DB LA 6UBB1IB CIVILE. S
l'être même par la loi polî^qae. On a plaint, mais on n'a point bUmé les ilotes; on n'a point blâiné, on a admiré Spartacns. Des peuples entiers ont été quelquefois rëdiiitsv p^ur des catastrophes politiques où par la t^onquête , à un tel état d'abaissement et de sujétion, que leur condition ne différait guère de celle des esclaTès. Rejetés hdrs du droit politique pair les mépris , les exaciioBS et les Tiolénces de leurs oppresseurs , on en a vu secouer le joug, et se réfugier dans le droit naturel, leur unique et dernier abri. Le malheur CMusait au moins leurré- Tolte , et les historieuB n^ont eu garde de la condamner i Laissons les temps modernes, et ne parlons même- ni de l'Irlande, ni de la Morée; mais la Messénie est admirée, et son Aristomène- est au rang des plus grands hommes de ^antiquité ; mais la guerre «o ^ ciale est vantée,. et Tacite lui-même a ho«noré la mémoire de l'illustre veuve , reine
16 aUPITRB V.
dépouillée i qui pienait au combat les Bretons soulevés conti«iles Romains (1).
Ne peut-on proposer une hypothèse? Je suppose, comme il arriva par exemple en Angleterre au temps de Mathilde et d'É-
tienne ; je suppose que , dans la querelle qui a allumé la guerre civile , le droit étant d'un côté , il y ait de l'autre quelque apparence de droit qui puisse faire illusion aux esprits, et avec cela une possession de quelque durée. Gens de passion et de politique, vous n'en condamnerez pas moins, je lésais; vous, gens de passion , vous direz : ma vengeance est juste, et vous vous laisserez aller à votre vengeance ;. vous , gens de calcul et de politique, vous croirez affermir votre pouvoir, et effrayer ceux qui niéditeraicnt encore de le renverser. Mais vous , hommes de vraie justice et de plus réelle sagesse , vous qui savez que le sang appelle le sang, et qui ju-
(i) Tacite, Jnn.f Ut. x4.
DB LA «OBMB GIVILB. 37
gez d'ailleurs les acUoos plutôt pour ce qu'elles sont , que pour ce qui vous importe, qu'estimeriez-Tous de celle- ci» et de quel côté condamnerieZ'YOus ? Est*il si peu excusable de défendre le droit qu'on a, si peu naturel d'essayer de se maintenir quand on est en possession?
Il est juste encore de distinguer entre les causes pour lesquelles* on fait cette guerre , et la manière dont elle se fait.
Ce qui produit la très-légitime horreur qu'elle inspirc> c'est d'abord que les malheureux qui. s'entretuent sont d'un même pays et d'un même sai^ ; et ensuite qu'elle se fait avec plus d'archamement et de ténacité qu'aucune autre. EUe^est plus furieuse et plus implacable ; elle est plus difficile à discipliner et à terminer. Oui, elle est impie cette guerre ; mais c'est principalement parlà qu'elle Fest.
Pour ce qui est de la cause , s'il est vrai
S8 . CKAHnBt.
qtt'il y en ait de justes, le reproche d'impiété jaie leur revient point : justice et impiété se repoussent.
Tout liorrible qu'elle est, la guerre civile est quelquefois plus fâcheuse par elle-même que par le principe d'où elle procède. C'est un effet désastreux qui peut venir d'une heureuse cause.. Qn trouve souvent dans ce mal un symptôme dcWîiilité qui fait bien augurer des peuples qui en sont atteints. Malheur à ceux qui languissent dans la certitude d'être à l'abri de ce mal ! la vie leur manque. Les autres souffrent aussi » mais d'excès de vie*. . . .
Une circonstance qui redouble l'hotreur de la guerre civile, est celle-ci : les deux partis prétendant que le droit est de leur côté^ et ayant d'ailleurs le plus grand. intérêt à faire croire qu'il&l^p croient, chaque honmie saisi est un prisonnier , chaque prisonnier un rebelle, et le carnage des champs de bataille se
' m LA COBMB dVlLB. SO
prolonge après le combet sur les échafauds. Si c'était un étranger, on l'épiû^nerait ; mais parce qu'il n'est pas étranger, on l'égorgé. Son crime est manifeste : il est né sur la même terre que tous.
Vous punissez de. mort pour votre sûreté,
dites-vous! Oui; mais comme on sait que vous tuez encore après le combat, on s'opiniàtre, on s'acharne, on ne se rend point. On vous fait acheter au double cette victoire qui sera souillée , et il vous faut donner plus de sang vous-même, parce que vous ne voujs contenterez pas d'en répandre sur le champ de bataille. Ce que vous faites pour votre sûreté est ce qui l'expose. Les malheurs que vous prodiguez retombent sur vous.
Dans cette guerre , le sang est fécond , et la mort produit. Il sort des légions de ces cadavres et de ces ruines : ce sont les dents du dn^on. Le supplice de Montrose fit plus de royalistes en Ecosse, que n'en avaient
fait ses succès (1). Le nom de Westermann est en exécration chez les Vendéens ; il devrait Têtre encore plus chez les soldats de Ja république. Ceux - ci ont payé cher ses
fureurs, plus cher encore que leurs en-^ nemis.
Tai parlé de Montrose : qui condamnerai- Je, de lui ou de Leslie? Je ne sais; mais le sort de Montrose excite encore la pitié , et sa mémoire ne périra point. Qui condamneraije de Constantin ou des Polonais? Je ne sais; mais les Polonais se sont fait admirer et plaindre par leur constance et par leur courage. Qui condamnerai -je , de la Convention ou de Bonchamp ? Je ne sais ; mais Bonchamp est resté illustre, et je ne vois nulle part personne de si renommé qui ne se contentât de sa gloire.
Il y a donc toujours dans le monde des
(i) LnroAED , tome ix ychap. i.
DB LA «uns CffILK. ftl
approbateurs pour toute guerre civile (1); et on en peut même citer qui ont eu tout le monde pour approbateur. En direz -vous autant de quelque autre crime? Citerez-vous des crimes dignes de ce nom, qui ne soient universellement condamnés de toute la terre? C'est donc un crime à part , et par conséquent un moindre crime ; un moindre crime , puisqu'il y a la honte de moins , et que les jugemens du monde y sont partagés : non pas moindre, assurément , plus grand au contraire , si vous en considérez les effets ; mais réellement et certainement moindre, si vous tenez compte du sentiment qui y porte , et de la droiture de ceux qui le provoquent ou y prennent part.
Aussi la justice humaine a beau faire; elle a beau infliger des peines de même nature , la différence qu'elle refuse de reconnaître
(i) jiliù pcssimum , aliis pulcherrimumf admis vîàerttur. Tacitb , Ann. , liy. r, ch. 8.
demeuré. rL'ignoiniiiie s'éloigoe de ses jugemenaet dQS6S;iiieurtres. L'éebafaud est pa*reilyimais qoa le supplice. Elle tue, mais ne flétrit point ; si ce n'est qu'elle se flétrisse elle-mâme , par l'abus du droit de tuer,
L'undi^ plus grands inconyéniens peut^tre des guerres.civiles , c'est d'être condamnées à vaincre.; car ce qu'elles ne détruisent pas» elles.le fortifient. C'est pourtant à quoi d'ordinaire on pense le moins , et ce serait, à mon àTis,?à quoi il serait bon de songer le plus. Qu'y^a-t-il en effet déplus contraire au dessein qu'on a» que d'afferjoir ce dont on souhaite avec tant d'ardeur le renversement?
Si cette idée pénétrait aussi profondément qu'il sqrAife désirable, dans l'esprit de peux qui méditent de pareils, projets , elle aurait pour effet de n'en laisser en quelque sorte entreprendre l'exécution qu'à coup sûr. Elle rendrait ces guerres si rares, et en même
DB tJL «UBBKB GITILB. k%
temps si infaillibles, qu'elles perdraient une grande partie de l'horreur qui les accompagne. Le succès 9 presque toujours assuré, en serait plus prompt. La lutte, moins doutense et moins balancée, serait ou moins violente, ou moins long -temps violente.
Elles n'auraient pas le temps d'acquérir la dorée , et de déployer la férocité qui en ont fait un fléau : tant il y a quelquefois de fécondité et de puissance dans une vérité bien comprise !
DB LÀ NÉCESSITÉ PAE RAPPQET ▲ LA XD8TICB.
Ebun, i83a.
La nécessité est autre dans la politique, et autre dans la justice.
On ne la conçoit qu'uniforme et régulière dans la J4istice ; on la concevrait plus aisément diverse et irrégulière dans la politique.
OB Là ■iCBSSITÉ »AB EAPPÛBT A LA JUSTICE. 45
La nécessité dans la politique , c'est le salut. Hais il y a le salât du gouyemement, et celui du peuple , lesquels ne sont pas toujours une même chose. Il s'est vu que le salut du gouvernement était la . ruine du peuple; il pourrait se voir que le salut du peuple fût la ruine du gouvernement.
La nécessité n'est pas un principe de gouvememLent : au contraire y elle est le principe des temps oh Ton sort du gouvernement; des temps oà le gouvernement proprement dit , le gouvernement régulier , autorisé , légitime , ne suffit plus ou à lui-même ou au peuple. C'est le principe de l'extrême résistance et de l'extrême envahissement. C'est une tyrannie accidentelle i qui tend à se perpétuer comme toutes les autres , et qui en a besoin. La nécessité l'a produite , et c'est ensuite une nouvelle nécessité pour elle de prolonger sa durée.
Telle nécessité qui paraîtrait légitime^ à
CBAFIIBB VI.
ne considérer que le temps où l'on s'y soumit» devient ipanifestement criminelle par l'autorîté qu'on lui attribue après qu'elle a cessè^
"Le plus sûr moyen de faire nier la nécessité même pour le temps où elle exista , est d'agir . toujours comme si elle était quand elle n'!est .plus*
. En accérdant même Texcuse de ia nèces* site > il reste encore à savoir comment cette nécessité est venue , :et par la faute de qui.
Husieurs, 'qui agissent légitimement en tant qu'ib agissent par nécessité , agissent illégitimement néanmoins, en taiM qu'ils sont eoiupahles ,de la nécessité .qui les fait agir. * .
Les moyens peuvent éli^ë nécessairesi pour le l^ut^ et le but n'être pas lui-même nécessaire. . ri :. •
. il : n'y a de légitimement nécessaire que
DE LA micMMni pam bavmat a la justice. «3
les moyens nécessaises ' d'un but légitime.
Un gouvernement ^cieux .commet des ac»
lions abusives, £t il; £aif voir elairenient qu'elles lui étaient nécessaires. Sans dt>ttte , eUes lui étaient nécessaires ^ à lui; mais était-il nécessaire au peuple d'avoir lingouvemement vicieux 2 OrV pour (fujr était établi le gouveriiemedt? Pour lui-même y ou^ bien pour te peuple?
De même un peuple en révolte commet des crimes qui étaient nécessaires à la révolte. J'entends bien; mais la révolte^ à qui étaient nécessaires les crimes , lui ^tait-'elle aussi nécéssaiie ? ^ ^ '> /)
Toutefois v le champ de la politique est vaste, et s'oilvre à des' ^entreprises de toute nature. Ilya du bien ; il y a du maL SU ne sttflh pas ' qu'une actioh condamnable soit politique pour cesser d'être condamnablo^il ne suffit pas non plus qu'elle soit coaidamnable pour cesser d'être politique. Elle sera
48 CBAPRBB TI.
méchamment et criminellement politique, mais politique pourtant.
Rien de tout cela ne peut se dire de la justice. On dira d'un crime, d^unc violence , d'une injustice, qu'ils étaient politiques ; on ne les dira jamais justes.
De quelque manière , et pour quelque cause que vous sortiez des règles de la justice, c'est de la justice même que vous sortez; car les règles de la justice en sont les fondemens, les limites, les garanties, les conditions. *
Qu'est-ce que la justice parmi les hommes? L'application d'une règle préexistante et connue à un fait prohibé et prouvé. Nulle autre chose, de quelque part qu'elle provienne, n'est la justice , et dans la justice, toute chose qui n'est pas elle en est le contraire.
Malheur à qui ose dire d'une injuste condamnation , qu'elle fut nécessaire I
DB LA MUClSSnt PAS BAPPOBT A LA JUSTICE. 4Q
Une ÎDJusto condamiiatioii est an crime. Gelai qui avone que ce crime lui fift néces'» saire i s'avoue coupable de ce crime ^ et des choses qui firent que ce crime lui fut néoes* saire.
Il n'y a de nécessaire dans la justice qu'elle-même.
Si vous eussiez interrogé Philippe II snr
la eondamnation et sur le meurtre de son
fils 5 que vous en eût-il dit? qu'ils lui étaient
uéeesaaiFes. Sivous eussiez interrogé Pierre I^
sar la condamnation et sur le meurtre de
son filSf que vous eût-il dit? qu'ils lui étaient
nécessaires* Si vous eussiez interrogé Néron
sar le meurtre de sa mère , que vous eât-*il
dit? Séaèque»Sénèquelui-même serait venu,
ainsi qu'il fit au sénat (l)«vou8 montrer que
Tabominable forfait H&tait nécessaire.
(i) PublicÀ fortunà exstinctam refereus.... Adverso runore Seneca erat, quodoratione tali confesslonem scripsisset. «-*Tacit«, >tfiiit., \\y. iliyn, ii.
50 OUPITBB VI.
Car de vous dire que ces parricides étaient justes» aucun d'eux ne Faurait osé» sachant bien qu'il n'y a pas de justice qui puisse entrer dans le parricide.
Carlos, Alexis, Agrippiue, voilà de ces merveilleuses choses que produit la nécessité , quand on l'introduit dans la justice , ou plutôt quand on la met à sa place.
Tout acte de justice s'explique et se justifie par la justice. S'il lui faut autre chose , c'est qu'il est autre chose lui-même qu'un acte juste.
S'il lui faut la nécessité , c'est donc que la justice ne lui suffit pas. Si la justice ne lui suffit pas, et qu'il soit question de spoliation
et de violence Quel nom donnez- vous
à la violence et à la spoliation que la justice et la loi n'autorisent point ?
La nécessité I La nécessité de qui ? De la société, ou de vous-même?
La nécessité de faire outrage à la majesté
DE LA ViCEêSni PAB RAPPORT A LA JUSTICE. 51
des lois et de la justice, en couvrant témérairement de leur nom un fait de rapine ou de cruauté! La nécessité d'un premier crime par la violation des lois, et d'un second crime par l'abus effronté de leur puissance ! Pensea&-vous me faire douter du caractère de votre action, en alléguant qu'elle vous était nécessaire? Bien loin de là; vous le confirmez.
La nécessité I c'est l'excuse de toute chose
qui n'a point d'excuse. G^est l'excuse des volenrs et des meurtriers : ils volent d'à*bord , parce qu'ils ont besoin ; et ils tuent ensuite ceux qu'ib ont volés, toujours parce qu'ils ont besoin. Ils ont besoin de votre or pour vivre , et de votre vie pour que votre témoignage ne les fasse pas mourir.
Aux condamnations justes , le crime est sur l'accusé ) aux condamnations nécessaires , il est sur le j uge.
cMAwnBM vn.
DBS PBINBS PBEPBTUBLLBS.
Ham, i83i.
PERPiTUiTÉ I c'est la sentence de Dieu !
Vous condamnez à perpétuité? vous! La vie de l'homme est perpétuelle , sans doute ! Parlez donc exactement 3 dites à vie. Condamnez à la prison 9 jusqu'à ce que mort s'en-
DES PEIIIBS PERPinjBLLBfl. > 53
suive f comme autrefois quand vous faisiez pendre. Et alors on dira à vos geôliers ainsi qu'on dit au bourreau : fais vite.
Mais Tëpondez*moi : un crime a été commis, et deux misérables y ont pris part. Quelle peine leur allez-vous infliger? une peine égale, n'est-ce pas? c'est fort bien.
Cependant l'un des deux a conçu, résolu, préparé, suggéré le crime ; Vautre y a seu* lement aidé. K*y faites-vous pas de différence? — Non, la loi n'en fait pas : le complice du crime sera puni comme son auteur.
— Cest fort bien.
Et cette peine égalé enfin , quelle est- elle? — Les galères . -—A perpétuité ? — A perpétuité .
— Pour l'un et pour l'autre? — Pour l'un et pour Vautre. — Attendu que la peine doit être égale , n'est-il pas vrai ? — Oui , parce que la peine doit être égale. — C'est fort bien.
Mais ils sont d'âges inégaux. — Je ne puis rien à cela. — L'un n'a que vingt ans ; l'autre
54 I OUPITEB fIL
en a soixante. — Je ne puis rien à cela. -^ Et celui qui en a soixante est Tiastig^ateur du crime. — Je ne puis rien à cela, -r*- Et Tinstigateur du crime est incomparablement plus coupable que le jeune insensé dont il a séduit et égaré Vinexpérience. -^ Je ne puis rien à cela. — Vous n'y pouvez rien» juste Dieu! Mais leplus coupable,qui vamourirtout à Theure, n^aura eu que quelques jours de galères, et le moins coupable, qui n'est qu'au commencement de sa vie, en aura^ de vos gar 1ères, durant cinquante ansi
Et voilà ce que vous appelez des peines égales ! et voilà pour quelle égalité merveilleuse vous condamnez uniformément à perpétuité!
Impuissance de la puissance de l'homme ! injustice de sa justice!
ym.
1W BAN«ISI£MBlfT JUDICIAiaB.
Yinoenncsy novembre i83a
Madame de Staël a dit dn bannissement^ que» la mort exceptée , c'était la plus crnelle de tontes les peines.
Madame de Staël a raison : ce langage ex-
56 CIUPITBB ¥111.
prime à la fois une idée juste et un sentiment généreux.
Quand le bannissement est en effet une peine» c'est une peine excessive. Pour l'accusé qui peut le subir et le ressentir, c'est un dhàtiment odieux et intolérable.
Le bannissement n'est pas naturellement applicable à toutes sortes de crimes.
Il ne l'est point, par exemple, aux crimes bas et communs que font commettre la misère et l'oisiveté. Queperdraieat leurs auteurs à cbanger de lieu ? Tout pays est bon aux gens de rapine.
Le bannissement n'est pas non plus appli^^able à toutes sortes de personnes.
Il faut être de quelque cbose dans l'État; il faut avoir une patrie et une famille; il faut posséder un foyer dans cette tùTte qu'on ne doit plus voir, pour ressentir toutes les 4ou«> leurs du bannissement.
Aussi doit^on des éloges à la loi firançaise,
DU BAmftSBHBST JUDICIAIRE. 57
<fai eu fait presque exclosivemeoit la peine des hommes publics.
le l«i en doaneraîs aussi pour avoir rocoiiBtt que la durée de cette peine' doit être bornée.
Ce sont en effet deux idées analogues et corrékitires. Pour des hommes qu'aucun lien n'attache à TÊtat y le bannissement n*est pas une peine ; et quelk qu'en soit la durée , il importe peu>
Il importe beaucoup au contraire , pour ceux qui tiennent au sol par Taffection ctla possession, A l'égard de ceux-ci, je n'oserais al&nner ipie le bannissement perpétuel, par exemple , ûm fût pas , dans quelques circoU'stances , pire que la mort (i).
(i) Montaigne n'était pas de cet avis î nais Socrate en était. « Ce que Socrate feit sur sa fin, d'estimer une » senlente d^cxil pire qu^une sentence de mort contre soy, » jencjcrs^àmoQ^dvîi, jmvais.nysîeaMésyflîestroiete* > ment habitué en mon pais, que je le feisse. » Liv. 3 , ch. i)»
58 CBAPniB VIII.
Mon esprit ne conçoit rien de plas rigoureux que ce sentiment continu des privations < •
de l'âme , cette séparation sans retour avec
tout ce qu'on a , tout ce qu'on aime, tout ce qu'on connaît.
Perte de la vie civile et de - la vie politique; perte des droits et des espérances ; perte des habitudes et des douceurs domestiques : la vie brute pour unique bien !
Rompre avec la vie «vaut de mourir » et ne voir d'autre terme à un tel malheur, qu'une triste mort y ignorée et abandonnée !
Mort, vous seriez, il est vrai, hors du monde ; mais vous n'en auriez pas les r^^ts. Banni , vous en avez les regrets , et êtes pour* tant hors du monde.
Plutarque voulant consoler un riche citoyen de Sardes , qui était condamné à l'exil, lui proposait de bien étranges ai^^umens , et qui ne m'eussent, quant à moi , que médiocrement consolé : par exemple, que le
DU IIAaillUSEMfilIT JUDICIAIRE. 50
monde entier est notre pays ; que la terre n*est autre nulle part; que la lune d'Athènes n'est pas meilleure que celle de Corinthe : qu'en racadëmie, qui n'était qu'un petit verger, Platon pi Xénocrate passaient tout le temps de leur vie ; qu'il n'y a point d'Ile qui n'ait une maison i un promenoir, une étuve, des poissons, des lièvres : que le banni peut aller durant la solennité des mystères , à Eleusine'; durant les bacchanales, à Arg[Os; à Delphes, quand on célèbre les jeux pythiques ; à Corinthe , quand on célèbre les jeux isthmiens : que Thucydide écrivit son histoire en Thrace ; Xénophon , la sienne , en Elide : qu'aucune partie de la terre n'est éloi^foée d'une autre, vu que les mathématiciens prouvent, par raison, que le total d'icelle ne tient lieu que d'un point qui n'a nulle dimension dans le firmament. . • .
Si ce sont là les meilleurs aigumens qu'oii
puisse alléguer pour me réconcilier avec Tcxil , ai-je tort de persévérer dans mon aversion t
Ce que dit Plutarque de plus judicieux , dans ce traité peu digfne, en général ^ d'un esprit si juste et si grave, c'est que le banni anquel il écrit , ayant conservé d'immenses richesses , ne laisserait pas de faire envie enco;c, dans l'exil, à ceux des autres habitans de Sardes qui étaient dans la pauvreté j et que le sort d'un banni est fort supportable, I auquel, en lieu qu'il soit, ne défaut la « commodité des choses qui lui sont nécesf saires et agréables pour sa vie. »
Sans doute , si le banni â de grands biens ; si sa famille , ses amis , ses trésors, le suivent, il ne lui restera plus à regretter que sa pa* trie , et celle-ci pourrait être dans un tel état d'hnmiliation et de désordre , qu'il se félicit&t presque de n'être pas témoin de ses malheurs. Mais le nombre de ces bannis
DI7 BAJIIllflSEMElIT JUDICIAIRE. 01
privilégies Q*est pas grand » et pour les autres, les misères de rexil n'ont point de bornes.
Sertoiius , victorieux et puissant , écrivait cependant à Pompée « qu'il aimerait mieux • être le moindre citoyen de Rome > qu'étant I banni de son pays , être appelé empereur i de tout le reste du monde (1). t
Je ne m'étonne point qu'on eût mis en France la détention an^lessous du bannissèment (2). Quoique la privation de la liberté soit toujours une grande peine , il faut pour* tant considérer que la liberté n'ade prix que par son usage. Si elle ne consistait qu'à sortir à son gré de sa chambre ou de sa maison , on en jouirait sans doute dans un lieu d'exil. Mais qu'est-ce que la liberté réduite à la faculté de se mouvoir? Qu'est-ce que la liberté, sans le pays , les lois , la famille ?
(i) Platarqne, Fie de Seriorius, (^) On a changé cela , en iSBi.
os CH4P1TBE Vllf.
La détention enlève le premier de ceg avantages; mais elle conserve les autres. On perd la faculté d'aller et d'agir; mais on est près des siens ^ on les voit encore, on reçoit leurs consolations et leurs soins > on n'est pas re*tranché du peuple et de la famille. Quoique cela puisse choquer au premier aspect , . il est pourtant vrai qu'il y a moins de liberté réelle dans l'exil que dans la prison. Français, j'aimerais mieux être prisonnier en France que libre ailleurs et banni.
Je di£fère beaucoup, sans contredit, et en beaucoup de points, de Montaigne; mais j*en diffère au moins bien certainement en ceci, que disant de grand cœur ainsi qu'il le fait : f Dieu chasse loin de Parijs nos divisions ! » je n'ajoute pas cependant avec lui : t Je ne suis Français que par cette grande cité (!)• » Non , certes ; et ce que je dis ne ressemble
(i) Liv. 3, chap. 9.
DO BASnlMEMElIT JODICUIRE. 05
gaëre à cela : je ne suis homme , moi , que
par la France.
Je fais volontiers ainsi que Montaigne : i rembrasse un Polonais comme un Frani fais. V Mais je ne posipose pas t cette liai- I son nationale à Tuniverselle. i An contraire , je postpose Funiverselle à la nationale. Autre chose est l'homme d'ailleurs , et autre chose l'État.
Il y a dans cette peine du bannissement des circonstances qui lui sont propres , et qu'il ne faut pas négliger.
Le bannissement est une peine moindre dans la jeunesse 9 et beaucoup plvs dure dans l'Age avancé.
Outre les goûts changeans et aventureux du premier âge^ on y a aussi plus de facilité pour prendre de nouvelles mœurs. On a eu moins de temps pour s'attacher au pays qu'on quitte ; on en a beaucoup plus pour s'accoutumer à celui oà l'on se retire. On a si
M CHAPITBB VIU*
peu vécu chez soi , on peut s'arranger encore pour passer sa vie dans un autre lieu. Rien n'empêche qu'on y acquière un état et une famille. C'est le jeune plant qui jette facilement ses racines dans le nouveau sol où il a été transplanté.
Dans la vieillesse > il n'est plus temps. On a SA vie faite au pays d^où l'on sort; celui où. l'on va y reste étranger ^ quoi qu'on fasse , jusqu'au dernier jour. On ne recommence pas une vie quand elle a fait tant de progrès. Les vieux hommes et les vieux chênes n'ont plus qu'à languir et à mourir quand on les transplante.
Entre le vieillard et l'homme jeune , la peine serait inégale^si elle était d'égale durée. Il faut qu'elle soit d'une plus courte durée pour ceux qui ont vieilli.
L'homme aime à retourner à son berceau pour mourir. Il y aurait une extrême dureté à contrariar cet instinct ; la nécessité seule
DO BAHnmeifElIT JDDICIAULE. <{j&
en peut donner te droit. Mais ces cas sont rares. Que peut un vieillard qui vient demander un tombeau ?
C'est à quoi je voudrais songer si je faisais une loi de bannissement; encore plus, si je rappliquais.