DU MONDE
car la foi nous enseigne qne, quoique la terre et les cieux périront, c'est-à-dire changeront de face, cependant le monde, c'est-à-dire la nialicrc dont ils sont composés, ne périra jamais; comme il paroît de ce qu'elle promet une vie éternelle à nos corps après la résurrection , et par conséquent aussi au monde dans lequel ils seront ; mais de celte durée inllnie, que le monde doit avoir à l'avenir, on n'infère point qu'il ait été ci- devant de toute éternité; parce que tous les momens de sa durée sont indépendans les uns des autres.
JDjiNs quel sens est-il vrai que tout l'univers a êl(i fait pour V homme? et quand il auroit été fait pour d'autres fuis y V homme en dei>roii-il moins aimer Dieu ?
(Tom. l'r., Lcn. XXXFL)
Les prérogatives que la religion attribue à l'iiomme semblent difficiles à croire, si l'étendue de l'univers est indéiinie, comme je le suppose; et cela mérite quelque explication. Nous pouvons bien dire que toutes les choses créées sont faites pour nous, en tant que nous en pouvons tirer quelque usage, mais je ne sache point néanmoins r|ue nous soyons obligés de croire que l'homme ï^uit kl Un de la création. Quand il est dit dans
222 Dans quel sens l'univers
FEcrilnre, omnia propter ipsum facta sunt , cela est dit de Dieu seul , qui est effectivement la cause finale, aussi bien que la cause efficiente de Tuni- •vers : pour les créatures, comme elles servent réciproquement les unes aux autres, chacune peut s'attribuer cet avantage, que toutes celles qui lui servent sont fiiites pour elle. Il est vrai que les six jours de la création sont tellement décrits en la Genèse, qu'il semble que l'Iiomme en soit le principal sujet j mais on peut dire que cette histoire de la Genèse ayant été écrite pour l'homme, ce soni principalement les choses qui le regardent que le Saint-Esprit y a voulu spécifier, et qu'il n'y est parlé d'aucunes, qu'en tant qu'elles se rapportent à l'homme. Quand les prédicateurs nous incitent à l'amour de Dieu, ils ont coutume de nous représenter les divers usages que nous tirons des autres créatures, et disent que Dieu les a faites pour nous; et ils ne nous font point alors considérer les au très fins, pour lesquelles on peut aussi dire qu'il les a faites, parce que cela ne sert point à leur sujet; de là, nous sommes fort enclins à croire qu'il ne les a faites que pour nous.
Mais les prédicateurs vont plus loin; car ils disent que chaque homme en particulier est redevable à Jésus-Christ de tout le sang qu'il a répandu sur la croix, tout comme s'il n'étoit mort que pour un seul; en quoi ils disent bien la vérité : mais comme cela n'empêche pas qu'il n'ait
A-T-IL ÉTÉ FAIT TOUR l'hOMME? 2^5
raclielé de ce même sang un Irès-graiid nombre d'auliesliommes, ainsi je ne vois point que le mystère de l'Incarnation, et tous les autres avantages que Dieu a faits à l'iionime, empêchent qu'il n'en puisse avoir lait une infinité d'autres très-grands, à une infinité d'autres créatures. Et quoique je n'infère point de cela qu'il y ait des créatures intelligentes dans les étoiles, ou ailleurs, je ne vois pas aussi qu'il y ait aucune raison , par laquelle on puisse prouver qu'il n'y en a point ; mais je laisse toujours indécises les questions qui sont de celte sorte, plutôt que d'en rien nier ou assurer.
11 me semble qu'il ne reste plus ici d'autre difficulté, sinon qu'après avoir cru long-temps que l'homme a de grands avantages sur les autres créatures, il semble qu'on les perde tous, lorsqu'on vient sur cette matière à clianger d'opinion. Mais je distingue entre ceux de nos biens qui peuvent devenir moindres, de ce que d'autres en possèdent de semblables, et ceux que cela ne peut rendre moindres. Un homme qui n'a que mille pistoles seroil fort riche, s'il n'y avoit point d'autres personnes au monde qui en eussent autant, et le même seroit fort pauvre, s'il n'y avoit personne qui n'en eiit beaucoup davantage: de plus, toutes les qualités louables donnent d'autant plus de gloire à ceux qui les ont, qu'elles se rencontrent en moins de personnes; d'où il arrive qu'on a coutume de porter envie à la gloire et aux richesses d'aulrui.
224 Dans quel sens l'univers
Mais la vertu, la science, la santé, et gcnéraleinent tous les autres biens étant considérés en euxmêmes, sans être rapportés à la gloire , ne sont en aucune manière moindres en nous, de ce qu'ils se trouvent aussi en beaucoup d'autres; nous n'avons donc aucun sujet d'être chagrins qu'ils soient en plusieurs. Or les biens qui peuvent être en toutes les créatures intelligentes d'un monde indéiini, sont de ce nombre, ils ne rendent point moindres ceux que nous possédons. Au contraire, lorsque nous aimons Dieu, et que par lui nous nous joignons de volonté avec toutes les choses qu'il a créées, plus nous les concevons grandes, nobles, parfaites, et plus nous nous estimons nous mêmes, parce que nous nous regardons alors comme des parties d'un tout plus accompli, et que nous avons plus de sujet de louer Dieu , à raison de l'immensité de ses œuvres.
Lorsque l'Ecriture sainte parle en divers endroits de la multitude innombrable des anges, elle confirme entièrement celte opinion : car nous croyons que les moindres anges sont incomparablement plus parfaits que les hommes. Les astronomes, qui , en mesurant la grandeur des étoiles, les trouvent beaucoup plus grandes que la terre, la confirment aussi; car si, de l'étendue indéfinie du monde , on infère qu'il doit y avoir des habitans ailleurs qu'en la terre , on le peut inférer aussi de l'étendue que Ions les aslroiiomcs lui attribuent.
A-T-IL ÉTÎ: FAIT TOUR l'hoMIME? '22b
n'y en ayant autun qui ne juge que la terre est plus petite à l'égard de tout le ciel, que n'est un grain de sable à l'égard d'une montagne.
Différence ejitre la connoissancc de Dieu naturelle, et la connaissance intuitive : possibilité de cette dernière connoissance.
( Tom. m, Lett. CXXIV.)
La connoissance que nous aurons de Dieu , dans l'état de béatitude éternelle, est distinguée de celle que nous en avons maintenant, en ce qu'elle sera intuitive. Ces deux connoissances différent, non pas dans le plus ou le moins de choses connues, mais dans la façon de connoîlre.
La connoissance intuitive est une illustration de l'esprit, par laquelle il voit dans la lumière de Dieu les choses qu'il plaît à Dieu de lui découvrir, par une impression directe de la clarté divine sur notre entendement, qui en cela n'est point considéré comme agent, mais seulement comme recevant les rayons de la divinité. Or toutes les connoissances que nous pouvons avoir de Dieu sans miracle, en cette vie, descendent du raisonnement et du progrès de notre discours qui les déduit des principes de la foi, qui est obscure, ou bien elles viennent des idées et des notions naturelles qui
226 DlPFÉR. ENTRE LA CONNOISS. DE D. NATUR.
sonlen nous, qui, quelque claires qu'elles soient, ne sont que grossières et confuses sur un si haut sujet; de sorte que ce que nous avons ou acquérons de connoissance par le cliemin que tient notre raison, a premièrement les ténèbres des principes dont il est tiré, et de plus l'incertitude que nous éprouvons en tous nos raisonnemens.
Comparez maintenant ces deux connoissances, et voyez si cette perception trouble et douteuse, qui nous coûte beaucoup de travail, et dont encore ne jouissons- nous que par momens après que nous l'avons acquise, est semblable à une lumière pure, constante, claire, certaine, facile et toujours présente.
Or que notre esprit, lorsqu'il sera détaché du corps, ou que ce corps étant glorifié ne lui fera plus d'empêchement, ne puisse recevoir de telles illustrations et de telles connoissances directes, en pouvez-vous douter, puisque dans ce corps même les sens lui en donnent, à l'égard des choses corporelles et sensibles, et que notre ame en tient déjà quelques-unes de la bonté de son créateur, sans lesquelles il ne seroit pas capable déraisonner? J'avoue qu'elles sont un peu obscurcies par le mélange du corps: mais encore nous donnentelles une connoissance première, gratuite, certaine, et que nous touchons de l'esprit , avec plus de confiance que noiîs n'en donnons au rapport de nos yeux : ne m'avouercz-Yous pas que vous
r.T LA CONNOltiSANCE INTUITIVE. 227
éfcs moins assuré de lu présence des objets que vous voyez, que de la vérité de celle proposition , jepensii donc je suis? Or celte connoissance n'est j)oint un ouvrage de voire raisonnement, ni une instruction que vos maîtres vous aient donnée; votre esprit la voit, la senl et la touche; et quoique votre imagination, qui se mêle importunément dans vos pensées, en diminue la clarté en voulant la revêtir de ses figures, elle vous est pourtant une preuve de la capacité de nos âmes à recevoir de Dieu une connoissance intuitive.
Sentiment de Descaries sur V unité et la concorde dans Vordre de la religion.
{Ex Epist. ad p^oetium , pag. 8.)
Dans un libelle publié contre moi, Voetius se plaint de ce que quelques théologiens consument toute leur orthodoxie et leur piété dans un zèle immodéré de la concorde, inimoderato concordiœ zelu orthodoxiani ac pietaiem consumere ; comme si désirer vivement l'union et la concorde étoit un crime capital et ordinaire aux théologiens. Pour moi, j'ai toujours cru que le zèle étoit la plus grande des vertus, une vertu véritablement chrétienne. Bienheureux les pacifiques, est-il dit dans l'Evangile: M. Voetius, puisque vous sus-
228 DiFFÉR. ENTRE LES INNOV. EN PHIL.
citez perpétueilement des querelles, vous ne serez donc jamais heureux.
Différence entre les innovations en philosophie et les innovations en religion.
(Ex Epist. ad f^oetium, pag. i3.)
La philosophie dont je m'occupe, n'est rien de plus que la connoissance des vérités qu'on peut découvrir par la lumière naturelle, el qui peuvent servir à l'usage de la vie. Il n'est donc point d'éludé en elle-même plus honnête, plus avantageuse, plus digne de l'homme. La philosophie vulgaire, qu'on a jusqu'ici enseignée dans les académies et les écoles, n'est qu'un certain assemblage d'opinions douteutes pour la plus grande partie, comme le prouvent les disputes interminables qui retentissent dans les écoles, et de plus inutiles, ainsi que l'a déjà montré une longue expérience; car quel est l'homme qui ait jamais tiré quelque parti, pour son usage, de la matière première, des formes substantielles, des qualités occultes.
Il n'est donc point du tout raisonnable que ceux qui ont appris ces opinions, qu'eux-mêmes jugent n'avoir aucune certitude, conçoivent de la haine pour ceux qui s'eJBTorcent d'en inventer qui aient un fondement plus solide.