ECLAIRCISSEMENTS ULTERIEURS SUR LA NATURE DES ESPRITS
Pour éclaircir mieux ce que je viens de remarquer sur la différence entre les corps et les esprits (car on ne sau-
' Dieu, par sa grâce, ne contraint pas la liberté des âmes. 11 ne se contente pas cependant de leur fournir des occasions favorables, comme Euler l'e.xplique ici; il agit directement sur l'âme, la pré-
rail être trop attentif à ce qui constitue cette différence, qui s'étend même si loin que les esprits n'ont rien de commun avec les corps, ni les corps avec les esprits), je vais encore ajouter les réflexions suivantes.
L'étendue, l'inertie et l'impénétrabilité sont des propriétés des corps ; les esprits n'ont ni étendue, ni inertie, ni impénétrabilité. Pour l'étendue, tous les philosophes sont d'accord qu'elle ne saurait avoir lieu dans les esprits. La chose est claire d'elle-même, puisque tout ce qui est étendu est aussi divisible, ou bien on y peut concevoir des parties; or un esprit n'est susceptible d'aucune division, on ne saurait concevoir la moitié ou le tiers d'un esprit. Tout esprit est plutôt un être entier qui exclut toutes parties : donc on ne saurait dire qu'un esprit ait de la longueur, de la largeur, ou de la profondeur. En un mot, tout ce que nous concevons dans l'étendue doit être exclu de l'idée dun esprit.
Je remarque d'abord que, puisqu'un esprit est un être d'une nature tout à fait différente de celle d'un corps , on n'y saurait même appliquer les questions qui supposent une grandeur; et il serait absurde de demander de combien de pieds ou de pouces un esprit est long, ou de combien de livres ou d'onces il est pesant. Ces questions ne peuvent être faites que sur des choses qui ont une longueur ou un poids : elles sont aussi absurdes que si, en parlant d'un temps, on voulait demander, par exemple, de combien de pieds une heure serait longue, ou combien de livres elle pèserait. Je puis toujours dire qu'une heure n'est pas égale à une ligne de 100 pieds, ou de 10 pieds, ou d'un pied, ni à aucune autre mesure; mais il ne s'ensuit pas de là qu'une heure soit un point géométrique. Une heure est d'une nature
vient, l'engage à faire le bien, et, ce qui est plus encore, il l'aide à le faire.
tout à fait différente, et on ne saurait lui appliquer aucune question qui suppose une longueur exprimable par pieds ou par pouces.
Il en est de même d'un esprit. Je puis toujours dire hardiment qu'un esprit n'est pas de dix pieds, ni décent pieds, ni d'aucun autre nombre de pieds; mais de là il ne s'ensuit pas qu'un esprit soit un point; aussi peu qu'une heure soit un point parce qu'elle ne peut être mesurée par pieds et par pouces.
Ce sera donc aussi une question absurde de demander en quel lieu un esprit existe; car, dès qu'on attache un esprit à un lieu, on lui suppose une étendue. Je ne saurais dire non plus en quel lieu se trouve une heure, quoiqu'une heure soit sans doute quelque chose : ainsi quelque chose peut être sans qu'elle soit attachée à un certain lieu. De la môme manière je puis dire que mon âme n"existe pas dans ma tète, ni hors de ma tête, ni en quelque lieu que ce soit, sans qu'on en puisse tirer la conséquence que mon âme n'existe point du tout ; aussi peu que l'heure d'à présent, dont je puis dire véritablement qu'elle n'exi-te ni dans ma têle, ni hors de ma tête. Un esprit existe donc sans qu'il existe dans un certain lieu; mais si nous faisons réflexion au pouvoir qu'un esprit peut avoir d'agir sur un certain corps, cette action se fait sans doute dans un certain lieu.
Ainsi, mon âme n'existe pas dans un certain lieu,
mais elle agit dans un certain lieu; et puisque Dieu a le
pouvoir d'agir sur tous les corps, c'est à cet égard qu'on
dit que Dieu est partout, quoique son existence ne soit
attachée à aucun lieu '.
(Z,e«rexxiv.)
1 Ici et dans les pages suivantes, Euler s'exprime d'une façon incorrecte; il semble confundre l'existence ou la présence dnns un lieu avec le fait d'oauper un lieu comme l'occupe un i-orps doué d'étendue. Évidemment sa pensée a été de démonirer l'immatérialité de l'àme ; mais le choix des mots et des comparaisons n'a pas été heureux.
CONTINUATION DU MEME SUJET, ET REFLEXIONS SUR L ETAT DES AMES APRÈS LA MORT
Votre Altesse trouvera bien étrange le sentiment que je viens d'avancer, que les esprits, en vertu de leur nature, ne sont nulle part. En prononçant ces mots, je risquerais d'être pris pour un homme qui nie l'existence des esprits, et par conséquent aussi celle de Dieu. Mais j'ai déjà fait sentir qu'une chose peut exister et avoir de la réalité sans qu'elle soit attachée à aucun endroit. Le faible exemple tiré d'une heure lève les plus grandes difficultés, quoiqu'il y ait d'ailleurs encore une différence infinie entre une heure et un esprit.
Etre dans un certain lieu est un attribut qui ne convient qu'à des choses corporelles; et puisque les esprits sont d'une tout autre nature, on ne doit pas être surpris ([uand on dit que les esprits ne se trouvent dans aucun lieu, ou, ce qui signifie la même chose, nulle part; et, d'après ces éclaircissements, je ne crains point de reproches à cet égard. C'est par là que j'élève la nature des esprits infiniment au-dessus de celle des corps. Tout esprit est un être pensant, réfléchissant, raisonnant, délibérant, agissant librement, et en un mot vivant; pendant que le corps n'a d'autres qualités que d'être étendu, susceptible de mouvement et impénétrable : d'où il résulte cette qualité universelle, que chaque corps demeure dans le même état tant qu'il n'y a point de danger qu'il arrive quelque pénétration, et, dans le cas où les corps se pénétreraient, s'ils continuaient à demeurer dans leur état, leur impénéti'ation même fournit les forces nécessaires pour changer leur état autant qu'il le
faut pour prévenir toute pénétration. C'est en quoi consistent tous les changements qui arrivent dans les corps: tout n'y est que passif; et tout y arrive nécessairement, et conformément aux lois du mouvement. Dans les corps il n'y a ni intelligence, ni volonté, ni liberté; ce sont les qualités éminentes des esprits, pendant que les corps n'en sont pas môme susceptibles.
C'est aussi des esprits que, dans le monde corporel, les principaux événements et les belles actions tirent leur origine; et cela arrive par l'action et l'influence que les âmes des hommes ont chacune sur leur corps. Or cette puissance que chaque âme a sur son corps ne saurait être regardée que comme un don de Dieu, qui a établi cette merveilleuse liaison entre les âmes et les corps : et puisque mon âme se trouve dans une telle liaison avec une certaine particule de mon corps cachée dans le cerveau, je puis bien dire que le siège de mon âme est au môme endroit, quoique à proprement parler mon âme n'existe nulle part, et ne se rapporte à cet endroit qu'en vertu de son action et de son pouvoir. C'est aussi l'influence de l'âme sur le corps qui en constitue la vie, qui dure aussi longtemps que cette liaison subsiste ou que l'organisation du corps demeure dans son entier. La mort n'est donc autre chose que la destruction de cette liaison; ensuite l'âme n'a pas besoin d'être transportée autre part : car, puisqu'elle n'est nulle part, elle est inditîérente à tous les lieux; et, par conséquent, s'il plaisait à Dieu d'établir après ma mort une nouvelle liaison entre mon âme et un corps organisé dans la lune, je serais dès l'instant dans la lune, sans avoir fait aucun voyage; et même si, à l'heure qu'il est, Dieu accordait à mon âme aussi un pouvoir sur un corps organisé dans la lune, je serais également ici et dans la lune, et il n'y aurait en cela aucune contradiction. Ce ne sont que les corps qui ne peuvent être en même temps à
deux endroits'; mais pour les esprits, qui n'ont aucun rapport aux lieux en vertu de leur nature, rien n'empêche qu'ils ne puissent agir à la fois sur plusieurs corps situés dans des endroits fort éloignés entre eux; et, à cet égard, on pourrait bien dire qu'ils se trouvent à la fois dans tous ces endroits.
Cela nous fournit un bel éclaircissement pour concevoir comment Dieu est partout : c'est que son pouvoir s'étend à tout l'univers et à tous les corps qui s'y trouvent. Par cette raison, il me semble qu'il ne serait pas bien de dire que Dieu existât partout; puisque l'existence d'un esprit ne se rapporte à aucun endroit : il faudrait plutôt dire que Dieu est présent partout; et c'est aussi le langage de la révélation.
La mort étant une dissolution de l'union qui subsiste entre l'àme et le corps pendant la vie, on peut se former quelque idée de l'état de l'àme après la mort. Comme l'âme, pendant la vie, tire toutes ses connaissances par le moyen des sens, étant dépouillée par la mort de ce rapport des sens, elle n'apprend plus rien de ce qui se passe dans le monde matériel; elle parvient à peu près dans le même état où se trouverait un homme qui serait devenu tout d'un coup aveugle, sourd, muet, et privé de l'usage de tous les autres sens. Cet homme conserverait bien les connaissances qu'il aurait acquises par le secours des sens, et il pourrait bien continuer à y faire ses réflexions ; surtout les propres actions qu'il a commises lui en fourniraient un grand sujet; enfin la faculté de raisonner lui resterait bien entière, puisque le corps n'y concourt en aucune manière.
[Lettre xxv.)
1 Dieu, cependant, peut faire que le même corps soit présent en plusieurs endroits à la fois. Les catholiques l'ont toujours cru en ce qui concerne la présence réelle de Jésus-Christ dans TEuchari-tie, et l'illustre Leibnitz a démontré qu'il ny avait là aucune impossibilité ni contradiction.
considérations plus detaillees sur l action de l ame sur le corps , et réciproquement du corps sur l'ame
L'âme étant la principale partie de notre être, elle vaut bien la peine que nous tâchions d'en approfondir les opérations. Votre Altesse se rappellera que l'union entre l'âme et le corps renferme une double influence : par l'une l'âme aperçoit et sent tout ce qui se passe dans un certain endroit du cerveau, et par l'autre elle a le pouvoir d'agir sur cette même partie du cerveau et d'y produire certains mouvements. Les anatomistes se sont donné bien de la peine pour découvrir cet endroit du cerveau qu'on a raison de nommer le siège de l'âme; non que l'âme s'y trouve actuellement, puisqu'elle n'est renfermée dans aucun lieu , mais parce que le pouvoir d'agir y est attaché. On peut dire que l'âme y est présente, mais non qu'elle y existe, ou que son existence y soit bornée. Cet endroit du cerveau est sans doute celui où tous les nerfs aboutissent; or les anatomistes prétendent que cela se fait dans une certaine partie du cerveau qu'ils nomment le corps calleux \ C'est donc ce corps calleux que nous pouvons regarder comme le siège de l'âme; et le Créateur a accordé à chaque âme un tel pouvoir sur le corps calleux de son corps, qu'elle y aperçoit non seulement tout ce qui se passe, mais qu'elle y
peut produire certaines impressions. Nous devons donc reconnaître ici une double action : l'une par laquelle le
1 C'est Descaries qui a fait prédominer cette doctrine, que le siège de l'âme est dans le cerveau. Suivant lui, la partie du cerveau où s'opère l'union de l'âme et du corps, c'est la glande pinéale. Voyez les Passions de l'âme, de Descartes (part. I, xxxi); et consultez aussi les récents travaux de M. Flourens. {Note de M. E. Saisset.)
corps agit sur l'âme, et l'autre par laquelle l'âme agit sur le corps; mais ces aclions sont inOniment différentes «le celles où les corps agissent sur les corps.
Par cette union de l'àme avec le corps calleux elle se trouve dans la plus étroite liaison avec le corps tout entier, par le moyen des nerfs qui sont distribués par tout le corps. Or les nerfs sont des fibres merveilleuses, et, selon toute apparence, remplies d'un fluide extrêmement subtil »; de sorte que le moindre changement qu'ils éprouvent à une extrémité est dans le même instant communiqué à l'autre extrémité dans le cerveau, où est le siège de l'àme. Réciproquement, la moindre impression (lue l'âme fait sur les extrémités des nerfs dans le corps calleux se transmet dans un instant par toute l'étendue de chaque nerf; et c'est par ce moyen que les muscles et les membres de notre corps sont mis en mouvement et obéissent aux ordres de l'àme.
Cette merveilleuse construction de notre corps le met dans une fort étroite liaison avec tous les objets extérieurs tant voisins qu'éloignés; ceux-là peuvent agir sur notre corps, ou par l'attouchement immédiat, comme il arrive dans le toucher et le goût, ou par leurs exhalaisons sur l'odorat. Les corps les plus éloignés agissent sur l'ouïe lorsqu'ils frémissent, et excitent dans l'air des vibrations qui viennent frapper nos oreilles; ensuite ils .igissent aussi sur la vue lorsqu'ils sont éclairés et qu'ils I ransmettent des rayons de lumière dans nos yeux , les- (|uels consistent pareillement dans une certaine vibralion causée dans ce milieu plus subtil que l'air, qu'on nomme éther. C'est ainsi que les corps tant voisins (|u'éloignés peuvent agir sur les nerfs de notre corps, et
1 Euler suit encore ici une théorie de Descaries, qui se représentoit les nerfs comme de petits tubes où circulait le fluide qu'il appelait esprits animaux. Cette hypothèse est aujourd'hui abandonnée l>our d'autres hypothèses. (.Voie de M. E. Saissel.)
causer certaines impressions dans le corps calleux, d'où râmè tire ses perceptions.
De tout ce qui fait donc une impression sur nos nerfs, il résulte un certain changement dans le cerveau, dont l'âme s'aperçoit, et en acquiert l'idée de l'objet qui a causé ce changement. Il y a donc ici deux choses à examiner : l'une est corporelle ou matérielle, c'est l'impression ou le changement causé dans le corps calleux du cerveau; l'autre est immatérielle ou spirituelle, c'est la perception ou la connaissance que l'àme en tire. C'est, pour ainsi dire, la contemplation de ce qui se passe dans le corps calleux, d'où toutes nos connaissances tirent leur origine.
Votre Altesse me permettra d'entrer dans un plus grand détail sur cet article important. Ne considérons d'abord qu'un seul sens, comme celui de l'odorat, qui, étant le moins compliqué, paraît le plus propre pour nous guider dans nos recherches. Que tous les autres sens soient supposés bouchés, et qu'on approche une rose du nez; les exhalaisons de cette fleur exciteront d'abord une certaine agitation dans les nerfs du nez, qui, étant transmise jusqu'au corps calleux, y causera aussi quelque changement ; et c'est en quoi consiste le matériel qui arrive à celte occasion. Ce petit changement causé dans le corps calleux est ensuite aperçu de l'âme, et elle en acquiert l'idée de l'odeur d'une rose; c'est ici le spirituel qui arrive : et nous ne saurions expliquer la manière dont cela se fait, puisqu'elle dépend de l'union miraculeuse que le Créateur a établie entre l'âme et le corps. Il est certain cependant que, lorsque ce changement se fait dans le corps calleux, il naît dans l'âme l'idée de l'odeur d'une rose; ou bien la contemplation de ce changement fournità l'âme une certaine idée, qui est celle de l'odeur de la rose, mais rien au delà : car, puisque les autres sens sont fermés, l'âme ne saurait juger
<le la nalure de l'objet même qui a occasionné celte idée; ce n'est que cette seule idée de l'odeur de la rose qui s'excite dans l'âme. Nous comprenons de là que l'âme ne se forme pas elle-même cette idée, qui lui serait demeurée inconnue sans la présence d'une rose. Tl y a plus : l'âme n'est pas indifférente à cet égard, la perception de cette idée lui est agréable, l'âme en quelque manière y est intéressée elle-même. Aussi dit-on que l'âme sent l'odeur de la rose, et cette perception se nomme sensalion.
Il en est de môme de tous les autres sens; chaque objet dont ils sont frappés excite dans le corps calleux un certain changement, que l'âme observe avec un certain sentiment agréable ou désagréable, et elle en tire une idée proportionnée à l'objet qui en est la cause. Cette idée est accompagnée d'une sensation, qui est d'autant plus forte et plus sensible que l'impression sur le corps calleux sera vive. C'est ainsi que l'âme, en contemplant les changements causés dans le corps calleux, acquiert des idées et en est affectée; et c'est ce qu'on entend sous le nom de sensation.
{Lettre xxvi.)
SUR LES FACULTÉS DE l'aME ET SUR LE JUGEMENT
Si nous n'avions d'autre sens que l'odorat, nos connaissances seraient bien bornées: nous n'aurions d'autres sensations que des odeurs, dont la diversité, quelque grande qu'elle pût être, n'intéresserait pas beaucoup notre âme, si ce n"est que les odeurs agréables lui causeraient quelque plaisir, et les désagréables, quelque déplaisir.
Mais cette même circonstance nous conduit à une question très importante : D'où vient qu'une odeur nous est agréable, et une autre désagréable? Il n'y a aucun doute que les odeurs agréables ne produisent dans le corps calleux une autre agitation que les odeurs désagréables ; mais pourquoi une agitation dans le corps calleux peut-elle plaire à l'àme, pendant qu'une autre kii déplaît, et lui est souvent même insupportable? La cause de cette différence ne réside plus dans le corps et la matière ; il faut la chercher dans la nature même de l'âme, qui jouit d'un certain plaisir à sentir certaines agitations, pendant que d'autres lui causent de la peine; et, par cette raison, la véritable cause nous est inconnue. Nous comprenons par là que l'âme fait plus que simplement apercevoir ce qui se passe dans le cerveau ou le corps calleux; elle joint à la sensation un jugement sur l'agréable et le désagréable : et par conséquent elle exerce, outre la faculté d'apercevoir, encore une autre faculté différente, qui est celle déjuger; et ce jugement est tout à fait différent de la simple idée d'une odeur ' . La même considération du seul sens de l'odorat nous découvre encore d'autres actions de l'âme. Dès que les odeurs changent, ou qu'on présente au nez un œillet après une rose, l'âme aperçoit non seulement l'une et l'autre odeur, mais elle remarque aussi une différence. De là nous voyons que l'âme conserve encore l'idée précédente, pour la comparer avec la suivante; c'est en quoi consiste la réminiscence ou la mémoire, par laquelle nous pouvons rappeler les idées précédentes et passées. Or la véritable source de la mémoire nous est
i Cette distinction établie par Eulor entre les deux éléments de la perception, savoir, la sensation d'une part, et de l'autre le jugement, a été fort développée et approfondie par les philosophes de l'école écossaise, Reid, Steward et leurs disciples contemporains.
( IXole de M.E. Saisel.)
encore entièrement cachée. Nous savons bien que le corps y a beaucoup de part, puisque l'expérience nous apprend que des maladies et d'autres accidents arrivés au corps affaiblissent et détruisent souvent la mémoire; cependant il est également certain que le rappel des idées est un ouvrage' propre de l'âme. Une idée rappelée est essentiellement différente d'une idée actuellement excitée par un objet. Je me souviens bien du soleil que j'ai vu aujourd'hui, mais cette idée diffère beaucoup de celle que j'ai eue en regardant le soleil.
Quelques auteurs prétendent que, quand on rappelle une idée, il arrive dans le cerveau une agitation semblable à celle qui a fait naître cette idée ; mais si cela était, je verrais actuellement le soleil, ce ne serait plus l'idée rappelée. Ils disent bien que l'agitation qui accompagne l'idée rappelée est beaucoup plus faible que l'actuelle; mais cela ne me satisfait pas non plus: il s'ensuivrait que quand je me rappelle l'idée du soleil, ce serait autant que si je voyais la lune, dont la lumère, comme Votre Altesse se souviendra, est environ 200,000 fois plus faible que celle du soleil. Mais voir la lune actuellement, et se souvenir simplement du soleil, sont deux choses tout à fait différentes. Nous pouvons bien du^e que les idées rappelées sont les mêmes que les actuelles, mais cette identité ne se rapporte qu'à l'àme : à l'égard du corps, l'idée actuelle est accompagnée d'une certaine agitation dans le cerveau, pendant que la rappelée en est destituée. Aussi dit-on que l'idée que je sens actuellement, ou qu'un objet qui agit sur mes sens excite dans mon âme, est une sensation, mais on ne saurait dire qu'une idée rappelée fût une sensation. Souvenir et sentir demeurent toujours deux choses infiniment différentes '.
' Encore une excellente observation et un excellent argument dont les derniers philosophes spiritualistes d'Ecosse et de France se sont
Donc, lorsque l'àme compare entre elles deux odeurs différentes, l'une dont elle a l'idée actuellement par la présence d'un objet qui agit sur le sens de l'odorat, et l'autre qu'elle a eue autrefois et qu'elle se rappelle à présent, elle a, en effet, deux idées à la fois, l'idée actuelle et l'idée rappelée; et en prononçant laquelle lui est plus ou moins agréable ou désagréable, elle déploie une faculté particulière, distinguée de celle par laquelle elle ne fait que contempler ce qui se présente dans son siège ou dans le corps calleux.
Mais l'àme exerce encore d'autres opérations lorsqu'on lui présente successivement plusieurs odeurs ; car, pendant qu'elle est frappée de chacune, elle se souvient des précédentes : et de là elle acquiert une notion du passé et du présent, et même du futur, en tant qu'elle entend parler de nouvelles sensations semblables à celles qu'elle vient d'éprouver. Elle en tire aussi l'idée de la succession, en tant qu'elle sent successivement d'autres impressions; et de là résulte l'idée de la durée et du temps; et en remarquant la diversité des sensations qui se succèdent l'une à l'autre, elle commence à compter, un, deux, trois, etc.; quoique cela n'aille pas loin, à cause du défaut de signes ou noms pour marquer les nombres. Car je suppose ici un homme qui ne commence qu'à exister, et qui n'a encore éprouvé d'autres sensations que celles dont je viens de parler : il est encore fort éloigné de l'usage de la langue; il ne sait que déployer ses premières facultés sur les simples idées que le sens de l'odorat lui présente.
Votre Altesse voit donc que cet homme est déjà parvenu à se former des idées de la diversité, du présent, du passé, et même du futur; ensuite, de la succession, de la durée du temps et des nombres, au moins les plus
servis à bon droit conlre le sensualisme de Locke, David Hume et Condillac. {Noie de M. E. Saisset.)
simples. Quelques auteurs prétendent que cet homme ne saurait acquérir l'idée de la durée du temps, sans une succession de diverses sensations; mais il me semble (jue la même sensation, par exemple l'odeur de la rose, lui étant continuée longtemps, il en serait autrement aiïecté que si cette sensation ne durait que peu de temps. Une fort longue durée de la même sensation lui causerait enfin l'ennui, ce qui exciterait en lui nécessairement l'idée de la durée. Il faut bien convenir que l'àme de cet homme éprouve un autre effet, lorsque la même sensation dure longtemps, que lorsqu'elle ne dure qu'un moment; et l'àme s'apercevra bien de cette différence : elle aura donc quelque idée de la durée et du lemps sans que les sensations varient'.
Ce sont des réflexions que l'àme fait à l'occasion de ses sensations, et qui appartiennent proprement à la spiritualité de l'àme, le corps ne lui fournissant que de simples sensations. Or déjà leur perception est un acte de la spiritualité de l'àme; car un corps ne saurait jamais acquérir des idées, et encore moins y faire des réflexions.
{ Lettre xxvii.)