QUI DÉPENDENT DU LITÎRC ARBITRE. I
vrai qu'il n'y a que la lui qui nous enseigne ce que c'est que la grâce par laquelle Dieu nous élève à une bcalilucle surnaturelle ; mais la seule philosophie sulht pour connoître qu'il ne sauroit entrer hi moindre pensée en l'esprit d'un Jiojnino, que Dieu ne veuille et n'ait voulu de toute éternité qu'elle y entrât. Et la distinction de l'école entre Jes causes universelles et particulières n'a point ici de lieu; car ce qui fait que le soleil, par exemple, étant la cause universelle de toutes les fleurs , n'est pas cause pour cela que les tulipes diffèrent des roses, c'est que leur production dépend aussi de quelques autres causes particulières, qui ne lui sont point subordonnées; mais Dieu est tellement la cause universelle de tout, qu'il en est de la même manière la cause totale, et ainsi rien ne peut arriver sans sa volonté.... •■ ■
C'est mal à })ropos qu'on croiroit qu'il arrivé^ quelque changement dans les décrets de Dieu, à* l'occasion des ac'ions qui dépendent de notre libre * arbitre. La théologie n'admet point ce changement; et loisqu'elle nous oblige à piier Dieu , ce n'est pas alln que nous lui apprenions ce dont nous avons besoin , ni alin que nous tâchions d'impétrer de lui qu'il change quelque chose dans l'ordre établi de toute éternité par sa providence, l'un et l'autre seroit blâmable; mais c'est seulement afin c|ue nous obtenions ce qu'il a voulu de toute éternité être obtenu par nos prières. Et je crois que
io8 Conciliation du libre arbitre tous les théologiens sont d'accord en ceci, ceux même qu'on nomme Arminiens, qui semblent déférer le plus au libre arbitre.
XXYI.
SviTE du même sujet. Conciliation du libre arbitre avec sa dépendance de Dieu, à la faveur d'une comparaison^
(Tom. /^^ , Lett. IX et X.)
Je confesse qu'en ne pensant qu'à nous-mêmes, nous ne pouvons ne pas estimer notre libre arbitre absolument indépendant. Mais lorsque nous pensons à la puissance infinie de Dieu , nous ne pouvons ne pas croire que toutes choses dépendent de lui, et par conséquent aussi noire libre arbitre. Car il implique contradiction de dire que Dieu ait créé des hommes de telle nature, que les actions de leur volonté ne dépendent point de la sienne, parce que c'est comme si on disoit que sa puissance est tout ensemble finie et infinie : finie , puisqu'il y a quelque chose qui n'en dépend point; et infinie, puisqu'il a pu créer cette chose indépendante. Mais comme la connoissance de l'existence de Dieu ne nous doit pas empêcher d'être assurés de notre libre arbitre , parce que nous l'expérimentons et le sentons en nousmêmes, ainsi celle de notre libre arbitre ne nous doit point faire douter de l'existence de Dieu. L'ia-
AVEC SA DÉPENDANCE DE BJEU. lO^
dépendance que nous cxpcrinienlons et sentons en nous, et qui sulVit pour rendre nos actions louables ou blâmables, n'est pas incompalibleavec une dépendance qui est d'une autre nature, et
selon laquelle toutes choses sont sujettes à Dieu
Je vais làclier d'expliquer la dépendance et la liberté du libre arbitre par une comparaison. Si un roi qui a défendu les duels, et qui sait très-assurément que deux gcntilshonnnes de son royaume, demeurans en diverses villes, sont en querelle, et tellement animés l'un contre l'autre que rien ne sauroit les empêcher de se battre s'ils se rencontrent; si, dis-)e, ce roi donne à l'un d'eux quelque commission pour aller dans un certain jour vers la ville où est l'autre, et qu'il donne aussi commission à cet autre pour aller le même jour vers le lieu où est le premier, il sait bien assurément qu'ils ne manqueront pas de se rencontrer et de se battre , et ainsi de contrevenir à sa défense, mais il ne les y contraint point pour cela; sa connoissance, et même la volonté qu'il a eue de les y déterminer en cette façon , n'empêche pas que ce ne soit aussi volontairement et aussi librement qu'ils se battent, lorsqu'ils viennent à se rencontrer, qu'ils auroient fait s'il n'en avoit rien su, et que ce fut par quelque autre occasion qu'ils se fussent rencontrés, et ils peuvent aussi justement cire punis, parce qu'ils ont contrevenu à sa défense. Or, ce
•J lO CONCII-IATION DU LIBRE ARBITRE
qu'un roi peut faire en cela touchant quelques aclions libres de ses sujets, Dieu , qui a une préscience et une puissance infinie, le fait infailliblement touchant toutes celles des hommes: et avanî; qu'il nous ait envoyés en ce monde, il a su exaôtemçnt quelles seroient toutes les inclinations de noire volonté, c'est lui-même qui les a nîises en nous, c'est lui qui a disposé toutes 1rs autres, choses qui sont hors de nous, pour fane que tels et tels objets se présentassent à nos sens à tel et tel temps, à l'occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous délermineroit à telle ou telle chose, et il l'a ainsi voulu, mais il nx pas voulu pour cela l'y contraindre. Et comme on peut distinguer en ce roi deux différens degrés de volonléj l'un par lequel il a voulu que ces gentilshommes se battissent, puisqu'il a fait qu'ils se rencontrassent, et l'autre par lequel il ne l'a pas voulu, puisqu'il a défendu les duels; ainsi les théologiens distinguent en Dieu une volonté absolue et indépendanle, par laquelle il veut que toutes choses se fassent ainsi qu'elles se font, et une autre qui est relative, et qui se rapporte au mérite ou démérite des hommes, par laquelle il veut qu'on obéisse à ses lois (i).
(i) On sait que M. Bayle soulenolt qu'on ne pouvoit donner aucune réponse saùsfaisanle aux objections des Manichéens, il a dû en conséquence juger peu favorablen)ent de la corn-
AVEC SA DÉPENDANCE DE DlEU. 111
paraison de Dcscarlos : et c'est aussi ce qu'il a fait clans ses Lettres au Provincial, cJiap. cLir. Mais M. Lrihiiitz n'en a pas ju£;é ainsi , quelque disposé qu'il soit coiuniunéinonl à ne point cpaigiier Descaries : il croit que celle comparaison est satisfaisante, si on change un peu le fait. « H faudroit , dit-il , « [T/iéod. , parag. f65) trouver quelque raison qui obligeât « le prince à faire ou à permettre que les deux ennemis se « rencontrassent : il faut, par exemple, supposer qu'ils se « trouvent ensemble à rarmée, ou dans d'autres fondions « indispensables, et que le prince lui-même ne pût l'empc- « cber sans exposer son Etat , comme, par exemple, si l'ab- « sencc de l'un ou de l'autre devoit faire murmurer les sol- « dais, ou causer quelque grand désordre. Dans ce cas, dit « Leibnilz, le prince ne veut point le duel -, il le sait. 11 le, « permet cependant : car il aime mieux permettre le pécbé « d'autrul que d'en commettre un lui-même. Ainsi la compa- « raison de Descaries roclifiée peut servir , pourvu qu'on re- « marque la diflërence entre Dieu et le prince. Le prince est « obligé à celle permission par son impuissance : un monarque « plus puissant n'auroit pas besoin de tous ces égards ; mais « Dieu , qui peut tout ce qui est possible, ne permet le péché « que parce qu'il est absolument impossible de n»ieux faire»... Pour entendre celle observation de Leibnilz, il faut se rappeler qu'il a cru que Dieu , à raison de sa sagesse , a dû créer le meilleur des mondes possibles, et que le mal exisloit dans la composition d'un tel monde , parce que la permission du mal donnoit lieu à une plus grande somme de perfections et de biens. Nous avons remarqué que Descartes n'étoit point éloigné de penser de même ; et 11 seroil facile de trouver dans ses écrits le germe du système de Leibnilz.
112 Di: LA ceplT. de l'exist. de Dieu
De la certitude de l'existence de Dieu dépend nécessairement la certitude des autres choses.
(Mévit. f^, p. 70. Mép. aux secondes object., /'• 161.)
Je remarque que la certitude de toutes les autres choses dépend si absolument de l'existence de Dieu, que sans cette connoissance il est impossible de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.
Car quoique je sois d'une telle nature , qu^aussitôt que je comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement je ne puis m'en» pêcher de la croire vraie; néanmoins , parce que je suis aussi d'une telle nature que je ne puis pas avoir l'esprit con tin uel lement attaché à une même chose , et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose être vraie, lorsque je cesse de considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres raisons se présentent à moi, qui me feroicnt aisément changer d'opinion , si j'ignorois qu'il y eût un Dieu j et ainsi , je n'aurois jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions.
Comme, par exemple, lorsque je considère la nature du triangle rectiligne, je connois évidemment, moi qui suis un peu versé dans la géométrie, que ses trois angles sont égaux à deux droits; et il