‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 20 sur 83 · LA MORALE SOUMISE A LA THEOLOGIE · texte numérisé non relu

LA MORALE SOUMISE A LA THEOLOGIE

Nous voudrions consacrer quelques chapitres de notre grand ouvrage à la médecine de l'àme. Si quelqu'un nous représente que la cure des esprits est l'office propre de la théologie sacrée , il ne dira rien que nous ne reconnaissions très véritable ; mais qui empêche de faire entrer la philosophie morale au service de la théologie, sur le pied d'une servante sage et d'une suivante fidèle qui la serve et qui soit toujours prête à exécuter ses ordres? Le Psalmiste témoigne, nous en convenons, que les yeux de la servante sont toujours attachés sur les mains de sa maîtresse ^ ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a bien des choses qui sont abandonnées aux

1 Psalm. cxxn, 2.

soins et au jugement de la servante. Il en est de même dans la morale : elle doit être entièrement dépendante de la théologie et docile à tous ses préceptes ; mais cela n'empêche pas que de son propre fonds elle ne puisse fournir bien des documents aussi sages qu'utiles.

{De Augmenl. scient., lib. VII, cap. m, ad init.)

CAUSES FINALES ET CAUSES PHYSIQUES ; ACCORD DES UNES ET DES AUTRES. PREUVES DE LA PROVIDENCE.

La recherche des causes finales est une partie de la métaphysique. Nous ne disons point que cette partie ait été entièrement négligée. Nous nous plaignons seulement qu'elle n'ait point été traitée dans le lieu convenable, puisque c'est dans la physique qu'on est en usage de s'en occuper, au lieu qu'on ne devrait s'en occuper qu'en traitant de la métaphysique. Au reste, s'il ne s'agissait que d'un défaut d'ordre, nos plaintes ne devraient être que légères, parce que dans les sciences l'ordre, qui contribue bien à leur ornement, n'appartient pas cependant à leur substance ; mais cette inversion de l'ordre a produit ici un désordre notable, et a été souverainement fatale à la philosophie; car la recherche des causes finales, placée dans la physique, a fait entièrement perdre de vue les causes physiques ; d'où il est résulté que les hommes, s'arrêtant à ces causes finales, souvent imaginaires, mais toujours belles en apparence, ont négligé la recherche des causes réelles et vraiment physiques, au grand détriment des sciences.

Ce reproche ne doit pas seulement être fait à Platon, qui, dans le vrai, ne s'occupe jamais que des causes

finales. Aristole, Galien', et d'autres philosophes méritent de le partager. Qu'un philosophe propose ces causes finales ; qu'il nous dise, par exemple : Les paupières et les poils qui les garnissent servent aux yeux comme de haie et de rempart ; ou bien : La peau dans les animaux est forte et épaisse, pour les défendre contre la chaleur et le froid; ou bien : La nature a placé les os dans les corps comme une espèce de charpente qui en soutient la fabrique; ou bien : Les arbres sont garnis de feuilles pour que les fruits souffrent m,oins des vents et du soleil ; ou bien : Les nuages s'élèvent en haut pour arroser la terre par les pluies ; ou bien : La terre est dense et solide afin de pouvoir porter les animaux. Qu'un philosophe, dis-je, examine et propose toutes ces causes finales quand il parle en métaphysicien, nous sommes bien éloigné de le trouver mauvais ; mais nous

^ Platon naquit à Athènes, ou à Egine, l'an 430 ou 429 av. J.-C. Il étudia à peu près tout ce que l'on enseignait de son temps. Ayant entendu Socrate, il abandonna la poésie, objet de ses premières affections, pour se livrer tout entier à la philosophie. L'injuste condamnation de son maître lui fit quitter Athènes; c'est alors qu'il voyagea dans la Grande Grèce, en Egypte et en Sicile. 11 put ainsi conférer avec les savants de ces pays. Les ouvrages de Platon sont nombreux. Ce philosophe mourut à l'âge de 81 ans. — Aristote naquit à Stagyre, en Macédoine, 384 ans av. J.-C. Dirigé d'abord dans ses études par son père, médecin du roi Amyntas, aïeul d'Alexandre, il s'attacha cnsuile pendant vingt ans à Platon, dont les leçons l'enthousiasmaient. En l'année 3i3, Philippe confia à Aristote l'éducatit-n de son fils Alexandre, alors âgé de treize ans. Ce grand philosophe se fixa pour quelque temps à Athènes, oij il fonda la célèbre école des péripatéticiens , ainsi appelée du nom de la promenade publique oi^i Aristote donnait ses leçons. Cet illustre personnage mourut à Chalcis, dans l'île d'Eubée, l'an 322 av. J.-C. — Galien, célèbre médecin, vint au monde à Pergame, vers l'an 131 de J.-C. 11 ne négligea rien pour s'instruire; il étudia à peu près toutes les sciences connues de son temps, voyagea, et se fit admirer surtout à Alexandrie et à Rome. Quoiqu'il ait exagéré la doctrine des causes finales, il a déclaré que l'harmonie de la création, et en particulier du corps humain, était une démonstration évidente de l'existence et de la sagesse du Créateur. Galien mourut dans sa patrie, l'an 210 de J.-C.

nous plaignons que, lorsqu'il parle et agit en physicien, il s'occupe de ces sortes de causes et se borne à leur recherche.

Les déplacements et les écarts, ainsi que nous l'avons déjà insinué, sont aux sciences ce qu'on a prétendu que le rémora est aux vaisseaux : ils les arrêtent, ils les empêchent (si l'on peut s'exprimer ainsi) de faire voile et de continuer leur route; et, pour parler sans figure, c'est à eux qu'on doit s'en prendre si la recherche des causes physiques est négligée et oubliée depuis si longtemps. Aussi nous ne craignons point de le dire : la philosophie naturelle de Démocrite ' et des philosophes qui, pour rendre raison de tout ce qui existe, n'ont eu recours ni à Dieu ni à aucune intelligence, qui ont attribué la structure de l'univers à une infinité de préludes et d'essais de la nature (qu'ils appellent, d'un seul nom, le destin ou le hasard), et qui ont prétendu trouver les raisons d'existence pour les choses particulières dans la nécessité de la matière, sans jamais faire intervenir les causes finales ; cette philosophie, dis-je,nous a paru, autant qu'on peut en juger par les fragments qui nous en restent, beaucoup plus solide, quant aux causes physiques, et pénétrant beaucoup plus avant dans la nature que la philosophie de Platon et d'Aristote, par cette raison seulement que Démocrite ne s'occupe jamais des causes finales, et que Platon et Arislote s'en occupent sans cesse. Aristote est en ce point bien plus blâmable que Platon, parce qu'après avoir beaucoup parlé des causes finales, il ne parle jamais de Dieu, qui en est cependant Tunique source ; parce qu'il met la nature à la place de Dieu ; parce qu'enfin il a traité des causes finales en logicien plutôt qu'en théologien.

En parlant ainsi , nous sommes bien éloigné de vou-

1 Démocrite. Voyez p. 2.

loir insinuer que toutes les causes finales sont des chimères, et ne sont pas dignes d'occuper les recherches d"un métaphysicien ; nous prétendons seulement que s'occuper uniquement de la recherche de ces causes , et négliger entièrement celle des causes physiques lors môme qu'on cultive le domaine de la physique, c'est di'vaster en quelque sorte cette dernière science, et mettre à ses progrès le plus grand obstacle ; car autrement, et nous l'avons déjà insinué, si on ne s'occupe des causes finales que dans le lieu où il convient de le tel ire, nous sommes persuadé qu'on ne peut s'en occuper qu'avec avantage, et que ceux-là sont dans une grande erreur qui s'imaginent que ces causes sont contraires aux causes physiques, et ne peuvent se concilier avec elles. Par exemple, après avoir observé que les poils de nos paupières sont faits pour garantir nos yeux, si on observe encore que ces poils naissent à l'orifice de la partie humide, nous le demandons, en quoi cette dernière cause, qui est physique, combat-elle la première, qui est finale? Si l'on dit encore que la force et V épaisseur de la peau dans les animaux a pour fin de les défendre contre les injures du temps, l'assignation de cette cause finale empêche-t-elle qu'on n'indique encore la cause physique , et qu'on ne dise que cette force de la peau a pour r,ause la contraction et le resserrement des pores, opérés par le froid et l'action de l'air? Il en est de même des autres causes finales et physiques : ces causes se concilient très bien les unes avec les autres ; il y a seulement cette différence entre elles , que l'une indique l'effet , et l'autre l'intention ; et certainement il n'y a rien en cela qui puisse répandre quelque doute sur la Providence divine et qui lui déroge en aucune manière ; au contraire, cet accord des causes physiques et des causes finales la prouve et la justifie admirablement. Je fais une comparaison. Dans l'ordre civil, si un politique

habile, pour parvenir à ses fins, se sert du ministère des autres sans cependant leur rien communiquer de ses vues et de ses desseins, en sorte qu'en exécutant ce que désire ce politique ils ignorent pleinement qu'ils concourent à ses vues ; ce politique ïie montre- 1- il pas une habileté et une sagesse beaucoup plus profonde et plus admirable que s'il avait fait part à ses agents de tous ses desseins? 11 en est de même dans les œuvres de Dieu ; lorsque la nature faisant une chose, la Providence en tire et en procure une autre, la sagesse de Dieu éclate bien davantage que si les caractères de cette Providence étaient imprimés sur chaque figure et chaque mouvement de la nature.

Aristote, après avoir imprégné toute la nature de causes finales, et enseigné que la nature ne fait rien en vain, qu'elle parvient toujours à son but si elle ne rencontre point d'obstacles, après avoir dit beaucoup d'autres choses de cette espèce, n'a plus besoin de recourir à la Divinité; mais Démocrite et Épicure, qui étaient patiemment écoutés de quelques philosophes subtils, tandis qu'ils se bornaient à vanter leurs atomes, ayant enfin prétendu que le concours fortuit de ces atomes avait donné naissance à cet univers, sans l'intervention d'aucune intelligence, ont fini par se couvrir de ridicule devant tous les hommes.

Loin donc que les causes physiques éloignent les hommes de reconnaître un Dieu et une Providence, il est arrivé, au contraire, que les philosophes qui se sont occupés de la recherche de ces causes n'ont point trouvé d'issue, au bout de leur travail, qu'en reconnaissant enfin un Dieu et une Providence.

[De Augment. scient., lib. III, cap. iv, vers, fin.)

SUR LA RELIGION i09

ÉLOGE DE LA RELIGION CHRETIENNE. CALOMNIE DE MACHIAVEL' CONTRE LA RELIGION CHRÉTIENNE

La bonté est incontestablement la première de toutes les vertus et de toutes les qualités de l'âme, puisqu'elle est le caractère et en quelque sorte l'image de la Divinité. Otez à l'homme la bonté, il ne sera plus qu'un être inquiet, méchant, malheureux, digne même d'être rangé dans la classe des insectes les plus nuisibles.

La bonté morale dont il s'agit répond à la vertu théologique qu'on appelle charité. Elle n'est pas susceptible d'excès , mais elle est susceptible d'erreur. Un désir excessif de la puissance a précipité les anges du ciel : un semblable désir de la science a chassé l'homme du paradis ; mais il ne peut jamais y avoir d'excès dans la charité, et jamais elle ne peut jeter dans aucun danger, ni les anges, ni les hommes.

L'inclination à la bonté est si profondément enracinée dans la nature humaine, que si les moyens et les occasions de s'exercer à l'égard des hommes lui manquent, elle s'exercera envers les animaux. Nous en avons un exemple dans les Turcs, d'ailleurs si cruels et. si barbares. Ils sont pleins de compassion pour les bêtes, et vont jusqu'à faire des aumônes aux oiseaux et aux chiens ; leur répugnance à les voir souffrir est telle que, si on en croit Rusbecq, qui était alors à Gonstanti-

1 Nicolas Machiavel naquit à Florence, en Tan 1459, d'une famille noble. Après s'être livré à la poésie, et avoir composé des contes immoraux, il prit part à plusieurs conspirations dans sa patrie. Nommé secrétaire et historiographe de la ville de Florence, il en écrivit l'histoire de 12Uo à 1494. Malgré ces deux emplois, Machiavel mourut dans l'indigence et la misère, en 1527. Son livre du Prince est, suivant Feller, le bréviaire des ambitieux, des fourbes et des scélérats. Cet ouvrage a été réfuté par Frédéric II, roi de Prusse, dans son Anti-Machiavel.

nople, un orfèvre vénitien y courut le plus grand danger d'être mis en pièces par le peuple pour avoir seulement mis un bâillon dans le long bec d'un certain oiseau.

Celte vertu de bonté ou de charité a cependant ses erreurs ; les Italiens ont un mauvais proverbe : Il est si hon, qu'il n'est bon à rien, disent-ils; et un de leurs docteurs (Nicolas Machiavel) n'a pas rougi d'écrire à peu près dans ces termes : que la religion chrétienne avait livré tons les hommes bons et justes en proie à la méchanceté des tyrans. Ce qui a occasionné cet indigne reproche de la part de Machiavel, c'est qu'il n'est effectivement aucune loi, aucune secte religieuse, ou philosophique, qui ait autant exalté la bonté que la religion chrétienne...

La bonté a plusieurs marques et plusieurs fonctions différentes : si quelqu'un se montre bon et humain à l'égard des étrangers , il prouve par là qu'il est citoyen du monde, et que son cœur peut être comparé, non à une île, qui est séparée des autres terres, mais au continent, qui les embrasse toutes; s'il compatit aux affections des autres , on peut dire que son cœur est semblable à cet arbre tant vanté de la Palestine, qui est blessé luimême lorsqu'il répand le baume ; s'il oublie et pardonne facilement les offenses, c'est une marque que son âme est si élevée, qu'elle est inaccessible aux injures; s'il est touché des plus petits services , on a la preuve que c'est aux intentions, et non point aux choses mêmes, qu'il met du prix; mais surtout, s'il est parvenu à ce suprême degré de perfection où était monté saint Paul , et qu'il aille jusqu'à se dévouer, comme cet apôtre, et consentir à être anathème pour le salut de ses frères, alors il est vrai de dire qu'il approche beaucoup de la nature divine, et qu'il est en quelque sorte semblable à Jésus-Christ.

[Fidel. Serm., cap. xiii.)

PENSÉES

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