DE LA SOLITUDE POHCÉE
9 avec de la cire non fondue, comme dict 9 Plutarque, ne plus ne moins que feit 9 iadis Ulissésy aux Ithacéens. » Touiours ais-ie tu meilleure chance et plus honneste eslection écheoir à ceulx qui se tiroient de presse , et deslibéroient à l'escart. Il semble que Ton veoie plus clair, et d'une vue moins offusquée , quand on regarde tout seul. C'est dans la foulle et dans le bruict que l'on se fourvoyé. On vous y faict veoir tant d'issues brouillées et enchevestrées dont vous ne vous doubtiez poinct , que vous ne sçavez plus démesler en laquelle il fault vous ietter. Pendant que vous vous esbahissez aux inventions et piperies de ces pédagogues, il ne vous souvient de celuy dont vous debviez principalement, prendre conseil. Ce bon et désintéressé directeur qui vous àccompaigne si docilement, et ne vous quitte non plus que votre umbre, le loysir vous manque aussi bien que l'attention, pour Finterroa. 19
MO GBAPITBE Xm,
ger. Cette cohae oA vous êtes vous oste la puissance, voire le vouloir de donner audience à .vostre conscience. Nul pourtant ne sçauroit vous dire niieulx qu'elle ^ ce qui est du droict honneur et du vray debvoir. A la vérité, elle ne sçait que cela» et si voua cherches aultre chose> bien estH:e faict à vous de ne la poinct ouïr. Vray est aussi que ce tumultueux bruissement de vaines paroles la peùlt assourdir elle-mesme , et préoc* cuper. Elle ne pérore iamais mieulx que dans le silence. C'est pourquoi ie vous Vouldrois veoir faire retraite i et vous confiner pour un peu de temps dans quelque secrète et privée solitude , chasque fois qu'en ces calamiteuscs esmotions du siècle, il vous fauldroit prendre un party où il iroit de vostre estât et honneur*
Ego quid sU aier AdrioB novi sinus , et quid albus Peccei 7apjrx{t).
(l) HORAGK.
' Ù% LA SOLITODE FOBCAe. 3M
. c l'eseriyoys'cecy environ le temps qu'une
f forte chai^ de nos troubles se croupit
• plusieurs ans sur moy.... Lepeupleysouf-
• * f frif largement lors » pon les dommages
t prése nts seulement , mais les futurs aussi . .
» Et fus-ie pélaudé à toutes maihs- : au
f Gibelin, i'çstpis Guelphe;* au Guelphe,
« Gibelin. La malice et idiquité dé quel-
» ques uns me présentoient d'un visage;
j me» actions et vrays sehtimens, d'an
'1^ autre ... En cette confusion où nous sofb-
.'t mes depuis trente ans , tout homme fran-
*jr çois/soit en particulier, soit en général,
f'pe yeoid à chasque heure sur le poinct de
f l'entier renversement de sa fortune. D'aul-
f tant fault-il tenir son courage fourny de
y provisions plus fortes et vigoureuses.
y Sçacbons gré au sort de nous avoir faict
y vivre en un siècle non mol , languissant ,
f ny oisif. Tel qui ne Teust été par aultre
» moyen, se rendra fameux par son malheur.
SOS CHAPITRE un.
f Pourtant ie doubte si ie puis assez honaestement advoner à combiea ?il prix du repos et tranquillité de ma vie , iè Tay plus de moitié passée en la ruyne de mon pays.. C'estoit une joincture universelle de membres gastez en particulier, à l'envy les uns desaultreis, et lapluspàrt d'ulcères enviciliis qui ne recevoient plus, ny ne demandoient guarison. Ce croulement doncques m'anima plus qu'il ne m'atterra, à l'aide de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement^ mais fièrement , et ne trouvois en qnoy me.
plaindre de moy. »
Inieger viteBy sceterisque paras (i),
Si me va-t-il venir souvenance que cecy soit desià escript en quelque aultre lieu de mon livre. Mais point ne m'en chault^ et ne treuve pas qu'il y^ ait grand subiect d'avoir
(l) HûRACft.
DE LA iOLITIIOB lOftCiE. SOS
souci pour si petite licence. Qui me vouldra faire noise en cette occasion, ie lui dirai sans biaiser : Maislre, ce qui est escriptest escript. A chose faicte, il n'y a point de remède , et à parole laschée, rien que sot ravaudage et maladroite révocation. Par la peine qu'on prend à remascher et ravaler son propos , le seul proufit qu'on y fasse n'est que de le rendre plus poignant et plus venimeux. Aultant et mieux , le laisser s'en aller au vent y et se perdre quand et quand en l'oreille de ceulx qui escotttent. Possible y feront ils moins d'attention que vous. le concède volontiers aux aultres, qu'ils redressent et alignent leur oraison au cordeau. C'est fort bien faict, à qui le peult feire. De moy, ie n'y tasche poinct, et m'y eschaufferois vainement. Mon esprit est comme son maistre, oiseux et prime-saultier. A se revoir et à se reprendre, il ne vauldroit rien. Et m'est advis qu'il tient du naturel d'un mien courtault dont
i'use souvent, lequel ne va mie de plus franche et plus ferme allure, que quand il a les rênes laschëes , et au contraire bronche et restive si tôt qu'on les luy ?eull tenir haultes.
le vous prie doncques que ne me rabrouiez trop rudement pour cette mienne redite, l'en vois de plus braves et plus chèrement prisés , qui ne s'en font faulte en leur fantaisie» Aussi bien a-t-on maintes fois bonne et suffisante raison pour ce faire. Quand le fil de mon propos me va amener à un traict qui lui est convenant et me semble sien, quoy, m'imaginerai-ie de l'obmettre pour ce qu'il aura esté dict d'aultres fois par moy ou par d'aultres ! le ue suis tisserand pour ourdir ma toile à demi, et ne me suffit de l'avoir industrieusement œuvrée au commencement, si ie ne vais de mesme façon jusques au bout, laissant le milieu défaillant et mal estoffé.
DE LA SOUTUOB POBC^ 209
Outre cela; qu'en mesmes accidents de la ¥ie publicque ou privée , mal aysément trouverois-ie des mots non semblables et des pensers neufs pour vous les conter. Il n'y a bonnement qu'une seule manière de bien dire une mesme cbose. Qui ne vouldra que ie me répète , qu'il fasse doncques que tant de misères que nous avons endurées et éplorées en nostre ieune âge , ne nous viennent pas tout de nouveau donner rengrégement de maie fortune, à cette heure que nous voilà vieils. Si ie retourne au passé , Toire-*mais il ne me plaist mie. l'en ay assez pâti pour cela. Mais puisque tant est qu'on nous le ressuscite et nous le redonne 9 bien ais-ie snbiect d'en redonner mesmement le récit. ConmmpUs an-tiquissimis delubris^ poUutœ ccerimoniœ, pte^ num exUiis mare , infecîœ provinciœ cœdibus , atrocius in urbe sevitum\ nobilitas, virtutes^ immsi honorez pro crimine (1).
(i) Tacite.
3e§ CHAPRBB IMtU
Au temps que ie fis un précédent chapitre sur la solitude , poinct ne m'advisai-ie que c'estoit une thèse double et un snbiectàdeux faces. De la volontaire, bien argumentai-ie assez pertinemment et abondamment. De l'involontaire , ie n'en dis mot, et ne sçaispourquoy. Si est-ce que la dernière a bien bieii aultrement besoing d'admonition et de réconfort. Auiourd'huy, le yeulx amender^ Ces forcenées discordes m'y ont faict songer^ qui mettent tout en branle et en combustion. Vray est qu'on ne se peult meshuy assurer de lien ^ et que tel sonuneille bonnement chez soy, n'ayant faict à aulcuns ny tort, ny dommage, qui à l'adventure en seraosté à sodréveil , et mis en la geôle , avec force maltraictements et pilleries en sus. Sera ce rayson qu'il s'aille pour cela désoler et pendre» afin d^espargner au bourreau la peine de luy serrer le lacet? l'advouerai* bien pour ma part qu'il m'est doulx et plaisant d'avoir le
DE LA 80UTDDB rOBC^E. 207
champ libre , et que de Thumeur dont il a plu à Dieu de me faire , cette solitude contraincte derrière un guichet n'est poinct celle que ie prendrois si l'on m'en bailloit l'eslection.Yoirement quesçais-ie? La force y est, et n'est pas à dire qu'on ne veult poinct. le me suis tasië et esprouvé l'esprit en ce subiect n'y a guères^ et tiens-ie pour seur que de cette incommodité-là il en soit comme de plusieurs ses pareilles, lesquelles tant plus on les envisage de loing , tant plus
vous semblent elles oultrageuses. Mais que ne soyiez assez fol pour laisser prendre et enserrer vostre esprit de mesme temps que vostre personne, bien vous veulx-ie estre pleige et caultion que le reste vous sera tellement quellementléger à souffrir. L'essentiel est quel'ame soit libre. Gaigner ce poinct là, c'est ville gaignëe , et est comme il fault faire nargue à vostre geôlier, ne luy laissant de
2fl8 CBAPIIBB XUI.
soa prisonnier que la moindre part^ et luy robbant l'aultre.
le ne dis cecy ponr qui amesfaict. C'esl oit trébuche l'humaine sagesse , et où ne sçait elle plus qu'alléguer. A luy , Dieu luy ayde! l'entends bien qu'il lui soit mal aysé de u'estre pas en grande affliction, et le plaindroisie encore plus s'il n'y estoit poinct; car il n'est pire desréglement que de s'y estre endurci. Mais de son mesfaict aurois-ie pitié, et de sa prison , fort petitement.
Pour ceulx dont ie parle, qui n'ont poinct forfaict ^ ie ne vouldrois contester qu'il n'y ait de l'ennuy d'estre enclos de quatre noires murailles, privé de ses ayses et de la vue des siens. Grandement me contristeroit d'estre en cette façon chassé de mes champs ^ et vilainement délaissé à la doulteuse mercy de mes envieux « Voire, si la conscience est nette , quel mal si douloureux y a-t-il? Quand vous vous mettez en voyage ,
DE LA «OLnUDE FOBcéE. M
ne renonce£*vous poinct pour un temps à la doulce priveautë de vos enfants et de vos amis 2 Et si ne laissez - vous poinct d'y aller.
Linquenda tellus^ et domus, et placens Vxor(i)
Vous dites, ie les retrouverai. C'est bien dict; et aussi les retrouverez-vous au bout du voyage que Ton vous faict faire. Vos biens en souffriront? cela est fascbeux; mais vous estimiez-vous de surnaturelle et moins bumaine lignée , pour ne recebvoir nulle fois nul écbec en vostre fortune?
Uni nimirùm recti tibi semper erunt res (a) ?
Un jour, elle vous sert ; un aultre, elle vous dessert et desfavorise. Vous le debviez sça-
(l) HOEAGE.
(a) HOEACE.
300 CBAPITBB Ull.
voir, et vous tenir prest. N'est sage et prude homme, quinesçaitvivredepeu* Mieulxyault ne pas perdre? d*accord. Mieulz encore , si vous voulez, toujours croistre et arrondir sa chevance. Mais en ce jeu divers et hazardeux de la vie , poinct n*y a-t-il de chance qui ne tourne, ny de dés pipés pour retumber toniours sur le mesme numbre. Ils vous seront pour, aujourd'huy, et demain, contre. C'est leur naturelle et familière allure. Pendant qu'ils vous duisent, useac-en; pendant qu'ils vous nuisent, ayez patience. Y a-t-il une légion d'hommes en vous , qu'il vous soit besoing de tant de choses pour satisfaire à vostre appétit? Voyez doncques le grand proufit qu'il vous faict, d'avoir plus de chausses que vous n'en portez, plus de viandes que vous n'en goustez , et plus de varlets que n'en pouvez mestre en besogne. Si vous ne sçavez estre pauvre , vous ne méritiez poinct d'estre riche, et la fortune qui se radvise et
DB LA SOLITUDE rOEC^B. SOI
TOUS tourne le dos faict ce qu'elle doibt.
Sperat infestïs , metuit secundis .
AUeram sortent benè prœparatum Pectus (i ).....
Prenez-moy le sage Plutarque ou bien le subtil et ingénieux SénéqueaTec vous.Ceulx là ne se feront poincttirerForeille pour vous aller tenir compaignie en vostre prison. Quand vous serez las de songer, appelez-les, et parlez à eulx. Pointue failliront ils à votre semonce. Ce sont de fidèles amis ceulx là, qui ne s'offusquent de rien, et ne vous délaissent iamais. Vous les prenez et les quittez à votre loysir. Leur familiarité est proufitable ensemble et récréative. A deviser avec eulx vous vous esbattez et rendez plus docte. Il n'y a si poignante affliction qui ne s'esmousse à cet exercice, et bien vous porterois-je desfi, pendant que vous y vacquez, d'estre malheureux. Car m'est advis que le malheur qu'on ne
(l) HOIIACE.
303 GHAPRIB %nu
ressent poinct n'est pas du malheur. Comptes doncques de combien d'heures en chasque ioumée, il vous est loysible de faire que vostre captivité ayt abrègement. Ne sommeilleriez vous poinct , et n'estudieriez vous poinct, si vous estiez en vostre maison? Que vous faict il, en quel lieu ce soit que vous estudiez et dormiez? Ce n'est la chambre où vous estes» qui faict la doulceur da vostre sommeil, non plus que la délectation de vostre lecture. En telles besognes , porte ouverte ou porte close est tout un. Le reste du temps vous pourra estre plus dur et plus lourd ; mais vous en avez en main fat me^ sure, et la pouvez rendre brève aultaiit qu'il vous plais t. Eh , ne savez vous estre avec vous mesme?
Non horam tecum esse potes l[i)
Ce n'est pourtant à l'honneste homme, un
(l)HoRACK.