'aller. Mais il s'en trouve que leurs passious poussent ailleurs qu'ils lie doivent. Que leur servirait, à ceux-là, qu'on leur découvrit leur méprise? Ils ne veulent entendre, ni voir.

Et puis, qu'ajouteraient mes paroles? Ce que j'ai à dire , ma vie l'a. dit.

cMAViTaa X.

hVS FEMUeS DANS l'aDVBBSIT^.

Septembre E83'i.

Voici peut-être une bizarre chose^ et que les femmes admettront difficilement : les malheurs publics leur sont favorables. Oui, favorables; je l'ai dit ainsi, et ne le rétract^-^ rai pas.

23A CHAPITBB L

Les hommes n'y changent que de fortune. Elles y changent bien de fortune aussi ; mais elles changent en outre de caractère et même d'esprit.

Quelle en est la cause? Que sais-je? Peutêtre un de leurs, défauts, qui devient subitement alors une vertu ; peut-être leur mobilité, qui fait qu'elles saisissent mieux les rôles divers de ce mobile théâtre.

Elles y deviennent hommes par le cœur, et, la métamorphose faite , elles vont plus loin, et elles s'élèvent plus haut.

A quoi cela tient-il? Que sais-je? à la nature de leur oi^anisation physique peut-être, qui, parce qu'elle est plus faible, est aussi plus délicate et plus souple, plus prompte aux impressions vives, plus aisée à pénétrer et à émouvoir.

Ces femmes , toutes sensuelles et toutes légères , qui goûtent avec tant d'abandon les plus futiles plaisirs, qu'on ne croirait faites

LBS rBionss dans L'ADVEESIT^. 3SS

que pour le bonheur puisqu'elles le donnent; ces femmes, si le malheur vient, semblent, au contraire, n'avoir pas été faites pour autre chose. Leur &me se développe et se fortifie; une grandeur qui était en elles à leur insu, se révèle ; elles croissent à l'égal de l'adversité.

y ôyer-les dans les défaites de leur parti ^ , dans les désastres de la guerre civile , dans la persécution politique ou religieuse : combien le dévouement des hommes est moindre, quelque grand qu'il soit!

Les femmes se dévouent comme ellea aiment, plus sincèrement et plus ardemment. Mais l'occasion d'aimer leur est toujours dangereuse; et l'occasion de se dévouer, toujours entraînante pour elles, ne leur est du moins rien déplus. Il y a souvent de nobles et généreuses raisons pour éviter la première ; pour rejeter la seconde, il n'y en a guère que d'ignobles : aussi résistent-elles plus à Tune qu'à ^utr^. Honneur à elles,

et que la fortune ne leur épargne pas ces précieuses occasions qu'elles saisissent si bien!

Elles aiment avec dévouement et se dévouent avec amour. Mais, daus le premier cas , le dévouement est tout personnel, et mérite peu de louanges. C'est l'amour faisant pour lui-^même des sacrifices où il se complaît et qui lui profitent; c'est la passion exaltée qui , dans l'excès de sa passagère énergie , s'élève à une fausse générosité dont elle cueille et retient le fruit.

Dans le second cas, l'amour est pur comme

sa source. Il n'est que la perfection ( je ne

saurais dire l'excès ) du géi\éreux sentiment qui le produit. Il le complète et l'achève; il l'entretient et le perpétue : c'est le plus haut degré que puissent atteindre le désintéresment et la noblesse du cœur. Qui aime, prétend recevoii* tout ce tt^U donne : qui se

ttL]

LBft FBHlIBft DAHS L'ADTEftSITé. 2^7

dévoue, donne sans échange comme sans retour.

Quoi de plus beau , quoi de plus grand ! quoi de moins analogue à notre misérable caractère d'homme , qui nous rend d'ordinaire ^i inattentifs et si froids pour tout ce qui est hors de nous! Le dévouement pur et vrai , c'est-à-dire le sacrifice entier de soi à autrui, nous est proprement incompatible et surnaturel. Cette vertu qui en suppose tant d'autres, mélange exquis de courage, de persévérance , d'oubli de soi-même et de charité 9 est la plus parfaite entre les plus parfaites vertus.

C'est pourtant jusqu'où de faibles femmes savent s'élever, quand de grandes calamités les y aident et les y convient. C'est où elles excellent et se montrent le sexe vraiment noble et fort. Leur âme se transforme, si j'ose ainsi dire, et du mouvement qui l'entraîne , passe de bien loin les limites vulgaires de

2S8 CJIAPITKB I.

rhumanité* On Ta vu , et chacua peut dire si je suppose ou si j'exagère.

N'est-ce qu'un médiocre avantage? En voici un autre. A qui le bonheur est-il i>on ? quelle A^ertu qui ne s'y rel&che? quelle raison qui ne s'y offusque et qu'il ne jette par d^ré dans l'aveuglement? Les femmes cependant y perdent encore plus que nous.

Quand la vie leur est facile , elles ne la remplissent que de vanité. Unsalon, un théâtre, une fête, une parure , un instrument de musique , un livre frivole et nouveau , c'est ce qu'elles appellent le monde; et c'est tout, leur monde y en effet. Que leur importe le reste? Le reste n'est que sérieux et utile : est-ce leur affaire? Voudriez-vous qu'elles s'épuisassent l'esprit pour avoir, au bout du compte» la merveilleuse satisfaction de mourir d'ennui? Le plaisir n'est pas déjà si facile , et ce n'est pas trop de tous leurs soins et de tout leur temps pour l'assidue et labo-

hESi. rEimCS DANS L'ADTEEftlT^ 339

rieuse recherche qu'elles en font. Puis, quand la vieillesse survient, elles ont vécu, disentelles. Et de quelle façon? Elles ont dansé, et se sont parées ; elles se sont crues belles , et ont pris des peines infinies pour qu'on le leur dit beaucoup et long-temps. Est-ce tout? Oui , c'est tout. C'est à quoi se réduit leur vie, la vie d'un être intelligent, qui cependant en prévoit et espère une autre.

Mais avec les mauvais jours, les parfaites mœurs. Ce ne seront plus ces molles habitudes de femme, avec lesquelles on vit, s'il plaît à Dieu , tout un siècle , sans sortir une seule fois de l'insouciante frivolité de Tenfance. L'esprit se remplira de graves affaires, et le cœur de hardies résolutions. On bravera le péril; on saura souffrir, et manquer de tout.' On voudra même cQunattre et savoir, et Ton ne trouvera plus qu'il soit si fat^ant de penser. Ce sera bien encore, si l'on veut, de la mode, mais de la mode transplantée du

240 CBAPITHE X .

frivole au grave. Ce sera toujours de Teatralnement et de rimitation, mais de l'imitation bonne et louable, mise à la place d'une autre qui fait pitié. On aura une vie de di-* gnitë et d'intelligence , au lieu d'une vie pué^ rile et vide, de qui l'on demanderait volon^ tiers : à quoi bon ?

Pour celles que la tempête surprend sur le tard et déjà à moitié chemin, la métamorphose est plus difficile, et il n'y a guère de ressource que dans rexçellence de leur naturel. Mais les autres, qui commencent encore, et qui ne sont qu'à peine au départ , celles-là ont de meilleures espérances, et le succès est, à vrai dire, en leur main. Neuves encore, et sans habitude de la vie heureuse, elles n'ont rien à effacer et à désapprendre. Il n'y a point là d'éducatiop faite et vieillie qui ait étréci l'âme et faussé l'esprit. Celle dont il est question sera la première et la seule. On la peut recevoir meilleure et plus se-

LES FEMMBS DANS L'ADVERSITÉ. 2Jkl

riease , sans que les souvenirs d'une autre moins austère et plus attrayante en viennent troubler les progrès. On se peut exercer d'avance et sans trop d'efforts aux malheurs qu'on devra probablement partager. On a le loisir de se préparer pour ces vives luttes dont le signal est donné, et o& Ton sera, sans faute, appelée.

Par oti cette éducation commencera-telle? Et que vous dirai- je? par tous les points à la fois ( même par cette faculté de l'esprit qui, suivant l'emploi qu'on eu fait , est la plus infructueuse ou la plus féconde ^ par celle qui a l'habitude de faire avorter toutes les éducations qui la flattent ou qui la. négligent ; par l'imagination , en un mot : folle, si l'on veut; folie quand ou ne lui donne ni règle , ni guide ; mais qui prophétise quand elle est animée de l'esprit de Dieu.

Rêvez, oui, rêvez, puisqu'il n'y a aucun

2&2 cnAPiTae \,

moyen d^empêcher ces capricieases illusions de Tesprit ; rêvez de la vie dont tons devez vivre. Rêvez, nan plus de ces fortunes de bruit et de Vanité qui se rencontrent dans les temps prospères > mais de ces grandes fortunes d^honiieur qui s'acquièrent dans l'adversité. Méditez comment on s'ennoblit dans l'humiliation , comment on est glorifié dans la défaite , comment on s'élève parce qu'on est tombé. Méditez d'un père proécrit, d^un frère au combat » d'un mari condamné peut-être et captif. Méditez dé Rambouillet et deBlàye, dêYincénnes et de Saint-Michel» de la Péhissière et de Saint-Méry. Familia*^ risez-vous avec ces rudes faveurs de la Providence ; et quand vous y sèret parvenu > Vous me direz s*il né vous ]paratt pas que votre aine soit dé meilleure et plus forte trempe qu'avant cette épreuve. AU lieu des plaisirs, c'est la gloire : l'échange en est lion> et l'on n'y perd pas.

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