‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 21 sur 83 · ORIGINE, ÉTENDUE ET RÈGLE DE LA PITIÉ · texte numérisé non relu

ORIGINE, ÉTENDUE ET RÈGLE DE LA PITIÉ

Le juste, dit Salomon, a pitié de ranimai qui lui appartient; mais la pitié des impies est cruelle. Justus miseretur animœ jumenti sui; sed misericordise impiorum crudeles^ C'est la nature elle-même qui a donné aux hommes rexcellent et noble sentiment de la intié : elle veut qu'ils retendent jusqu'aux animaux que la divine Providence a soumis à leur empire. Il est même très certain que plus un homme a d'élévation dans les sentiments, plus il embrasse d'objets dans sa pitié. Les âmes étroites et abâtardies croient que tous les êtres de cette espèce ne sont point faits pour les intéresser ; mais les âmes qui sont vraiment une digne portion de cet univers étendent leur affection à tout ce qui en fait partie. Aussi nous voyons que, sous l'ancienne loi, Dieu a donné plusieurs préceptes qui ont moins pour objet

1 Prov. xii, 10.

d'établir des rites que d'insinuer la pitié. Tel est le précepte de ne point manger la chair avec le sang. Les esséniens et les pythagoriciens ' s'abstenaient aussi de manger la chair des animaux; et encore aujourd'hui, dans l'empire du Mogol, il est des Indiens qui s'en abstiennent rigoureusement par principe de religion. Les Turcs eux-mêmes, cette nation par nature et par éducation cruelle et sanguinaire, font du bien aux animaux, et ne souffrent point qu'on les tourmente ou qu'on les maltraite en leur présence, ainsi que nous l'avons déjà observé : mais dans la crainte que la doctrine précédente ne paraisse autoriser toute espèce de pitié, Salomon ajoute à propos que la pitié des impies est cimelle. La pitié est véritablement cruelle, quand elle engage à épargner des criminels et des scélérats qui devraient être frappés par le glaive de la justice ; elle est alors plus cruelle que la cruauté même : car la cruauté ne s'exerce qu'à l'égard des individus, mais cette fausse pitié, à la faveur de l'impunité qu'elle procure, arme et pousse contre la totalité des honnêtes gens toute la troupe des scélérats.

{Fid. Serm., cap. lix, Cons. de negotiis, par. 14.)

1 Les esséniens formaient l'une des trois sectes qui divisaient les Juifs au moment de la naissance de Jésus-Christ. Ils fuyaient les grandes villes, vivaient en commun, et avaient une nourriture très frugale Ils menaient une vie entièrement contemplative, et si parfaite, que plusieurs des Pères de PÉglise les ont pris pour des chrétiens. — Les pythagoriciens étaient les disciples de Pylhagore , né à Samos vers Tan 584 av. J.-C, et mort à Crotoue, dans la Grande- Grèce, où il enseigna sa philosophie. La sobriété et l'abstinence se trouvaient au nombre des points les plus saillants de la morale de celte école.

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