‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 18 sur 83 · LA DIGNITE DE LA SCIENCE PROUVEE PAR L ECRITURE · texte numérisé non relu

LA DIGNITE DE LA SCIENCE PROUVEE PAR L ECRITURE

Dans le dessein où nous sommes de faire connaître aux ignorants le prix et la dignité de la science, nous cx)mmencerons par la considérer dans son archétype ou son exemplaire, c'est-à-dire dans les attributs et les actes de Dieu, en tant qu'ils ont été révélés à l'homme, et

qu'ils peuvent être l'objet d'une sage recherche. Nous n'emploierons point ici le mot de doctrine, parce que toute doctrine est une science acquise, et en Dieu il n'est aucune connaissance qui puisse porter ce nom, toutes ses connaissances étant éternelles comme lui ; nous nous servirons donc d'un autre nom , et ce sera celui de sagesse, conformément au style de l'Écriture.

Voici donc comment nous procédons : Dans les œuvres de la création , nous voyons une double émanation de la vertu ou force divine, dont l'une se rapporte à la sagesse, et l'autre à la puissance. La première se fait particulièrement remarquer dans la création de la matière, et la seconde dans la beauté de la forme dont la matière fut ensuite revêtue. Cette observation faite, nous disons qu'il n'est rien dans l'histoire de la création qui nous empêche de croire que la matière, ou la masse informe du ciel et de la terre, ait été créée dans un instant, tandis que six jours furent employés à façonner cette matière et à la mettre en ordre ; tant il est vrai que Dieu a voulu établir une ditTérence sensible entre les œuvres de sa puissance et celles de sa sagesse. Ajoutons que, lorsque l'Écriture parle de la création de la matière, elle ne nous apprend pas que Dieu ait dit que le ciel et la terre se fassent , fiai cœlum et terra; manière de parler qu'il emploie pour les œuvres suivantes; mais elle dit simplement comme un fait : Dieu créa le ciel et la terre. Ainsi, pendant que la création de la matière se présente comme l'œuvre pure de la main, l'introduction de la forme dans la matière porte le caractère d'une loi ou d'un décret.

Après avoir parlé de Dieu, parlons des anges, que la dignité de leur nature approche davantage de la Divinité. Nous voyons, d'après cette hiérarchie céleste, dont nous avons pour premier garant les écrits publiés sous le nom de Denys l'Aréopagite, que les séraphins , c'est-

à-dire les anges de l'amour, occupent le premier rang dans les ordres des anges ; que le second rang est occupé par les chérubins, qui sont les anges de la lumière; le troisième et les suivants, par les trônes, les principautés et les autres anges, caractérisés par la puissance et le ministère; en sorte qu'il paraît clair, par cet ordre et cette distribution, que les anges de la science et de la lumière sont au-dessus des anges du gouvernement et de la puissance.

En descendant des esprits et des intelligences aux formes sensibles et matérielles, nous lisons dans l'Écriture que la première des formes créées fut la lumière : or la lumière dans les choses naturelles et corporelles correspond à la science dans les choses spirituelles et immatérielles. Si nous considérons les différents jours dans rhistoire de la création , nous voyons encore que le jour où Dieu se reposa et contempla ses œuvres, fut béni préférablement aux autres jours où il avait créé et mis en ordre toutes les parties de l'univers.

L^œuvre de la création étant terminée, l'homme fut placé dans le paradis pour y travailler, ainsi que nous l'apprend l'Écriture sainte ; mais ce travail ne pouvait être que celui qui appartient à la contemplation , c'està-dire un travail qui ait pour fin, non une nécessité qu'il faille satisfaire, mais le plaisir et l'exercice d'une activité qui n'entraîne ni peine ni fatigue ; car, puisqu'alors il n'y avait pour l'homme ni résistance de la part des créatures à éprouver, ni sueur de visage à supporter, il s'ensuit nécessairement que ses actions avaient pour destination et pour fin seulement le plaisir et la contemplation, et non le travail qui entraîne la fatigue, ainsi que les ouvrages qui résultent de ce travail.

Il y a plus, l'homme a débuté dans le paradis par deux actions, qui ont été l'une et l'autre un début de la science ; il a commencé par contempler les créatures, et

ensuite il a donné des noms convenables à chacune d'entre elles. Ellcctivement, il ne faut point confondre la science naturelle, qui a pour objet les créatures, avec la science qui a occasionné la chute de l'homme, ainsi que nous en avons averti plus haut : celle-ci était la science morale du bien et du mal, fondée sur la supposition que le bien et le mal n'avaient point pour règle et pour principe les ordres ou les défenses de Dieu, mais reconnaissaient une autre origine. C'est ce bien et ce mal dont l'homme a ambitionné la connaissance, sans doute dans le dessein de se soustraire totalement à l'empire de Dieu , et de s'appuyer uniquement sur lui-même et sur son libre arbitre.

Considérons ce qui arriva aussitôt après la chute de l'homme. On sait que l'Écriture sainte renferme une infinité de sens mystérieux, qu'on doit cependant toujours entendre sans préjudice de la vérité des récits historiques et du sens littéral : d'après ce principe, on a toujours vu une image des deux vies, la contemplative et l'active, dans les personnes de Caïn et d'Abel, et dans leurs professions ou leurs premières manières de vivre : Abel, qui était pasteur, à raison du loisir et de la facilité de contempler le ciel que donne la vie pastorale, est le type de la vie contemplative ; Caïn, cultivateur des champs, fatigué en conséquence par les travaux que cette culture exige, et obligé d'avoir le plus souvent les yeux fixés sur la terre, est la figure de la vie active; or on sait que la faveur et le choix de Dieu tombèrent sur le pasteur, et non pas sur le laboureur.

Ainsi, avant le déluge, les fastes sacrés, qui nous apprennent très peu de chose de ce qui s'est passé dans ces temps-là, ont daigné cependant nous transmettre les noms des inventeurs de la musique et de la métallurgie. Peu de temps après le déluge, le grand châtiment dont Dieu punit l'orgueil humain fut de con-

fondre les langues, et par là de mettre le plus grand obstacle au libre commerce des sciences et à la communication des lettres entre les hommes.

Descendons jusqu'à Moïse, ce grand législateur et ce premier secrétaire de Dieu : les Écritures ne lui donnentelles pas ce magnifique éloge , qu'il était habile et savant dans toutes les sciences des Egyptiens ' ? Et l'école des Égyptiens n'était-elle pas une des plus anciennes et des plus savantes écoles du monde ? Platon fait dire à Solon, par un prêtre égyptien : Vous autres Grecs, vous n'êtes toujours que des enfants : vous n'avez ni la science de V antiquité , ni l'antiquité de la science. Parcourons la loi cérémonielle de Moïse : on sait qu'on trouve dans cette loi différentes figures du Christ, la distinction du peuple de Dieu d'avec les Gentils, l'exercice de l'obéissance, et bien d'autres vérités utiles dans l'ordre de la religion ; mais quelques savants rabbins ont travaillé, non sans succès, à découvrir dans les rites et les cérémonies, tantôt une vérité dans Tordre de la nature, tantôt une autre vérité dans l'ordre des mœurs. Par exemple, quand il est dit de la lèpre : 8i la lèpre parait comme en fleur, et court çà et là sur la peau, l'homme sera déclaré pur et on ne le renfermera pas ; si, au contraire, la chair vive est mêlée de lèpre, il sera réputé impur, et, en conséquence, séparé par le jugement des prêtres- ; un rabbin tire de cette loi ce principe de médecine, que les pustules so7it plus pestilentielles avant qu'après leur maturité ; un autre en tire ce principe en morale, que les hommes entièrement et notoirement corrompus sont moins dangereux pour les mœurs publiques, que ceux qui ne le sont que médiocrement et en partie. On voit par cet article et d'autres semblables de la loi cérémonielle, qu'il n'est pas sans

1 Act. VII, 22.

' Levit. XIII.

apparence, qu'outre les vérités qui appartiennent à la religion, cette loi n'en renferme encore plusieurs autres qui appartiennent à la philosophie.

Si l'on veut encore lire avec attention l'admirable livre de Job, on le trouvera plein et gros, pour ainsi dire, des plus hautes vérités de la philosophie naturelle. Par exemple, sur la cosmographie et la rondeur de la terre, lorsqu'il dit que Dieu étend l'aquilon sur le vide et suspend la terre sur le néant : qui extendit aquilonem super vacuurn et appendit terrain super nihilum\ n'insinuet-il pas assez clairement la convexité du ciel dans ses extrémités, l'existence du pôle arctique et la suspension de la terre dans les airs ? Et encore sur l'astronomie et les constella-tions , quand il dit : Son esprit a orné les deux , et l'adresse de sa main a fait paraître le serpent tortueux : Spiritus ejus ornavit cœlos, et obsteiricante manu ejus eductus est coluber tortuosus - ? Et ailleurs par ces paroles : Pouvez -vous joindre ensemble les étoiles brillantes des Pléiades ou détourner l'Ourse de son cours? Numquid conjungere valebis inicantes stellas? Pleiadas aut gyrum Arcluri j^oteris dissipare^? ne peint-il pas très élégamment la configuration immobile des étoiles, toujours également distantes les unes des autres ? En déclarant dans un autre chapitre que c'est Dieu qui a créé les étoiles de l'Ourse, d'Orion, des Hyades et de l'intérieur du midi, qui facit Arcturum et Oriona et Hyadas et interiora austri^, n'indique-t-il pas l'abaissement du pôle antarctique et ne le désigne-

1 Job XXVI, 7.

2 Ibid., XXVI, Irî. Le P. de Carrière croit devoir traduire ainsi : « Son esprit a orné les cieux d'une infinité d'étoiles, et l'adresse de sa main puissante a fait paraître dans l'arrangement de celles qui forment la voie lactée la figure d'un serpent plein de replis. »

{IVole de M. Émery.)

3 Job xxxviii, 31.

* Ibid., IX, 9.

t-il pas sous le nom de l'intérieur du midi, parce que les étoiles australes sont cachées sous notre hémisphère? Ce que Job dit sur la génération des animaux : An non sicut lac mulsisti me et sicut caseum me coagulasli ? Ne m'avez-vous pas fait d'abord comme un lait qui se caille, comme un lait qui s'épaissit et se durcit* ? est très digne de remarque, ainsi que ce qu'il ajoute sur les minéraux dans le chapitre xxviii, 1 : Habet argentum venarum suarum principia, et aura locus est in que conftalur ; ferrum de terra tollitur , et lapis solutus calore, in œs vertitur : L'argent a un principe de ses veines , et Vor un lieu où il se forme; le fer se tire de la terre, et la pierre étant fondue par la chaleur se change en airain. 11 faut lire la suite du chapitre 2.

Nous voyons encore dans la personne de Salomon, par la demande que fait ce prince de la sagesse et par le don que Dieu lui en accorde, que la sagesse est préférable à tous les biens qui contribuent à la félicité de l'homme sur la terre. Plein des lumières que lui communiqua la sagesse reçue , Salomon non seulement écrivit sur la philosophie morale et divine ces sentences et ces paraboles admirables qui remplissent le livre des Proverbes, mais encore il composa l'histoire de tout ce qui respire et a du mouvement sur la terre ; l'histoire de tous les végétaux, depuis le cèdre qui couronne le Liban jusqu'à la mousse qui croît sur les murailles^. Il y a plus, ce roi si grand par ses richesses, par la magnificence des bâtiments qu'il fit construire, par le nombre de ses vaisseaux , par le service de sa maison , par l'é-

1 Job X, 10.

2 L'hébreu peut se rendre ainsi : On a trouvé le secret de tirer l'argent de la mine où il est caché, et de metire l'or dans le creuset pour l'affiner : on a trouvé le secret de tirer de la terre le fer, et de fondre les pierres en airain. [Noie de M. Émery.)

3 m Reg. IV, 33.

tendue de sa renommée, enfin par tout ce qui appartient à la gloire, ne cueille de celte immense moisson et ne s'approprie que l'honneur de chercher et de découvrir la vérité ; car il dit nettement : La gloire de Dieu est de cacher les choses, et la gloire du roi est de les découvrir^ . Comme si la majesté divine se plaisait dans cet innocent et aimable jeu des enfants -, qui se cachent afin qu'on les trouve ; et comme s'il n'y avait rien de plus honorable pour les rois que déjouer avec Dieu au même jeu ; les rois surtout pouvant disposer dans leurs États de tant d'hommes de génie, et possédant des richesses à la faveur desquelles ils pourraient rechercher et découvrir tous les secrets de la nature.

Dieu ne s'est pas conduit autrement, après que notre Sauveur a paru dans le monde ; car ce divin Maître a fait usage de son pouvoir pour dissiper l'ignorance (ainsi qu"il paraît par les conférences qu'il eut avec les prêtres et les docteurs dans le temple), avant de l'employer à soumettre la nature par tant et de si grands miracles. L'avènement du Saint-Esprit a été encore principalement figuré par la forme de langue et le don des langues. Or, les langues ont-elles d'autre mérite que d'être les véhicules des sciences ?

C'est ainsi que, lorsqu'il fut question d'instruments pour propager l'Évangile, Dieu fit d'abord tomber son choix sur des hommes absolument ignorants et sans

' Prov. XXV, 2.

2 Bacon se plaît dans ceUe réflexion. Il la répète dans le Novum Organum. Dans l'opuscule : Cogilala et visa, Tpost. med., il ajoute ce qui suit: « Celle gloire aUachée à la découverte des secrels que Dieu avait voulu nous cacher, et qui ennoblit vérilablemenl la nature humaine , est encore d'aulant plus précieuse qu'elle ne peut jamais exciter de troubles ni de remords dans les âmes, et que, diflerente en cela des autres avantages qu'on obtient dans la société civile, elle ne s'acquiert au préjudice et avec le mécontentement de personne. »

{Noie de M. Èmerxj.)

lettres, et qui n'eureiiL d'autres lumières que celles qu'ils reçurent du Saint-Esprit. Dieu voulait par là humilier la sagesse humaine et faire connaître plus évidemment son immédiate et divine influence. Mais aussitôt après qu'il eut rempli ses vues à cet égard, et dans l'âge qui suivit immédiatement les temps apostoliques , il voulut que les sciences profanes servissent comme de suivantes à la divine vérité. C'est dans cette vue qu'il s'est servi principalement de la plume de saint Paul, le seul des apôtres qui fût lettré, pour écrire les divines Écritures.

Aussi nous voyons qu'un fort grand nombre des anciens évêques et des Pères de l'Église étaient très savants dans toutes les sciences profanes. Quand l'empereur Julien eut défendu aux chrétiens, par un édit, de fréquenter les écoles publiques, cette défense fut regardée comme un moyen de détruire la religion chrétienne, plus dangereux que les sanglantes persécutions des empereurs précédents. Dans l'inondation des peuples Scythes du côté du Nord, et des Sarrasins du côté de l'Orient, tous les précieux restes des sciences profanes n'auraient-ils pas péri totalement et sans ressource sans l'Église chrétienne? N'est-ce pas elle seule qui les recueillit et les conserva dans son sein ?

Nous avons sous les yeux un exemple récent de ce que peut la science : les jésuites qui, partie par leur propre goût, partie pour ne point laisser cet avantage à leurs adversaires, ont cultivé les lettres avec tant de succès, combien, par là, n'ont- ils pas prêté de force à l'Église romaine? combien n'ont-ils pas contribué à l'affermir et à réparer ses pertes ?

Enfin, pour terminer cette partie, nous observons qu'outre l'ornement et le lustre que les belles-lettres prêtent à la foi et à la religion, elles leur rendent encore deux services très importants. Le premier, c'est qu'elles nous excitent puissamment à exalter et à célébrer la

gloire de Dieu; il est vrai que le Psalmiste el les autres écrivains sacrés nous invitent souvent à contempler, à publier les magnifiques et admirables œuvres de la Providence ; mais si nous ne pénétrions pas plus avant, si nous nous bornions à considérer leurs apparences extérieures, telles qu'elles se présentent à nos sens, Dieu serait par là faiblement glorifié, et nous lui ferions la même injure que si nous voulions juger de la richesse et de l'abondance d'un grand magasin de pierres précieuses, par ce qui se trouve étalé dans la rue à la vue des passants.

L'autre service, c'est que la phdosophie nous fournit, contre l'infidélité et l'hérésie, un puissant remède et un antidote excellent. Notre Sauveur, parlant aux sadducéens, leur disait : Vous vous tromjjez, vous ignorez les Ecritures et la puissance de Dieu : Erraiis nescientes Scriptiiras neque virlutem DeiK Par là, nous comprenons que, pour nous préserver de tomber dans l'erreur, Notre-Seigneur nous propose la lecture de deux livres : le premier est celui des Écritures, qui nous révèlent la volonté de Dieu ; le second est celui des créatures, qui nous manifestent sa puissance; or ce dernier livre est comme la clef du premier, non seulement en ce sens qu'il ouvre notre intelligence pour en découvrir le véritable sens, d'après les principes généraux de la raison et les règles du langage, mais encore particulièrement en ce sens, qu'il ouvre notre foi, pour nous faire méditer plus sérieusement sur la toute- puissance de Dieu, dont les caractères sont principalement imprimés dans ses ouvrages.

Et voilà ce que nous ont fourni les témoignages et les jugements de Dieu, pour faire connaître la véritable dignité et le prix de la science.

[De Augment. scient., lib. I, post med.)

1 Mallh. XXII, 29.

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