SUR LES MAUX MORAUX ET PHYSIQUES
Quand on se plaint des maux qui régnent dans ce monde, on les distribue en deux classes : les maux moraux et les maux physiques'. La classe des maux moraux renferme les inclinations mauvaises ou vicieuses, les dispositions des esprits au mal, ou bien le péché, qui est sans doute le plus grand mal et la plus grande imperfection qui puisse exister.
En effet, à l'égard des esprits, il ne saurait y avoir un plus grand dérèglement que quand ils s'écartent des lois éternelles de la vertu et qu'ils s'abandonnent au vice. La vertu est le seul moyen de rendre un esprit heureux, et il serait impossible à Dieu de rendre heureux un esprit vicieux. Tout esprit adonné au vice est nécessairement malheureux; et tant qu'il ne retourne pas à la
1 Le mal physique tire primitivement son nom du mot grec çycrtxov, qui veut dire naturel. Ce n'est pas seulement la douleur corporelle, c'est tout mal imposé à l'homme par la nature des choses, tout mal indépendant de notre volonté. Au contraire, le mal qu'on appelle proprement mal moral, c'est l'œuvre de la volonté humaine.
{Note de M. E. Saissel.)
SUR LA RELIGION 33o
vertu, ses malheurs ne sauraient jamais finir : et voilà l'idée que je me forme des diables, des esprits méchants et de l'enfer, laquelle me paraît être très bien d'accord avec ce que la sainte Écriture nous enseigne là-dessus.
Les esprits forts se moquent quand ils entendent parler des diables ; mais comme les hommes ne sauraient prétendre d'être les meilleurs de tous les êtres raisonnables, ils ne sauraient se vanter non plus d'être les plus méchants; il y a sans doute des êtres beaucoup plus méchants que les hommes les plus malicieux, et ci' sont les diables. J'ai déjà fait voir à Votre Altesse que l'existence de tant d'hommes et d'esprits malins ne nous doit pas être une pierre d'achoppement contre les perfections de ce monde, et en particulier contre l'Etre suprême. Un esprit, sans en excepter le diable, est toujours un être excellent et infiniment supérieur à tout ce ({u'on peut concevoir dans le monde corporel; et ce monde, en tant qu'il renferme un nombre infini d'esprits de tous les ordres ditlérents, est toujours l'ouvrage le [dus parfait. Or, tous les esprits étant essentiellement libres, le péché était possible dès le commencement deleur existence, et ne pouvait pas être empêché, même par la toute-puissance divine. Ensuite les esprits sont les auteurs des maux (jui résultent nécessairement du péché, chaque être libre étant toujours l'unique auteur des actions qu'il commet ; et par conséquent ces maux ne sauraient être mis au compte du Créateur, pas plus que, parmi les hommes, l'ouvrier qui fait des épées n'est resl»onsable des malheurs qu'elles causent. Ainsi, pour les maux moraux dont ce monde est rempli, la souveraine bonté de Dieu est suffisamment justifiée.
L'autre classe des maux physiques contient toutes les calamités et les misères auxquelles les hommes sont exposés dans ce monde. On convient bien que la plupart est une suite nécessaire de la malice et des penchants
vicieux dont les hommes, aussi bien que d'autres esprits, sont infectés; mais puisque ces suites se communiquent par le moyen des corps, on demande pourquoi Dieu a permis que les esprits méchants puissent agir si efficacement sur les corps, et s'en servir comme d'instruments pour exécuter leurs desseins pernicieux? Un père qui verrait son fils sur le point d'assassiner un homme lui arracherait de la main l'épée , et ne permettrait point qu'il se rendît coupable d'un tel forfait. Là-dessus j'ai déjà remarqué que ce fils scélérat est également coupable devant Dieu, soit qu'il exécute son dessein ou qu'il fasse inutilement tous ses efforts pour y réussir; et le père qui l'en retient ne le rend point pour cela meilleur.
Cependant on peut soutenir très hardiment que Dieu ne permet pas un libre cours à la malice des hommes. S'il n'y avait rien qui arrêtât l'exécution de tous les pernicieux desseins des hommes, combien serions-nous malheureux ! Nous voyons souvent que les méchants rencontrent de grands obstacles; et quoiqu'ils réussissent, ils ne sont pas les maîtres des suites de leurs actions, qui dépendent toujours de tant d'autres circonstances qu'elles tournent enfin d'une façon tout à fail différente. Cependant on ne saurait nier qu'il n'en résulte des calamités et des misères qui tourmentent le genre humain; et l'on s'imagine que le monde serait infiniment mieux gouverné, si Dieu mettait un frein invincible à la méchanceté et à l'audace des hommes.
Il serait sans doute fort aisé à Dieu de faire mourir un tyran avant qu'il opprimât tant d'honnêtes gens, et de rendre muet un juge injuste avant qu'il prononçât une sentence pernicieuse. Alors nous pourrions vivre paisiblement en repos et jouir de tous les agréments de la vie, supposé que Dieu nous accordât une bonne santé et tous les biens que nous souhaiterions, et notre bonheur
serait le mieux établi. C'est sur ce pied qu'on voudrait (lue le monde fût gouverné pour nous rendre tous heureux, les méchants hors d'état d'exercer leur malice, et les bons dans la possession et la paisible jouissance' de lous les biens qu'on pourrait souhaiter.
On croit avec raison que Dieu veut sérieusement le bonheur des hommes , et on est surpris que ce monde soit SI différent du plan qu'on s'imagine être le plus |>ropre à remplir ce but. Nous voyons plutôt que les méchants jouissent non seulement bien souvent de tous les avantages de cette vie, mais qu'ils sont aussi en état d'exécuter leurs pernicieux desseins, à la confusion des honnêtes gens, et que les bons sont souvent opprimés et accablés des maux les plus sensibles, de douleurs, de maladies, de chagrins, de pertes considérables de leurs biens, et en général de toutes sortes de calamités, et enfin que tous les bons, aussi bien que les méchants, doivent infailliblement mourir, ce qui paraît de tous les maux le plus grand.
En regardant le monde de ce côté, on se trouve fort tenté de douter de la sagesse et de la bonté souveraines du Créateur, et il y a eu de tout temps des fidèles même <liu se sont égarés là-dessus : c'est un écueil contre lequel il faut se tenir bien sur ses gardes.
Quand même notre existence serait uniquement bornée à la vie présente, il s'en faudrait beaucoup que la possession des biens de ce monde , la jouissance de tous les plaisirs, fût le comble de notre bonheur. Tout le monde convient que la vraie félicité consiste dans le repos et le contentement de l'àme, qui ne se trouve presque jamais accompagné du brillant état qui semble heureux à ceux qui ne jugent que par les apparences. L'insuffisance de ces biens mondains pour nous rendre heareux se manifeste encore davantage quand nous réfléchissons sur notre vraie destination. La mort ne finit
pas noire existence, mais nous transmet plutôt dans un., autre vie, qui doit durer à jamais. Les facultés de notre âme et nos lumières seront sans doute alors portées a un plus haut degré de perfection , et c'est de 1 état ou nous nous trouverons alors que dépend notre vraie félicité Or cet état ne saurait être heureux sans la vertu d les perfections les plus sublimes. Les perfections mÛnie. de l'Être suprême, que nous n'apercevons maintenanl qu'à travers des nuages fort épais, brilleront alors avt.le plus grand éclat, et seront le principal objet de noliv contemplation, de notre admiration et de notre adoration C'est là que non seulement notre entendemenl trouvera les plus parfaites connaissances, mais c'est encore là que nous osons espérer d'entrer en grâce aupre. de l'Être suprême, et d'être admis aux plus grande, faveurs de son amour. Combien heureux ne jugeons-nous pas ceux qui se trouvent dans la jouissance des faveur> d'un grand prince, surtout quand ce prince est véritablement grand, quoique ces mêmes faveurs soient accon.pagnées de quantité d'amertume! Que sera-ce donc dan^ la vie future, où le Dieu tout-puissant nous remplira lui-même de son amour, et d'un amour dont les effets ne seront jamais interrompus par aucun revers? Ce sera pour lors un degré de bonheur qui surpassera infinimeul tout ce que nous pouvons concevoir.
Or pour participer à ces faveurs infinies de lamo-n de l'Être suprême, il est très naturel que de notre colnous soyons de même tout pénétrés du plus vif amour envers lui. Cette union bienheureuse exige absolumeiil de notre part une certaine disposition, sans laquelle nous serions incapables d'y avoir la moindre part; et cette disposition consiste dans la vertu, dont le fondement est l'amour de Dieu et celui du prochain. C'est do.. uniquement à la vertu que nous devons tâcher de parvenir dans cette vie, dans laquelle nous n'existons qu.^
pour nous préparer à nous rendre dignes de participer au bonheur souverain et éternel.
De là nous devons juger tout autrement des événements qui nous arrivent dans cette vie. Ce n'est pas la possession des biens de ce monde qui nous rend heureux ; c'est plutôt une situation telle qu'elle nous conduise efficacement à la vertu. Si la prospérité était un moyen sûr pour nous rendre vertueux, alors on pourrait se plaindre des adversités ; mais ce sont plutôt les adversités qui peuvent nous affermir dans la vertu, et à cet égard toutes les plaintes des hommes sur les maux physiques de cette vie sont aussi détruites.
Votre Altesse comprend donc clairement que Dieu a eu les raisons les plus solides d'introduire dans ce monde tant de calamités et de misères, et que tout aboutit ouvertement à notre salut. Il est bien vrai que ces calamités sont pour la plupart des suites naturelles de la méchanceté et de la corruption des hommes; mais c'est aussi ici que nous devons principalement admirer la sagesse infinie de l'Être suprême, qui sait diriger les actions les plus vicieuses à notre salut. Tant de gens de bien ne seraient pas parvenus à la vertu, s'ils n'avaient pas été opprimés et tourmentés par l'injustice des autres.
J'ai déjà remarqué que les mauvaises actions ne sont mauvaises qu'à l'égard de ceux qui les commettent ; il n'y a que la méchante détermination de leur âme qui soit criminelle : l'action même étant une chose purement corporelle, en tant qu'on l'envisage indépendamment de celui qui l'a commise, elle ne renferme rien ni de bien ni de mal. Un maçon, en tombant d'un toit sur un homme, le tue aussi bien que l'assassin le plus décidé. L'action est tout à fait la même; mais le pauvre maçon n'en est pas responsable, tandis que l'assassin mérite les peines les plus sévères. Ainsi, quelque crimi-
nelles que soient les actions à l'égard de ceux qui les commettent, nous les devons regarder tout autrement, en tant qu'elles nous regardent, ou qu'elles ont quelque influence sur notre situation. Alors nous devons réfléchir que rien ne nous saurait arriver qui ne soit parfaitement d'accord avec la souveraine sagesse de Dieu. Les méchants peuvent bien commettre des injustices, mais nous n'en souffrons jamais; personne ne nous fait jamais lort, quoiqu'il ait bien tort lui-même; et dans tout ce ijui nous arrive, nous devons toujours regarder Dieu comme si c'était lui qui commandât immédiatement que cela nous arrive. Outi'e cela, nous pouvons être assurés que ce n'est pas par quelque caprice ou pour nous chagriner , que Dieu dispose ces événements à notre égard, mais qu'ils aboutissent à notre véritable bonheur. Ceux qui regardent sur ce pied tout ce qui leur arrive auront bientôt la satisfaction de se convaincre que Dieu a d'eux un soin particulier.
{Lettres xliii et xliv.)
SUR LA VRAIE DESTINATION DES HOMMES ET SUR L UTILITE ET LA NÉCESSITÉ DES ADVERSITES DANS CE MONDE
J'espère que Voire Altesse n'aura plus de doute sur celte grande question : Comment les maux de ce monde peuvent être conciliés avec la sagesse et la bonté souveraines du Créateur? La solution en est incontestablement fondée sur la vraie destination des hommes et autres êtres intelligents dont l'existence n'est pas bornée à cette vie. Dès qu'on perd la vue de cette importante vérité, on se trouve enveloppé dans les plus grands embarras ; et si les hommes n'étaient créés que pour cette vie, il n'y
aurait pas assurément moyen de sauver les perfections de Dieu contre les inconvénients et les malheurs dont ce monde serait alors accablé. Ces malheurs ne seraient que trop réels, et il serait absolument impossible d'expliquer comment la prospérité des méchants et la misère de tant de gens de bien pourraient subsister avec la justice de Dieu.
Mais dès que nous réfléchissons que cette vie n'esl que le commencement de notre existence et qu'elle doil nous servir pour nous préparer à une autre vie qui durera éternellement, la face des choses change entièrement, et il faut juger tout autrement des maux dont cette vie nous paraît fourmiller. J'ai déjà remarqué que la prospérité dont nous jouissons dans ce monde n'est rien moins que propre pour nous préparer à la vie future, ou pour nous rendre dignes du bonheur qui nous y altend. Quelque importante que nous paraisse la possession des biens de ce monde pour nous rendre heureux, cette qualité ne leur convient qu'en tant qu'ils portent des marques de la bonté de Dieu : et indépendamment de Dieu, tous ces biens ne sauraient jamais constituer notre bonheur. Nous ne saurions trouver notre vraie félicité qu'en Dieu même; tous les autres plaisirs n'en sont qu'une ombre fort légère, et ne sauraient nous contenter que pour peu de temps. Aussi voyons -nous que ceux qui en jouissent en abondance en sont bientôt rassasiés; et ce bonheur apparent ne leur sert qu'à enflammer leurs désirs et à dérégler leurs passions, en les éloignant du bien souverain, au lieu de les y approcher. Or la vraie félicité consiste dans une union parfaite avec Dieu, qui ne saurait avoir lieu à moins que nous n'aimions Dieu sur toutes choses du plus parfait amour et avec la plus parfaite confiance, et il est clair que cet amour demande une certaine disposition de l'àme, à laquelle nous devons nous préparer dans cette vie.
Cette disposition est la vertu, dont le fondement est contenu dans ces deux grands préceptes :
Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes pensées ;
et l'autre qui lui est semblable :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Toute autre disposition de l'âme qui s'écarte de ces deux préceptes est vicieuse et absolument indigne de participer à la vraie félicité. Aussi peu qu'un homme sourd peut être réjoui par une belle musique, aussi peu est-il possible qu'un homme vicieux jouisse du bonheur souverain dans la vie éternelle. Les vicieux en seront exclus pour jamais : et cela non par un arrêt arbitraire de Dieu, mais par la nature même de la chose, un homme vicieux n'étant pas susceptible, par sa propre nature, du bonheur souverain.
Si nous regardons sur ce pied l'arrangement et l'administration de ce monde, tout ne saurait être mieux disposé pour ce grand but. Tous les événements et même les adversités que nous éprouvons sont les moyens les plus propres pour nous conduire à notre vrai bonheur : et à cet égard on peut dire que ce monde est effectivement le meilleur, puisque tout y concourt à opérer notre salut. Quand je réfléchis qu'il ne m'arrive rien dans ce monde par hasard, et que tous les événements en sont dirigés par une providence, dans la vue de me rendre heureux, combien cette considération ne doit-elle pas élever mes pensées vers Dieu , et remplir mon âme de l'amour le plus pur!
Mais quelque efficaces que soient ces moyens en euxmêmes, ils ne contraignent pas nos esprits, auxquels la liberté est si essentielle qu'aucune contrainte ne saurait
avoir lieu. Aussi l'expérience ne nous fait voir que trop souvent que, par notre attachement aux choses sensuelles, nous devenons trop vicieux pour écouter ces motifs salutaires. Par l'abus de tous ces moyens qui nous devraient conduire à la vertu, on devient de plus en plus vicieux et on se détourne de l'unique chemin qui conduit au bonheur. De là on comprend la vérité des dogmes de notre sainte religion, qui nous enseignent que le péché éloigne les hommes de Dieu , et les rend incapables de parvenir à la vraie félicité.
Comme nous ne sommes que trop convaincus que lous les hommes sont plongés dans le péché, et que les motifs ordinaires que les événements nous fournissent dans ce monde ne seraient pas suffisants pour nous dégager de ces liens, il a fallu employer des moyens extraordinaires pour rompre ces chaînes qui nous attachent au vice ; et c'est ce que la miséricorde infinie de Dieu a exécuté en nous envoyant notre divin Sauveur.
C'est un mystère trop élevé pour nos faibles lumières; mais, quoique les incrédules y trouvent à redire, l'expérience nous montre ouvertement que c'est un moyen très propre à ramener les hommes à la vertu. On n'a qu'à jeter les yeux sur les apôtres et sur les premiers chrétiens, pour en être convaincu : leur vie, leur mort, et surtout leurs souffrances, nous découvrent non seulement la plus sublime vertu, mais aussi l'amour le plus pur envers Dieu. Cela seul suffirait pour nous démontrer la vérité et la divinité de la religion chrétienne. Ce n'est pas assurément l'ouvrage de quelque fourberie ou de ((uelque illusion, que de nous rendre véritablement heureux.
( Lettre xlv.)
i344 PENSEES D'EULER