DE L IMPRESSION DES SENSATIONS SUR LAME
Les premières idées nous viennent sans doute des objets réels qui frappent nos sens ; et tant que nos sens sont frappés de quelque objet, il s'excite dans l'àme une
^ Cette théorie, qui fait dériver l'idée de durée de l'idée de succession, est la théorie de Locke. L'objection que lui adresse Euler est très juste et très fine; elle n'a pas échappé à Reid, et M. Royer-Coliard l'a reproduite dans ses belles et profondes leçons sur la durée, qui restent son principal titre philosophique. {?iote de M. E. Saisset.)
sensation de ce même objet. Ces sens représentent à l'âme non seulement les idées de cet objet, mais ils lui assurent encore son existence hors de nous. Or il est important de remarquer que la sensation n'est pas indifférente à rame, mais qu'elle est toujours accompagnée de quelque plaisir ou de quelque déplaisir plus ou moins grand. Ensuite, ayant acquis une fois par ce moyen l'idée de quelque objet, elle ne se perd pas aussitôt que l'objet cesse d'agir sur nos sens; ce n'est que la sensation dont l'âme est affectée agréablement ou désagréablement qui se perd alors, mais l'idée même de cet objet se conserve dans Tàme. Ce n'est pas que l'idée lui demeure toujours présente, ou que l'âme y pense continuellement; mais elle a le pouvoir de réveiller et de rappeler cette idée aussi souvent qu'elle le veut.
Cette faculté de l'âme de rappeler les idées une fois perçues est nommée la réminiscence et Vimagination, qui contient la source de la mémoire. Sans cette faculté de se souvenir des idées passées, la première, de sentir, ne nous servirait de rien; si nous perdions à chaque moment le souvenir des idées que nous avons perçues, nous serions toujours dans le cas des enfants nouvellement nés, et dans la plus profonde ignorance. L'imagination est donc le don le plus précieux que le Créateur ait donné à nos âmes; et c'est là que leur spiritualité brille avec le plus grand éclat, puisque parce moyen les âmes s'élèvent successivement aux plus sublimes connaissances. Mais, quoique les idées rappelées nous représentent les mêmes objets que les idées perçues, elles en diffèrent cependant en ce qu'elles ne sont pas accompagnées de la sensation , ni de la conviction que les objets des idées existent réellement. Quand Votre Altesse a vu une fois un incendie, elle peut se rappeler cette même idée quand elle veut, sans pourtant s'imaginer qu'il y en a actuellement un. Il est même
possible qu'elle ne pense pras pendant très longlemps à cet incendie, sans pourtant perdre le pouvoir de rappeler cette idée. Il en est de même de toutes les idées que nous avons une fois perçues; mais il n'arrive néanmoins que trop souvent que nous en perdons le souvenir presque tout à fait, ou que nous les oublions. On remarque cependant une très grande différence entre les idées oubliées et les idées tout à fait inconnues, ou que nous n'avons jamais eues : à l'égard des premières, dès que le même objet se présente de nouveau à nos sens, nous en saisissons beaucoup plus facilement l'idée, et nous nous souvenons fort bien que c'est la même que nous avons oubliée; il n'en serait pas ainsi, si nous n'en avions jamais eu l'idée.
C'est ici que les matérialistes se vantent de trouver les plus fortes preuves pour soutenir leur sentiment. Ils disent que de là il est très clair que l'àme n'est autre chose qu'une matière subtile sur laquelle les objets externes sont capables de faire quelques légères impressions par le moyen des sens ; que cette impression n'est autre chose que l'idée des objets, et que, tant qu'elle dure, le souvenir se conserve; mais que nous l'oublions quand cette impression s'efface tout à fait. Si ce raisonnement était fondé, les idées devraient toujours nous demeurer présentes jusqu'à ce que nous les oubliions; ce qui n'arrive pas pourtant, car nous les rappelons quand nous voulons; et si l'impression était effacée, comment la matière pourrait-elle se souvenir qu'elle eut autrefois cette impression, lorsqu'elle la reçoit de nouveau? Ensuite, quoiqu'il soit très certain que l'action des objets sur les sens produit dans le cerveau quelque changement, ce changement est infiniment différent de l'idée qui en est occasionnée; et tant le sentiment du plaisir et du déplaisir que le jugement sur l'objet même (jui a causé cette impression, exige ouvertement un être
loul à lait dilTérenl de la matière et doué de qualités d'une tout autre nature.
Nos connaissances ne se bornent pas aux idées senties, et les mêmes idées rappelées nous en forment, par abstraction, des idées générales, qui renferment à la fois un grand nombre d'idées individuelles : et combien d'idées abstraites ne formons-nous pas sur les qualités et les accidents des objets, auxquelles ne répond absolument rien qui soit corporel, comme les notions de la vertu, de la sagesse', etc.
Gela ne regarde encore que Ventendement , qui ne comprend qu'une partie des facultés de l'âme; l'autre partie n'est pas moins étendue : c'est la volonté et la liberté, d'où dépendent toutes nos résolutions et nos actions. Dans le corps il n'y a rien qui ait le moindre rapport avec cette qualité par laquelle l'âme se détermine librement à certaines actions, et même après des délibérations bien mûres. Elle a égard à des motifs san> qu'elle en soit forcée; et, en un mot, la liberté est si essentielle à l'âme et à tous les esprits, qu'il serait impossible d'imaginer un esprit sans liberté, pas plus qu'un corps sans étendue. Dieu môme ne saurait dépouiller un esprit de cette propriété essentielle.
C'est aussi par là qu'il est facile de résoudre toutes
les questions embarrassantes sur l'origine du mal, sur
la permission du péché et de tous les maux dont le monde
est accablé, et dont la liberté des hommes est la seule
source.
[Lettre xli.)
1 Euler pouvait dire plus : les idées de vertu et de sagesse ne sont pas seulement des idées abstraites, et partant incorporelles; elles sont aussi des idées absolues. La vertu et la sagesse se rapportent à ce qui doit être, tandis que les idées sensibles ne représentent que ce qui est. {IS'ote de M. E. Saisset.)
CONSIDERATIONS PLUS DETAILLEES SUR L ORIGINE ET LA PERMISSION DU MAL ET DES PÉCHÉS DANS LE MONDE
L'origine et la permission du mal dans le monde est un article qui a de tout temps fort embarrassé les théologiens et les philosophes. Croire que Dieu, cet être souverainement bon, ait créé ce monde, et y voir fourmiller tant de maux, paraît si contradictoire, que plusieurs d'entre eux ont cru être forcés d'admettre deux principes, l'un souverainement bon et l'autre souverainement méchant : c'était le sentiment des anciens hérétiques connus sous le nom de manichéens , qui , ne voyant d'autre moyen d'expliquer l'origine du mal, furent réduits à cette extrémité'. Quoique cette question soit extrêmement compliquée, la seule remarque sur la liberté des hommes, qui est une propriété essentielle des esprits, fait d'abord disparaître une bonne partie des difficultés qui sans cela seraient insurmontables.
En effet, dès que Dieu a créé des hommes, il n'était plus temps d'empêcher le péché, leur liberté n'étant susceptible d'aucune contrainte. Mais, dira-t-on, il aurait mieux valu ne pas créer tels ou tels hommes ou tels esprits, dont Dieu a prévu qu'ils abuseraient de la liberté et se livreraient au péché. C'est sur quoi je crois téméraire d'entrer en discussion, et de vouloir juger sur le choix que Dieu aurait pu faire en créant les esprits; peut-être que le plan de l'univers demandait l'existence de tous les esprits possibles. En effet, quand nous réflé-
1 L'anliTque doctrine de Zoroastre, qui admettait deux principes dea choses, le bien et le mal, fut ranimée, au ni" siècle de l'ère chrétienne, par Manès ou Manichée, qui essaya de la combiner avec certaines idées de l'Évangile. De là une secte nombreuse et puissante sous le nom de manichéens. {Noie de M. E. Saissel.)
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chissons que non seulement noire terre, mais aussi toutes les planètes sont des habitations pour des êtres raisonnables, et que même toutes les étoiles fixes sont des soleils , dont chacun a autour de lui un certain nombre de planètes aussi habitées, il est clair que le nombre de tous les êtres doués de raison qui ont existé, qui existent et qui existeront dans tout l'univers, doit être infini. C'est donc une hardiesse inexcusable de vouloir prétendre que Dieu n'aurait pas dû accorder l'existence à un grand nombre d'esprits; et ceux mêmes qui font ce reproche à Dieu ne voudraient pas être certainoment du nombre de ceux auxquels la création eût él refusée. Cette première objection est donc suffisamment détruite, et il ne répugne pas avec les perfections de Dieu que l'existence ait été accordée à tous les esprits, tant mauvais que bons.
Ensuite on prétend que la méchanceté des esprits, ou êtres raisonnables, aurait pu être réprimée par la toutepuissance divine; sur quoi je remarque que la liberté est si essentielle à tous les esprits, qu'elle ne souffre aucune contrainte : l'unique moyen de gouverner les esprits consiste dans les motifs pour les déterminer au bien et les détourner du mal; mais aussi, à cet égard, ne trouve-t-on pas le moindre sujet de se plaindre. Les plus grands motifs ont certainement été proposés à tous les esprits pour les porter au bien, puisque ces motifs sont fondés sur leur propre salut; mais ils ne les contraignent en aucune façon, car cela serait contraire à la nature des esprits, et à tous égards impossible. Quelque méchants que soient les hommes, ils ne s'excuseront jamais par l'ignorance des motifs qui les auraient dû porter au bien : la loi divine, qui tend à leur propre salut, est gravée dans leur cœur, et c'est toujours leur [»ropre faute quand ils se précipitent dans le mal. La religion nous découvre aussi tant d'autres moyens que
Dieu emploie pour nous rameiier de nos égarements, que de ce côté-là nous pouvons assurer hardiment que Dieu n'a rien omis de ce qui pouvait prévenir l'éclat de la méchanceté des hommes et d'autres êtres raisonnables.
Mais ceux qui s'égarent dans ces doutes sur l'origine et la permission du mal dans ce monde, confondent continuellement le monde corporel avec le monde spirituel; ils s'imaginent que les esprits sont susceptibles d'une semblable contrainte que les corps. Une sévère discipline est souvent capable d'empêcher que parmi les enfants d'une famille, parmi les soldats d'une armée, pu parmi les bourgeois d'une ville, la méchanceté ne parvienne à éclater ouvertement; mais il faut bien remarquer que cette contrainte ne regarde que le corporel, elle n'empêche en aucune manière que les esprits ne soient aussi méchants et aussi vicieux que s'ils jouissaient de toute la licence possible. Le gouvernement mondain se contente bien d'une telle tranquillité extérieure ou apparente, et ne se soucie pas beaucoup de la vraie disposition des esprits; mais devant Dieu toutes les pensées sont à découvert , et les mauvaises inclinations sont aussi abominables, quoiqu'elles soient cachées devant les hommes, que si elles éclataient dans les plus noires actions. Les hommes se laissent éblouir par de fausses apparences; mais Dieu regarde les vraies dispositions de chaque esprit, en tant qu'elles sont vertueuses ou vicieuses, et cela indépendamment des actions qui en résultent.
L'Écriture sainte contient là -dessus les plus fortes déclarations, en nous apprenant que celui qui médite seulement la perte de son prochain en se laissant entraîner par la haine, est, devant Dieu, aussi coupable ([ue celui qui le tue actuellement; et que celui qui se laisse éblouir par le désir des biens d'autrui, est, de-
vant Dieu, aussi bien un voleur que celui qui vole en effet.
C'est donc à cet égard que le gouvernement de Dieu sur les esprits ou êtres raisonnables est infiniment différent de celui que les hommes exercent sur leurs pareils ; et on se trompe beaucoup quand on s'imagine qu'un gouvernement qui paraît meilleur aux yeux des hommes, le soit réellement au jugement de Dieu, C'est une réflexion que nous ne devons jamais perdre de vue.
(Lettre xvu.)