LES ARTS
Il est donc utile et bon de connaître, de goûter, d'aimer les arts? Oui, certes ; oui mille fois, et sans contredit. Mais les pratiquer, c'est où il y a à débatti'e. Les pratiquer? c'est selon votre aptitude, votre condition, la part qui vous est échue dans l'aveugle distribution des rangs et des biens de ce monde. C'est encore, faites attention à ceci, seloii Tusage que vous en voudrez faire et le degré d'habileté oti vous vous proposerez de parvenir. S'il vous faut être artiste, soyez4e; soyez-le de toute votre volonté, de tout votre courage, de toute l'intelligence qui est en vous. Soyez4e de votre âme et de votre vie. Soyez-le comme mademoiselle de Fauveau * faites des prodiges; comme madame Jacotot : faites des chefsd'œuvre. Mais s'il vous faut être du monde, c'est alors que reviennent et se justifient mes anciennes exhortatîons.Ëtes-vous artiste? gardez-vous du monde. Ëtes-vous du monde?
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gardez-vous de la dangereuse affectation de paraître artistes.
Le monde a des devoirs sérieux, dont ces di£Eiciles travaux vous détourneraient, et des pièges aussi , dont ils redoubleraient pour vous les périls, c II le fault gMsser, non pas » sY enfoncer. (1). i Les arts sont le devoir et l'existence même des artistes; tout le temps qu'ils ont leur est dû. Pour les gens du monde, les arts ne sont qu'un ornement de la vie. Ils ne sont même pas leur plaisir, mais seulement une partie de leurs plaisirs. Il n'en faut pas user comme d'un devoir , et leur abandonner tout son temps.
Entendez : la tempête gronde^ la terre est en feu. Est-ce bien le temps de se faire des habitudes contraires à sa vie? Quand il vous faut du courage peut-être, du dévouement, de la patience, ne vous exercerez-vous qu'à
(i) MoKTAiGNE, Essais, liy. 3, ch. lo.
la vanité? Et de qaelsecoursyousseia-t-oUe, cette vanité, contre le nualheujt? De quoi vous servira-t-il , le jour venu des résolu*» tions généreuses , de vous être fait applaudir par vos complaisans, au glrand détriment de votre candeur, pour quelque musique difficultueuse et confuse^ ou pour d'informes ébauches achevées à si grande peine et par tant de mains ?
]'ai vu de tout cela de mon temps , et peutêtre pire. J'ai vu la danse en si grand honneur dans le monde, que tout autre talent, sans exception, s'inclinait et s'humiliait devant celui-là. On y était estimé au poids de sa légèreté et à la mesure de sa souplesse. C'était insensé jusqu'au prodige. N'est-il pas vrai? Mais persopne ne s'en avisait, et peut«être moi-ipême ai- je été^ il y a tantôt quarante ans, affolé de cette sottise. On se faisait un état d'être beau danseur; un état avec lequel on avait un nomi de la célébrité, de profitables
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succès. Un salon était un thé&tre; une contredanse , un ballet. On n'y était pas pour danser, mais pour y être vu danser. On n'y était pas pour son plaisir propre et direct, mais pour le plaisir indirect et réfléchi qu'on au- , rait par celui des autres. On était en jeu et en scène ; on avait des spectateurs, on était artiste ; on était applaudi , on eût dû être sifflé.
N'était-ce point une belle chose , pour une honnête et modeste fille, de le disputer avec une danseuse de l'Opéra, en la perfection d'une pirouette!
Je ne suis pourtant pas aussi rude, ni aussi parcimonieux que Montaigne, qui ne vous permet guère qu'un mince lambeau de philosophie, quelque peu d'histoire, et enfin, de gr&ce extrême et dernière , la poésie t qui est un amusement, dit-il, propre à leurs besoings, un art folastre et subtil, déguisé.
parlier, toat en plaisir,, tout en montre comme elles (!)• • Montaigue n'est pas indulgent cette fois.
Je ne'pousse pas non plus la rigidité aussi loin que ces matrones romaines qui, parce qu'elles avaient de pauvres esclaves grecques exercées à la danse et à la musique pour Tamusement de leurs maîtres, auraient rougi qu^on les surprit essayant à leur tour d'un art avili pour elles par la servitude. Ces femmes des Claudius, des Fabius, des Valerius, étaient reines. C'étaient les compagnes d'un sénat de rois. On peut leur laisser queN que excès et quelque méprise d'orgueil. Mais chez nous, c'est toute autre chose. I^es arts, grâce à Dieu, n'y sont pas esclaves. Leurs merveilles donnent la gloire , leur gloire ennoblit.
J'en approuverais donc Tétude et l'usage, (i) Essais ^Hi, 3, ch. 3. «
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mais un usage borné» modeste, intérieur^ qui fût pour soi^ et noa pour autrui; pour son propre et intime plaisir» non pour le bruit et la montre. Sitôt que vous .cbantez assez bien pour assembler un cercle de gens à qui vous le faites voir» ce n'est plus votre fait; vous cbanteztrop bien. Sitôt que vous peignez assez correctement pour faire étalage de votre peinture » vous êtes trop loin et passez déjà votre mesure d'habileté et de perfection.
▲ chacun son lot. Le vôtre n'est-il donc pas assez bon? Laissez celui-là à ces courageuses et habiles femmes que leur génie venge et relève de l'arrêt prononcé contre elles parla fortune. Que celles-ci se dévouent aux arts» je les loue; qu'elles y soient assidues et opiniâtres » je leur applaudis ; qu'elles aillent » et aillent encore» et ne veuillent mettre de bornes ni à leurs travaux ni à leurs succès y que leur en dirais-je» si ce n'est que
LÊê IMfê*' 2M
cet enthoosiasmè patient est la ma/que infaillible die leur toeationi
Il en est peu» dire^-vous? sans dovta. J*en connais pourtant ; j'en connais que mon malheur, à qui je dois tant de choses, m'a révélées et m'a envoyées , nobles et généreuses missionnaires de consolation et de paix. On les dirait à peine instruites des élémens de leur art, tant elles sont jeunes; et de leurs ouvrages , on les dirait sortis du pinceau le plus longuement exercé , tant ils sont parfaits! Qu'elles comprennent bien ce qui est grand! Elles savent même qu'entre les grandes choses de la terre, il n'en est point de plus grandes que L'adversité. Puissant ressort du talent, que ce savoir-là!
Entendez donc ce que je dis : Les arts sont le digne objet de votre culte et du mien. Mais ce culte a aussi son sacerdoce et son sanctuaire. Nous, qui ne sommes pas appelés, restons parmi les croyans. J'admire l'é-
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clat légitime des arts, non leur reflet menteur et d'emprunt. Teo veux la réalité» tfon le simulacre. J'en aime la gloire « non la vanité.
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