‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 17 sur 83 · FONDEMENT DES GOUVERNEMENTS · texte numérisé non relu

FONDEMENT DES GOUVERNEMENTS

La religion, la justice, le conseil, les finances, sont les quatre colonnes sur lesquelles reposent tous les gouvernements. Renversez ou ébranlez l'une de ces colonnes, tout tombe dans le trouble et dans la confusion ; c'est alors surtout qu'il faut recourir à Dieu et le conjurer de rétablir le calme.

{Fid. Serm., cap. -w.) 1 Ce souverain était Charles 1", monté depuis peu sur le trône.

PERSONNAGES DE L ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT QUI ONT VÉCU LONGTEMPS, ET LEUR CARACTÈRE

L'Écriture sainte nous apprend que les hommes avant le déluge ont vécu plusieurs centaines d'années ; aucun d'eux cependant n'a vécu au delà de mille ans : cette longueur de vie n'était pas l'effet d'une grâce particulière ou une prérogative de la ligne sainte, car on compte dans cette ligne onze générations avant le déluge, tandis que dans la ligne des descendants d'Adam par Gain, on n'en compte que huit ; ce qui peut faire conjecturer que les descendants de Gain ont vécu plus longtemps que les descendants de Seth. Gette longue vie diminua de moitié immédiatement après le déluge, mais dans les hommes seulement qui naquirent après cette grande catastrophe; car Noé, qui était né auparavant, a vécu aussi longtemps que ses ancêtres, et Sem est mort à l'âge de six cents ans ; enfin, trois générations après le déluge, la vie des hommes fut réduite à peu près au quart de ce qu'elle était auparavant, c'est-à-dire à environ deux cents ans. Abraham a vécu cent soixante-quinze ans ; personnage véritablement magnanime et dont toutes les entreprises furent toujours couronnées par le succès. Son fils Isaac parvint jusqu'à l'âge de cent quatre-vingts ans ; la chasteté et le goût pour la vie tranquille forment ce qu'il y a de plus remarquable dans son caractère. Jacob , après avoir essuyé beaucoup de traverses et donné au monde un grand nombre d'enfants, poussa sa carrière jusqu'à cent quarante-sept ans. La patience, la douceur, la prudence, sont les vertus qu'il fit plus particulièrement éclater. Ismaël , son frère , homme de guerre, vécut cent trente-sept ans. Sara, la seule femme

dont l'Écriture sainte ait bien voulu nous apprendre les années, est morte âgée de cent vingt-sept ans; femme qui réunit la beauté du corps à la grandeur du courage, très bonne mère, très bonne épouse, et qui sut concilier à l'égard de son mari une grande liberté avec une parfaite obéissance. Joseph, personnage vraiment mémorable par sa prudence et son habileté dans le gouvernement, malheureux pendant sa jeunesse et très heureux dans le reste de sa vie, a vécu cent dix ans ; mais Lévi, son frère aîné, connu dans l'Écriture sainte par son extrême sensibilité aux injures et son ardeur pour la vengeance, en a vécu cent trente-sept. Le fils et le petit-fils de Lévi, père d'Aaron et de Moïse, sont parvenus au même âge que leur père. Moïse a vécu cent vingt ans. Ce grand homme ne parlait pas facilement, et, quoiqu'il ait eu une fermeté inébranlable, il n'en a pas moins été le plus doux de tous les hommes. Moïse nous apprend dans son psaume que la vie , pour le commun des hommes, était fixée à soixante et dix ans, et à quatrevingts ans pour les plus robustes : ce qui est encore aujourd'hui à peu près la mesure de la vie humaine ^ Aaron, plus âgé de trois ans, mourut la même année que son frère ; il avait plus de facilité à parler et plus de complaisance que Moïse, mais il n'avait pas sa fermeté. Phinéès, fils d'Aaron, peut-être par une grâce particulière et extraordinaire, a vécu jusqu'à trois cents ans, du moins dans la supposition que l'historien sacré ait rapporté suivant l'ordre des temps l'expédition des Israélites contre la tribu de Benjamin, expédition au sujet de

ï Le psaume dont il s'agit est le lxxxix« parmi les psaumes de David. Il porte efTeclivement en titre dans l'original : Prière de Moïse, homme de Dieu. La plupart des anciens et nouveaux interprètes croient qu'il est véritablement de Moïse. Calmet pense différemment; il s'appuie sur ce que l'auteur fixe la durée de la vie des hommes à soixante-dix ans, et tout au plus à quatre-vingts, au lieu qu'au temps de Moïse il n'était pas rare de voir des hommes de cent ans.

laquelle il est dit que Phinéès fut consulté. Un zèle extraordinaire a rendu la mémoire de Phinéès à jamais célèbre. Josué , homme de guerre , grand et toujours heureux capitaine, a vécu jusqu'à cent dix ans. Galeb, qui était son contemporain, a vécu aussi longtemps que lui. Aod, l'un des juges d'Israël, avait au moins cent ans quand il mourut, puisqu'il est dit qu'après la victoire qu'il remporta sur les Moabites, la Terre-Sainte, pendant quatre-vingts ans, jouit d'une paix constante sous son gouvernement. Ce fut un homme hardi, courageux, et qui s'était en quelque sorte dévoué pour le salut de son peuple. Job, après avoir été rétabli dans son premier état de félicité, a vécu cent quarante ans ; mais avant l'épreuve que Dieu fît de sa patience il devait être déjà fort avancé en âge, puisqu'il avait alors plusieurs enfants parvenus à l'âge de virilité. Job fut un personnage savant dans l'art de gouverner, éloquent, bienfaisant, et surtout un grand exemple de patience. Le grand prêtre Héli avait, quand il mourut, quatrevingt-dix-huit ans. Ce fut un personnage d'un caractère paisible, mais trop indulgent pour ses enfants. Le prophète Elisée semble être mort âgé de près de cent ans, puisqu'il a vécu soixante ans après l'enlèvement d'Élie, et qu'au temps de cet enlèvement il était déjà assez âgé pour que ses enfants pussent le railler sur sa tête chauve; Elisée fut un homme d'un grand caractère, sévère dans sa conduite, austère dans sa manière de vivre, et comptant pour rien les richesses. Le prophète Isaïe ne doit avoir vécu guère moins d'une centaine d'années, puisqu'il a rempli pendant soixante et dix ans l'office de prophète. On ignore l'année où il commença de prophétiser, ainsi que l'année de sa mort. Son éloquence est vraiment admirable, et l'on peut dire de plus avec vérité qu'il a été un prophète évangéliste, tant il est plein de promesses faites par Dieu à la nouvelle alliance.

Le vieux Tobie et le jeune Tobie ont vécu, le premier cent cinquante-huit ans, et le second cent vingt-sept, l'un et l'autre à jamais recommandables par la sensibilité aux malheurs de leurs frères et l'empressement à soulager leur pauvreté. Il paraît même qu'au temps de la captivité, parmi les Juifs qui revinrent de Dabylone, plusieurs devaient être très âgés, puisqu'ils avaient vu l'ancien temple, qui ne subsistait plus depuis soixante ans, et que, frappés de la différence qu'ils voyaient entre le nouveau temple et l'ancien, incomparablement plus magnifique, ils ne pouvaient retenir leurs sanglots et leurs larmes.

Un grand nombre de siècles après, à l'époque où Notre-Seigneur commença son entrée dans le monde, on voit un homme âgé de quatre-vingt-dix ans : c'est Siméon, ce vieillard plein de religion, de désir et d'espérance. Dans le même temps , on voit la prophétesse Anne, qui certainement doit avoir vécu au delà de cent ans, puisqu'il est écrit qu'après avoir passé sept an^ avec son mari, elle en a vécu quatre-vingt-quatre dan> l'état de viduité : à quoi il faut ajouter les années qui précédèrent son mariage et celles qui suivirent ses prophéties sur le Sauveur, Cette sainte femme consomma toutes ses années dans la prière et dans le jeûne.

Tous les exemples précédents nous ont été fournis par la sainte Écriture : l'histoire ecclésiastique va nous fournir ceux qui suivent.

Saint Jean, l'apôtre du Sauveur et son disciple bienaimé, a vécu quatre-vingt-seize ans ; personnage parfaitement bien désigné sous l'emblème de l'aigle, ne respirant rien que de divin, et par la ferveur de sa charité digne d'être nommé le Séraphin des apôtres. L'évangéliste saint Luc, remarquable par son éloquence et ses longs voyages, compagnon intséparable de saint Paul, a vécu quatre-vingt-quatre ans. Siméon Cléophas, appelé

le frère du Seigneur, évêque de Jérusalem , a vécu cent vingt ans, et sans le martyre qui couronna sa vie il l'aurait peut-être prolongée bien au delà ; personnage plein de courage, de fermeté et de bonnes œuvres. Polycarpe, disciple des apôtres, évêque de Smyrne, paraît avoir prolongé sa vie au delà de cent ans, et encore a-t-elle été abrégée, comme celle de Siméon, par le martyre. Son histoire prouve que c'était un évêque d'un esprit élevé, d'une patience héroïque et d'un travail infatigable. Denis l'Aréopagite, contemporain de samt Paul, paraît n'être mort qu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Sa sublime théologie lui a fait donner le nom d'oiseau du ciel; mais il n'est pas moins illustre par ses actions que par ses écrits. Aquila et Priscilla, d'abord les hôtes de saint Paul et ensuite ses coadjuteurs , ont vécu au moins cent ans dans les nœuds d'un mariage également heureux et célèbre; couple illustre, uniquement occupé d'œuvres de charité en tout genre, et qui, aux très grandes consolations qui sans doute alors étaient le partage de tous les fondateurs des églises, joignit la grande consolation d'une union aussi sainte que longue. Saint Paul, premier ermite, a vécu cent treize ans ; sa demeure était une caverne, et il y vivait dans un dénuement et une abstinence si prodigieuse, qu'on conçoit difficilement comment il a pu , sans miracle, soutenir et prolonger sa vie. Il donnait les jours et les nuits à la contemplation et à la prière ; loin d'être un idiot ou un ignorant, comme on serait peut-être tenté de le croire, il paraît que dans sa jeunesse il avait fait d'excellentes études. Saint Antoine, premier instituteur de l'ordre cénobitique, parvint à l'âge de cent cinq ans. Entièrement absorbé dans la contemplation , il ne fut cependant pas toujours inutile au monde, et quoique rien ne fût plus dur et plus austère que son genre de vie, la gloire l'accompagna dans sa solitude ; non seule-

ment des troupes nombreuses de moines tenaient à honneur de vivre sous son obéissance, mais encore il était fréquemment visité par un grand nombre d'hommes du monde, et même de philosophes païens, qui le révéraient comme un simulacre vivant de sainteté et lui témoignaient un respect qui semblait aller jusqu'à l'adoration. Saint Athanase est mort plus qu'octogénaire ; personnage d'une fermeté invincible, toujours au-dessus de la renommée, qui ne plia jamais sous les coups de la fortune. Si l'on en croit plusieurs auteurs, saint Jérôme a vécu plus de quatre-vingt-dix ans ; écrivain habile et d'une éloquence mâle , savant dans les langues et la littérature profane aussi bien que dans la littérature sacrée , qui avait entrepris de fréquents et pénibles voyages uniquement dans le dessein d'augmenter ses connaissances. Vers les dernières années de sa vie, il embrassa un genre de vie plus austère ; mais dans la solitude à laquelle il s'était condamné, il montra toujours beaucoup d'élévation et de fermeté dans le caractère, et du fond de la grotte de BeLhléhem il jetait un grand éclat dans le monde.

On compte environ deux cent quarante et un papes : dans un si grand nombre, on n'en trouve que cinq qui aient été jusqu'à quatre-vingts ans ou au delà. II est vrai que, dans les premiers siècles de l'Eglise, il en est un très grand nombre qui ont été enlevés de ce monde par le martyre, et que quelques-uns d'eux, sans cette mort anticipée , auraient peut-être atteint l'âge de quatre-vingts ans. Le premier des cinq papes est Jean XXIII ; il a vécu quatre-vingt-dix ans accomplis : c'était un pontife d'un génie inquiet et ami des innovations ; il fît beaucoup de changements : quelques-uns de ses changements furent avantageux, mais ils ne le furent pas tous. Grégoire XII, créé pape pendant le schisme, et pour ainsi dire dans l'interrègne, mourut à l'âge de

quatre-vingt-dix ans. Le peu de durée de son pontificat ne nous permet aucune remarque particulière sur son compte. Paul III a vécu quatre-vingt-un ans. Le sangfroid et la profondeur dans les desseins forment principalement son caractère. Il était savant, même en astronomie, et très soigneux de sa santé, mais, à l'exemple du grand prêtre Héli, il eut trop d'indulgence pour ses parents. Paul IV a vécu quatre-vmgt- trois ans. Il était, de son naturel, dur et sévère, haut, impérieux, ardent, parlant bien et avec facilité. Grégoire XIII a vécu aussi quatre-vingt-trois ans. Sa complexion était robuste et son esprit excellent : il était bon dans toute la force du terme, habile dans le gouvernement, modéré, bienfaisant et grand aumônier.

Voilà les noms des personnages dont parle la sainte Écriture et les principaux personnages de l'Église qui ont vécu quatre-vingts ans et au delà. J'ai tracé en peu de mots, et avec vérité, leur caractère ou leur éloge, mais de manière que, suivant ma façon de penser, ce caractère a quelque rapport avec la longueur de la vie, longueur qui dépend beaucoup des mœurs et de la fortune, ou, pour parler plus clairement, des inclinations et de l'état des personnes.

Ce que j'ai voulu faire remarquer, c'est : 1° que les personnes qui ont un tel caractère parviennent plus ordinairement à une longue vie ; 2° que celles qui ont un caractère opposé, quoique moins favorablement disposées pour une longue vie, peuvent cependant quelquefois pousser très loin leur carrière.

(Hisloria vitee et mortis.)

MANIÈRE DONT LES HABITANTS DE LA NOUVELLE ATLAN- TIDE ÉTAIENT PARVENUS A LA CONNAISSANCE DU CHRIS- TIANISME'.

Trois jours après que nous eûmes débarqués à Bensalem, un homme que nous n'avions pas encore vu vint nous visiter dans la maison que nous occupions. Il portait un turban de couleur blanche, orné d'une croix rouge, et une étole de toile très propre autour du col. En entrant il fit une petite inclination, et il nous dit ensuite : « Par mon emploi, je suis chargé du soin de cette maison, destinée à la réception des étrangers que la Providence nous envoie ; et, par ma vocation, je suis prêtre de Jésus-Christ ; ainsi, je me suis rendu ici pour vous aider en toutes choses, et comme étrangers et comme chrétiens. Je vous annonce que cet État vous accorde encore six semaines de séjour. Si vos affaires demandent un terme plus long, je peux vous l'accorder... Ne vous mettez point en peine de votre dépense, le trésor public fournira à tout... Si vous avez quelque demande particulière à faire au gouvernement, communiquez-lamoi, et croyez que la réponse que je vous ménagerai sera favorable... « Nous lui répliquâmes que nous ne trouvions point de paroles assez fortes pour lui témoigner toute notre gratitude... ; que nous étions si pénétrés des bontés que nous éprouvions chaque jour, qu'il nous semblait avoir en quelque sorte sous les yeux l'image du bonheur dont on jouit dans le ciel, puisque, après avoir été pendant longtemps aux portes de la mort, nous

1 Sur la nouvelle Atlanlidc, voyez, à la fin de la Notice sur la vie de Bacon, l'indication des ouvrages qu'il a composés.

étions enfin parvenus dans un lieu où l'on ne goûtait que des consolations... Nous ajoutâmes que nos langues sécheraient dans nos bouches plutôt que d'oublier jamais ni lui ni sa nation dans nos prières... Nous le suppliâmes de croire que nous lui étions aussi étroitement dévoués que des mortels peuvent l'être à d'autres mortels ; qu'en cette qualité nous mettions humblement à ses pieds nos personnes et tout ce que nous possédions.

11 nous répondit qu'il était prêtre, et qu'il ne désirait d'autre récompense que celle du prêtre, c'est-à-dire, une amitié fraternelle de notre part et le salut de nos âmes , aussi bien que celui de nos corps... Nous lui dîmes : « Puisque nous voici assemblés des extrémités de l'univers, et qu'étant chrétiens les uns et les autres, nous espérons nous réunir dans le ciel, nous souhaiterions savoir comment ce pays, si éloigné et séparé par tant de mers vastes et inconnues de la terre que le Sauveur a habitée pendant sa vie mortelle, s'est converti à la foi, et quel a été son apôtre. » Il fut aisé de juger à l'air de son visage que notre question lui plaisait infiniment : « Vous avez pleinement gagné mon cœur par la première question que vous me faites, nous dit-il; car elle me fait connaître que vous cherchez avant tout le royaume de Dieu. Je satisferai donc volontiers et en peu de mots à votre demande.

« Environ vingt ans après l'ascension du Seigneur, le peuple de Renfufe, ville maritime située à l'orient de cette contrée, aperçut, pendant une nuit claire et sereine, à mille pas du rivage, une colonne de lumière de figure cylindrique , qui s'élevait de la mer vers le ciel , à une hauteur très considérable, et qui était surmontée d'une grande croix un peu plus brillante que la colonne. Tout le peuple de la ville accourut, comme vous l'imaginez bien , sur le bord de la mer pour contempler cette merveille ; et après avoir demeuré quelque temps dans un

étonnement qui le rendait immobile, plusieurs se jetèrent dans des chaloupes pour aller observer de plus près un phénomène si surprenant ; mais à mesure que les chaloupes approchaient de la colonne, à la distance d'environ cinquante toises, elles s'arrêtaient tout d'un coup , sans pouvoir aller plus loin ; elles avaient seulement la liberté de tourner autour de la colonne, mais en gardant toujours cette distance de cinquante toises ; en sorte qu'elles formaient comme un amphithéâtre auquel cette lumière céleste servait de spectacle. Par hasard, un de nos sages, de la maison de Salomon (maison ou collège, mes chers frères, qui est véritablement l'œil de ce royaume), se rencontra dans une de ces chaloupes. Après avoir contemplé pendant quelque temps, avec attention et avec piété , la colonne et la croix , il se prosterna la face contre la terre, et ensuite s'étant mis à genoux , il leva les mains au ciel en adressant à Dieu cette

prière :

« 0 Dieu , Seigneur du ciel et de la terre , vous avez « daigné faire aux hommes de notre collège et de notre « société la grâce spéciale de connaître que les êtres qui « existent sont les œuvres de vos mains, de pénétrer « les secrets qu'ils renferment, et de discerner autant « qu'il est permis aux hommes les miracles divins, les « œuvres de la nature et les effets de l'art d'avec les « illusions du démon et toutes les autres impostures : « je reconnais donc et j'atteste, en présence de tout ce « peuple, que la merveille que nous avons devant les « yeux est l'opération de votre doigt et un miracle véri- « table ; et comme nos livres nous enseignent que vous « ne faites jamais de miracle que pour une fin divine et « excellente, parce qu'étant l'auteur des lois de la na- « ture, vous ne vous en écartez jamais que pour des « causes très importantes, nous vous supplions en toute « humilité de nous rendre ce grand signe favorable, de

« nous en accorder, par votre miséricorde, l'intelli- « gence, et de le faire servir à notre usage : faveur que « vous êtes censé tacitement nous promettre, en nous « envoyant ce signe et en l'offrant à nos regards. »

« Après qu'il eut ainsi prié, il sentit que sa chaloupe devenait libre et mobile, tandis que les autres demeuraient encore comme enchaînées; et, prenant cela pour une permission d'approcher, il la fit avancer doucement à la rame vers la colonne , en gardant un profond silence; mais avant qu'il y fût arrivé, la colonne et la croix disparurent et éclatèrent en une infinité d'étoiles qui s'évanouirent elles-mêmes en peu de temps ; et de tout ce spectacle il ne resta qu'un petit coffre de bois de cèdre, qui n'était point mouillé, quoiqu'il flottât sur l'eau, et d'où sortait, du côté qui regardait le sage, un petit rameau de palme verdoyant.

« Le sage prit le coffre et le plaça dans sa chaloupe avec beaucoup de respect. Aussitôt après le coffre s'ouvrit de lui-même ; on y trouva un livre avec une lettre enveloppée dans des linges, et écrits l'un et l'autre sur des membranes fort propres. Le livre contenait tous ceux de l'Ancien et du Nouveau Testament comme vous les avez; car nous savons assez quels sont les livresque vos Églises reçoivent. L'Apocalypse y était comprise aussi bien que les autres parties du Nouveau Testament qui n'étaient pas encore publiées dans ce temps-là; voici les propres paroles de la lettre :

« Moi, Barthélémy, serviteur du Très-Haut, et apôtre « de Jésus- Christ, j'ai été averti par un ange qui m'a « apparu dans une vision de gloire, d'abandonner ce « coffre aux flots de la mer. Je rends donc témoignage « au peuple, vers lequel la providence de Dieu le con- « duira, et je lui annonce qu'en le recevant, il recevra le « salut, la paix et la bonne volonté de la part du Père et « du Seigneur Jésus. »

« Dieu fit encore, au sujet de ce livre et de cette lettre, un miracle insigne et semblable à celui qu'il opéra en communiquant aux apôtres le don des langues; car non seulement les habitants du pays, mais aussi les Syriens, les Persans et les Indiens qui étaient alors parmi nous, lurent le livre et la lettre avec la même facilité que s'ils avaient été écrits dans leur langue naturelle. Ainsi, mes frères, cette terre a été préservée de l'infidélité par une arche , comme les restes de l'ancien monde le furent des eaux du déluge ; et c'est ainsi que l'apôtre saint Barthélémy nous annonça l'Évangile d'une manière toute miraculeuse. »

Il finit là son discours, parce qu'un messager vint le demander, et l'on ne dit rien de plus dans cette conférence ' .

(Nova Atlantis, ant. med.)

LA CURIOSITE DE PENETRER LES DIVINS MYSTERES PUNIE DANS LA PERSONNE DE PENTHÉE

La Fable nous apprend que Penthée eut la curiosité de voir les sacrifices qu'on offrait secrètement à Bacchus, et que, dans ce dessein, il monta sur un arbre; mais qu'en punition de sa curiosité sacrilège il tomba dans un état de démence et de frénésie. Le caractère propre de sa démence était de voir tous les objets

1 On sent bien que ce récit est une fiction incidente à la grande fiction de la nouvelle Atlantide; mais on sent en même temps que cette fiction, indifférente en son espèce pour Tobjet principal que Bacon avait en vue, n'a pu être imaginée et mise en œuvre que par un auteur pénétré d'amour et de vénération pour le christianisme.

SUR LA RELIGION 7l

doubles; il voyait deux soleils, deux villes de Thèbes ; lorsqu'il s'empressait de retourner à Thèbes, et qu'il était prêt à rentrer dans cette ville, une autre ville de Thèbes s'offrait à ses regards, et l'engageait à revenir sur ses pas. Toute sa vie se consumait ainsi à marcher en avant, à retourner en arrière, et dans cette alternative interminable de mouvements opposés.

On a voulu, par cette fiction, nous apprendre que les hommes qui, par une audace téméraire, et ne se souvenant pas assez de la condition des mortels, montent sur les plus grandes hauteurs de la nature et de la philosophie (comme sur un arbre très élevé), prétendant découvrir de ces hauteurs les mystères divins, tombent dans un état d'incertitude, d'hésitation et de perplexité qui n'a point de terme. La lumière de la simple nature et la lumière qui émane immédiatement de la Divinité étant différentes l'une de l'autre , ils sont affectés à l'égard de l'une et de l'autre comme s'ils voyaient deux soleils ; et parce que les actions de la vie, ainsi que les déterminations de la volonté, dépendent de l'entendement comme règle et comme principe, il s'ensuit que, de plus, ils ne sont pas moins flottants dans leurs volontés que dans leurs opinions ; qu'ils ont toujours, pour ainsi dire, deux villes de Thèbes sous les yeux; qu'après avoir cru voir la vérité d'un côté, un moment après elle disparaît et se montre de l'autre, et qu'ainsi ils errent sans cesse, sans pouvoir jamais se fixer.

[De Sapienl. vêler., par. 10.)

ERREURS SUR LA VOLONTE DE DIEU : ERREURS SUR SA PUISSANCE : LES DERNIÈRES PLUS GRAVES QUE LES PREMIÈRES.

Erratis, nescientes Scripturas neque virtutem Dei 1. Vous êtes dans l'erreur, parce que vous ne connaissez pas les saintes Écritures et la puissance de Dieu.

C'est sur cette sentence que sont fondés tous les canons de l'Eglise contre les hérétiques. Deux sources de l'erreur ou de l'hérésie, l'ignorance de la volonté de Dieu, et l'ignorance, ou du moins la connaissance trop superficielle de sa puissance. La volonté de Dieu nous est révélée plus particulièrement par les saintes Écritures ; de là l'ordre de l'Apôtre, consultez, scrutamini. La puissance de Dieu nous est plus particulièrement révélée par les créatures; de là la règle, contemplez, contemplamini. Il faut tellement soutenir la plénitude de la puissance de Dieu, qu'on ne jette point de louche ni de tache sur sa volonté ; et il faut tellement soutenir la bonté et la volonté en Dieu, qu'on ne limite point sa puissance; ainsi, la véritable religion occupe le milieu entre la superstition et les hérésies superstitieuses d'une part, l'athéisme et les hérésies profanes de l'autre. La superstition refusant de prendre la lumière des Écritures pour guide, et se livrant aux traditions dépravées ou apocryphes, aux nouvelles révélations ou aux fausses interprétations de l'Écriture, invente et rêve sur la vo-

1 Matth. XXII, 29.

lonlé de Dieu beaucoup de choses qui sont peu conformes, qui sont môme contraires aux témoignages des Écritures ; mais l'athéisme et la théoinachie se soulèvent et s'agitent contre la puissance de Dieu. L'athée refuse de croire à la parole de Dieu , qui nous révèle sa volonté, parce qu'il refuse de croire à la puissance de Celui à qui, pourtant, tout est possible; les hérésies qui proviennent de cette source paraissent donc plus graves que les autres, par la même raison que dans les gouvernements politiques , c'est un plus grand crime de porter des atteintes à la puissance et à la majesté d'un prince, que d'en porter à sa réputation. Mais les hérésies qui attaquent la puissance de Dieu , sans parler du pur athéisme, ont trois degrés de malice plus grands les uns que les autres, et n'ont cependant qu'un seul et même onystère (car tout anticlirislianisme , pour parler le langage de l'Apôtre, opère dans le niyslère, c'est-à-dire sous l'apparence du bien) : ce mystère, ou ce prétexte, c'est d'absoudre la volonté de Dieu de toute accusation de malice. Le premier degré appartient à ceux qui admettent deux principes égaux, opposés entre eux et combattant l'un contre l'autre, l'un principe du bien, et l'autre principe du mal. Le deuxième degré est constitué par ceux qui conviennent que ce serait compromettre indignement la majesté de Dieu, que d'admettre un principe positif et actif dont l'essence serait de le combattre ; mais après avoir écarté une erreur aussi injurieuse à Dieu, ils retombent dans une autre qui ne l'est guère moins : puisqu'ils admettent un autre principe également opposé à Dieu, mais négatif seulement et privatif; car ils prétendent qu'il est de la nature, de la substance, de l'essence de toute matière et de toute créature, de tendre au néant, de retomber par elle-même dans la confusion et dans le néant. Les défenseurs de cette opinion ignorent donc que la même toute-

puissance est aussi nécessaire pour faire de quelque chose rien, que pour faire de rien quelque chose. Le troisième degré est rempli par ceux qui bornent et restreignent l'opinion précédente aux actions humaines qui participent du péché : ils prétendent que ces actions dépendent substantiellement, et sans aucun enchaînement de cause, de la volonté intrinsèque et du libre arbitre de l'homme, et conséquemment ils donnent plus d'étendue à la science de Dieu qu' àsa puissance : ou , pour m'expliquer plus correctement (la science de Dieu étant aussi dans la réalité une puissance) , ils prétendent que la partie de la puissance de Dieu par laquelle il connaît s'étend à plus d'objets que la partie de la puissance par laquelle il met en mouvement et il exécute; en sorte qu'il est des actions que Dieu connaît comme futures, dans lesquelles il n'influe point, qu'il ne prédestine et ne prépare point.

On trouverait quelque analogie entre cette opinion ou ce procédé et celui d'Épicure, qui, pour supprimer le destin et lui substituer le hasard, imagina d'introduire dans le système de Démocrite la déclinaison des atomes : imagination qui a été l'objet de la censure et du mépris de tous les hommes sages ; mais je reviens et je dis : les auteurs de cette opinion ne prennent donc pas garde que tout ce qui ne dépend pas de Dieu comme auteur et comme principe, et qui, par différentes chaînes ou degrés, ne remonte pas jusqu'à lui, serait un nouveau principe, indépendant de Dieu, qui tiendrait lieu de Dieu , et serait en quelque sorte Dieu lui-même. Aussi l'opinion dont nous venons de parler est justement rejetée, comme contraire à la puissance et à la dignité de Dieu. On n'en est pas moins parfaitement bien fondé à dire, en propres termes, que Dieu n'est point l'auteur du mal, non parce qu'il n'est pas l'auteur de l'action mauvaise, mais parce qu'il n'est pas l'auteur de ce qu'elle a

de mauvais : non quia non auclor, sed quia non auctor mali.

[Meditaliones sacrée, t. II, p. 400.)

DIFFERENCE ENTRE LES VERITABLES CHRETIENS ET CERTAINS HÉRÉTIQUES ENTHOUSIASTES

Si nous sommes hors de nous-mêmes, c'est avec Dieu : si nous sommes à nous-mêmes, c'est avec vous. Sive mente excedimus, Deo : sive sohrii sumus, vobis 1.

Voilà l'image fidèle, le véritable caractère d'un homme profondément pénétré de la religion, et d'un ouvrier de Dieu digne de ce nom auguste. Sa conversation avec Dieu est pleine de transports, d'ardeurs et d'extases. De là ces gémissements ineffables, ces tressaillements de joie, ces ravissements d'esprit, ces défaillances de l'âme; mais sa conversation avec les hommes ne respire que la douceur, la modestie, la complaisance; de là cette déclaration de l'Apôtre et tant d'autres déclarations de cette espèce -, je me suis fait tout à tous. Le contraire arrive aux hypocrites et aux imposteurs; c'est en pré-sence du peuple et dans les églises que ceux-ci s'enflamment , se transportent et sont tout en désordre , comme s'ils étaient agités d'une fureur divine ; mais prenez la peine de les observer dans la solitude, lorsqu'ils méditent et conversent avec Dieu, loin du spec-

1 II Cor. V, 13.

2 I Cor. IX, 22.

lacle des hommes ; et vous verrez que leurs conversations non seulement sont froides et sans mouvement, mais que leurs procédés ne respirent que malice et que jalousie; c'est-à-dire, qu'au contraire de ce qui arrivait à saint Paul, ils sont à eux-mêmes en présence de Dieu, et hors d'eux-mêmes en présence des hommes.

[Medil. sacrée.)

APOLOGIE DE LA SCIENCE CONTRE LE FAUX ZELE DE QUELQUES THÉOLOGIENS : RÈGLES QU'ON DOIT Y OBSERVER : ELLE NE CONDUIT POINT A l'aTIIÉISME,

Dans la guerre que l'ignorance a déclarée aux lettres, elle a souvent été secondée par le faux zèle des théologiens et le mépris dédaigneux des politiques. J'entends les premiers soutenir que la science est une de ces choses qu'on ne doit jamais prendre qu'en petite quantité et avec prudence : qu'un désir immodéré de la science a été le premier péché et l'origine de la chute de l'homme; qu'encore aujourd'hui il y a je ne sais quoi qui tient du serpent dans la science, puisque, dans les esprits où elle habite, elle produit l'enflure : la science enfle, scientia inflat^ ; que Salomon nous assure qu'il n'y a point de fin à muUiplier les livres, et qu'une lecture assidue afflige et use le corps -; et ailleurs : qu'une grande sagesse donne lieu à une grande indignation, et que plus on augmente sa science, plus on augmente ses douleurs^;

1 I Cor. VIII, 1.

2 Eccle. xii, 12.

3 Ibid., I, 18.

que saint Paul nous avertit de ne point nous laisser tromper par une fausse et vaine philosophie ^ ; que l'expérience nous apprend que les hérésiarques ont été communément des hommes très habiles ; que les siècles les plus savants ont penché vers l'athéisme; enfin, que la contemplation des causes secondes voile à nos yeux la cause première.

Pour montrer combien cette imputation est fausse et mal fondée, j'observe, et il est évident, que ces détracteurs ne voient pas que la science qui a donné occasion à la chute d'Adam n'est point cette pure et primitive science naturelle qui servit au premier homme pour donner aux animaux que Dieu lui conduisit dans le paradis des noms fondés sur leur nature, mais celte science orgueilleuse du bien et du mal, à la faveur de laquelle il prétendait se rendre indépendant de Dieu et se donner la loi à lui-même. Certainement aucune science, quelque vaste qu'on la suppose, ne peut produire l'enflure de notre âme, puisque, excepté Dieu et la contemplation de Dieu, rien n'est capable de la remplir et à plus forte raison de l'enfler; aussi Salomon, parlant des deux sens de l'homme qui sont les principaux instruments de nos découvertes, la vue et l'ouïe, assure que l'œil ne peut pas se rassasier de voir, ni l'oreille d'entendre*. Si donc toutes les choses qui sont l'objet de ces deux sens ne peuvent les remplir, ils sont donc plus vastes qu'elles. Salomon parle dans le même sens de la science et de l'esprit de l'homme, dont les sens sont comme les émissaires; voici, en effet, comme il termine, dans l'Ecclésiaste, celte espèce de calendrier et d'éphéméride où il décrit les temps de toutes choses: Dieu, dit-il, a fait toutes choses, et il a fait chacune dans son temps; mais

1 Coloss. 11, 8.

2 Eccle. I, 8.

il a livré le monde aux recherches des hommes sans qu'ils puissent connaître les ouvrages qu'il fait depuis le commencement jusqu'à la fin'. Salomon, par ces paroles, donne assez à entendre que Dieu à fait l'esprit humain semblable à un miroir capable de représenter tout le monde, et aussi avide de connaissance que l'œil l'est ,'de lumière : que cet esprit, non seulement s'empresse et prend plaisir à contempler les événements divers et les révolutions qui remplissent les siècles, mais qu'il voudrait encore découvrir les lois inviolables et pénétrer les immuables décrets de la nature ; et quoique Salomon paraisse insinuer que le grand secret de la nature, qu'il appelle Vœuvre que Dieu opère depuis le commencement jusqu'à la fur-, se dérobera à toutes les recherches de l'homme, il ne s'ensuit pas de . là qu'au jugement de ce prince, le succès de ces recherches soit au-dessus de la capacité intrinsèque de l'homme ; mais l'impossibilité de la découverte doit avoir pour cause les obstacles à son instruction que rencontre l'homme dans le cours de ses recherches, tels que sont la brièveté de la vie, le défaut d'ordre et d'ensemble dans les études , la mauvaise et perfide méthode d'enseigner les sciences, et tant d'autres obstacles qui sont une suite de la condition humaine : Salomon n'enseignet-il pas assez clairement ailleurs qu'il n'y a aucune partie dans l'univers qui soit étrangère et impénétrable aux recherches de l'homme, lorsqu'il nous dit que V esprit est comme le flambeau de Dieu, qui fait pénétrer la lumière dans les lieux les plus cachés; or, si la capacité de l'esprit humain est si vaste, il est manifeste qu^il n'est point à craindre que la quantité de la science puisse jamais produire l'enflure ou quelque autre dé-

1 Eccle. III, 11.

2 Ibid.

sordre ; cela n'est à craindre que de la qualité de la science, qui, en quelque petite quantité qu'on la suppose, si on la prend sans antidote, porte avec elle je ne sais quoi de venimeux et de pernicieux qui remplit l'âme de flatuosités. Cet antidote, ou, si l'on veut, cet aromate, qui, mêlé à la science, la tempère et la rend très salutaire, c'est la charité; et c'est ce que l'Apôtre nous fait entendre, lorsque, après avoir dit que la science enfle, il ajoute que la charité édifie. Cela s'accorde encore avec ce qu'il enseigne ailleurs : Si je parlais, dit-il, le langage des anges, et que je n'eusse point la charité, je serais comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante^; non que ce ne soit une chose excellente de parler le langage des anges et des hommes ; mais ce langage, s'il n'est pas joint à la charité et si on ne le rapporte pas au bien commun du genre humain , au lieu de produire quelque fruit solide , n'enfantera que de la vaine gloire.

Je reviens à ce que dit Salomon, de l'excès dans la lecture et dans la composition des livres et du tourment d'esprit auquel donne lieu la science, ainsi qu'à cet avertissement que nous donne l'Apôtre : Ne vous laissez point séduire par une vaine philosophie ; et je réponds que si l'on veut bien saisir le sens des écrivains sacrés, on verra qu'ils prétendent seulement nous indiquer les conditions qui doivent accompagner la science humaine et les bornes dans lesquelles elle doit être renfermée ; mais qu'ils ne prétendent en aucune manière défendre à l'homme d'embrasser dans ses recherches l'univers tout entier ; et voici les trois conditions qu'ils indiquent.

La première, c'est que nous ne nous laissions pas tellement absorber par le plaisir que donne la science, que nous perdions entièrement de vue la mort qui nous

1 I Cor. XIII, 1.

attend ; la seconde, c'est que l'usage que nous ferons d' la science aboutisse à faire régner dans notre âme la paix, au lieu d'y produire le trouble ; la troisième, c'est que nous n'imaginions point que par l'étude de la nature nous puissions jamais pénétrer les mystères divins.

Sur la première condition, Salomon, dans le même livre, nous dit très bien : J'ai reconnu que la sagesse était autant au-dessus de l'imprudence que la lumière est au-dessus des ténèbres; les yeux du sage sont dans sa tête, V insensé marche dans les ténèbres; et néanmoins j'ai reconnu que le sage meurt aussi bien que l'insensé^.

Quant à la seconde , il est certain que si la science donne lieu à quelque inquiétude ou à quelque trouble dans notre âme, ce ne peut être que par accident; car la science en général et l'admiration (qui est comme une semence de la science) sont agréables par ellesmêmes : mais lorsqu'on en tire des conclusions qui, appliquées mal à propos aux affaires qui nous intéressent, excitent en nous des craintes où des désirs qui vont jusqu'à l'excès, c'est alors que nous éprouvons ces peines et ces troubles d'esprit dont nous parlons ; la science n'est plus alors une lumière sèche, pour me servir des termes d'Heraclite, ce philosophe obscur, qui appelait ainsi une âme bien constituée ; mais elle est une lumière humide et trempée dans les humeurs des passions.

La troisième règle mérite une discussion plus exacte, et il est important de nous y arrêter un peu plus. Effectivement, si quelqu'un espère tirer de la contemplation des choses matérielles et sensibles assez de lumières pour pouvoir découvrir la nature ou la volonté de Dieu , il est certainement trompé par une vaine philosophie ; car la contemplation des créatures, quant aux créatures

» Eccle. II, 14.

elles-mêmes, produit bien la science; mais quant à Dieu, elle ne produit que l'admiration, qui est comme une espèce de science abrupte, quasi abrupta scientia. C'est ce qui fait dire très judicieusement aux platoniciens, que les sens nous font apercevoir le soleil; mais que ce même soleil qui découvre à nos yeux le globe terrestre, leur dérobe le ciel et les étoiles ; c'est ainsi que les sens, qui nous découvrent les choses naturelles, nous cachent en même temps les célestes ; et il est arrivé de là que quelques savants sont tombés dans l'hérésie, parce que, portés sur les ailes des sens, et par conséquent sur des ailes de cire, ils ont essayé de voler jusque dans le sein de la Divinité.

Il est des personnages, avons-nous dit, qui osent avancer qu'une trop grande science fait pencher l'esprit vers l'athéisme, et que l'ignorance des causes secondes favorise et fait naître la piété à l'égard de la cause première; je leur dirai volontiers avec Job : Dieu a-l-il donc besoin et nous saurait-il gré de notre mensonge^? Car il est constant qu'ordinairement Dieu n'opère rien dans la nature que par l'action des causes secondes ; et si l'on prétendait persuader le contraire, ce serait vouloir faire servir l'imposture à la gloire de Dieu; ce serait véritablement immoler à l'auteur de toute vérité l'hostie impure du mensonge; et il est au contraire très certain et bien confirmé par l'expérience, que si des connaissances légères en philosophie donnent peut-être quelque tendance vers l'athéisme, une connaissance plus profonde ramène à la religion; et voici comment : lorsqu'on veut pénétrer dans la philosophie, les causes secondes, comme voisines des sens, se présentent d'abord les premières; si l'on s'y attache et s'y arrête, il est possible que la première cause ne se présente point à l'esprit : mais si quel-

1 Job XIII, 7,

qu'un va plus avant, et qu'il considère la dépendance, la suite, l'enchaînement de toutes ces causes, ainsi que toutes les œuvres de la Providence, il croira alors facilement, pour parler le langage de la mythologie poétique, que l'anneau le plus élevé de cette chaîne naturelle est attaché au pied du trône de Jupiter.

Pour dire tout en un mot, il n'y a qu'une affectation de modestie et de sobriété dans sa sagesse, bien vaine et bien mal entendue, qui puisse engager à prétendre que nos connaissances dans les livres des Écritures saintes ou des créatures, c'est-à-dire en théologie et en philosophie, peuvent aller trop loin. Non certainement, elles ne peuvent aller trop loin. Que les hommes s'excitent donc et s'encouragent hardiment les uns les autres à augmenter sans cesse la masse de leurs connaissances ; qu'ils prennent garde seulement que leur science serve, non à V enflure, mais à la charité ; non à l'ostentation, mais à l'utilité ; qu'ils aient encore l'attention de ne point mêler imprudemment et de ne point confondre les connaissances que donne la philosophie, et celles que fournit la théologie, connaissances assurément, ainsi que leurs sources, bien distinctes les unes des autres.

{De Augm. scient., lib. I, vers, init.)

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