‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 36 sur 58 · EST N»':CESSAIRE POUR NOTRE RONTTEUR · texte numérisé non relu

EST N»':CESSAIRE POUR NOTRE RONTTEUR

noîis élevons notre esprit cà considérer Dieu tel qu'il est, nous nous trouvons naturellement si portés à l'aimer, que nous tirons môme de la joie de nos aiUictions, en pensant que, lorsque nous les recevons, sa volonté s'exécute.

La seconde chose qu'il faut connoître, est la nature de notre aine, en tant ([u'elle subsiste sans le corps, et qu'elle est beaucoup plus noble que lui, capable même de jouir d'une infinité de contentemens qui ne se ti ouvent point en celte vie ; car cela nous empêche de craindre la mort, et détache tellement notre affeclion des choses du monde, que nous ne regardons qu'avec mépris tout ce qui est au pouvoir de la fortune.

Il peut être aussi fort utile, pour cet objet , de juger dignement desœuvres de Dieu, et d'à voir cette vaste idée de l'étendue de l'univers, que j'ai tâché de faire concevoir au troisième livre de mes Principes. Car si on s'imagine qu'au-delà des cieux il n'y a rien que des espaces imnginaircs, et que tous les cieux ne sont faits que pour le service de la terre, ni la terre que pour l'homme, il arrive de là (ju'on est porté à penser que cette terre est notre principale demeure, et cette vie notre meilleure condition; et qu'au lieu de connoître les perfections qui sont véritablement en isous, on attribue aux autres créatures des imperfections qu'elles n'ont pas , pour s'élever au-dessus d'elles; et de là , entrant dans une présomption ridicule, on veut

s 88 Vérités dont la connoissance

être du conseil de Dieu, et prendre avec lui la charge de conduire le monde; d'où résulte une inlinité de vaines inquiétudes et de troubles inutiles.

A pi es qu'on a ainsi reconnu la bonté de Dieu , l'inimortulité de nos unies, et la grandeur de l'univers, il V a encore une vérité dont la connoissauce me semble fort utile; c'est que, quoique chacun de nous soit une personne séparée des aiitres , et dont, par conséquent, les intérêts sont, en quelque façon, distincts de ceux du reste du inonde, cependant on doit penser qu'on ne sauroit subsister seul, et qu'on est en effet l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet état, de celte société, de cette famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance; et il faut toujours préférer les intérêts du tout dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier; cependant avec mesure et discrétion : car on auroit tort de s'exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parens ou à son pays; et si un bomme vaut plus lui seul que tout le reste de sa ville, il n'auroit pas raison de vouloir se perdre pour la sauver. Mais si on rapportoil tout à soimême, on ne craindroit pas de nuire beaucoup aux autres hommes, lorsqu'on croiroit en retirer quelque petite commodilé , cl on n'auroit aucune

EST NÉCESSAIRE POUR NOTRE BONHEUR. îSq

vraie amitié, ni aucune fidélité, ni généralement aucune vertu; au lieu qu'en se considérant comme une partie du pulilic , on prend plaisir à faire du bien ù tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'aulrui, lorsque l'occasion s'en présente ; jusque là qu'on voudroit aussi perdre son ame, s'il se pouvoit, pour sauver les autres : en sorte que celte considération est la source et l'origine de toutes les plus héroïques actions que fassent les hommes; car pour ceux qui s'exposent à la mort par vanité, parce qu'ils espèrent en être loués, ou par stupidité, parce qu'ils n'appréhendent ])as le danger, je crois qu'ils sont plus dignes de pi lié que d'estime. Mais lorsque quelqu'un s'y expose, parce qu'il croit que e'estson devoir, ou bien lorsqu'il souftre quelque mal, afin qu'il en revienne du bien aux autres, quoique peut-êtreil ne considère pas expressément qu'il agit sur le fondement qu'il doit plus au public, dont il est une partie, qu'à soi-même en son particulier, il le fait cependant en vertu de cette considération, qui est confusément en sa pensée; et cette considération , on est naturellement porté à l'avoir , lorsqu'on connoît et qu'on aime Dieu comme il faut; car alors, s'abandonnanl totalement à sa volonté , on se dépouille de ses propres intérêts, et on n'a point d'autre passion que de faire ce qu'on croit lui être agréable. Ensuite de quoi on a des satisfactions d'esprit et des conlentemens, qui

ago Yérités dont la connoissance

valent iiiconiparahleinent mieux que toutes les pelites joies passagères qui dépendent des sens.

Outre ces vérités, qui regardent en général toutes nos actions, il en faut aussi savoir beaucoup d'autres, qui se rapportent plus particulièrement à chacune; et les principales me semblent être celles que j'ai remarquées plus haut, savoir, que toutes nos passions nous représentent les biens, à la recherchedesquelseiles nousincitent, beaucoup plus grands qu'ils ne sont véritablement, et que les plaisirs du corps ne sont jamais aussi durables que ceux de l'iime, ni si grands, quand on les possède, qu'ils paroissent quand on les espère : ce que nous devons soigneusement remarquer , afin que, lorsque nous sommes agités de quelque passion, nous suspendions notre jugement jusqu'à ce qu'elle soit appaisée, et que nous ne nous laissions pas aisément tromper par la fausse apparence des biens de ce monde.

A quoi je ne puis ajouter autre chose, sinon qu'il faut aussi examiner en particulierles mœurs des lieux où nous vivons, pour savoir jusques où elles doivent être suivies; et qiioique nous ne puissions pas avoir des démonstrations certaines de tout, nous devons néanmoins prendie parti, et embrasser les opinions qui nous paroissent les plus vraisemblables louchant toutes les choses qui sont de pratique, afin que, lorsqu'il est question d'ygir, nous ne soyons jamais irrésolus; car il n'y

EST NÉCESSAIRE POUR NOTRf. LONIIEUR. 2g 1

a que la seule irrésolution qui cause les regrels et les repentirs.

An reste, j'ai dit ci-dessus qu'outre la connoissance de la vérité, l'habitude est aussi requise pour être toujours disposé à bien juger; car puisque nous ne pouvons être continuellement attentifs à une même chose, quelque claires et évidentes qu'aient été les raisons qui nous ont persuadé ci-devant une vérité, nous pouvons ensuite être détournés de hi croire par de fausses apparences, à moins que, par une longue et fréquente méditation, nous l'ayons tellement imprimée en notre esprit, qu'elle soit tournée en habitude; et dans ce sens on a raison , dans l'école , de dire que les vertus sont des habitudes : et en effet on ne pêche guère faute d'avoir en théorie la connoissance de ce qu'on doit faire, mais seulement faute (je l'avoir en pratique, c'est-à-dire, faute d'avoir une ferme habitude de le croire. Et parce que, pendant que j'examine ici ces vérités, j'en augmente aussi en moi l'habitude, j'ai une obligation particulière à la princesse (il écrit à la Princesse Palatine) qui permet que je l'en entretierme, et il n'y a rien en quoi j'estime mon loisir mieu:x; employé.

2C)2 La béatitude ne doit pas être pôndée

IjA hèatïlade ne doit pas être fondée sur noire

ignorance,

(Tom. l'T., Lett. VIII.)

Je me suis quelquefois proposé un doute, savoir, s'il est mieux d'être gai et content, en imaginant les biens qu'on possède plus grands et plus estimables qu'ils ne sont en effet, et en ignorant, ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus d'attention et de capacité pour connoîlre la juste valeur des uns et des autres, et si on en devient plus triste.

Si je pensois que le souverain bien fût la joie,

je ne douterois point qu'on ne dût tâcher de se

rendre joyeux à quelque prix que ce pût être, et

j'approuverois la brutalité de ceux qui noient

leurs déplaisirs dans le vin , ou qui les étourdissent

avec du tabac. Mais je distingue entre le souverain

bien, qui consiste dans l'exercice de la vertu, ou

(ce qui est le même) en la possession de toutes les

perfections dont l'acquisition dépend de notre

libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de

cette acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est

-une plus grande perfection de connoître la vérité,

quoique même elle soit à notre désavantage, que

de l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux être moins

SUR NOTRE IGNORANCE. 2r)5

^ai, et avoir plus de connoissance. Aussi n'esl-ce pas toujours lorsqu'on a le plus de gaielé, qu'on a i'espril pi us satisfait : au contraire, les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses, et il n'y a que les médiocres, et passagères, qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n'approuve point qu'un taclie de se tromper, en se repaissant de fausses im"ginalions5 car tout le plaisir qui en revient ne pfeut toucher, pour ainsi dire, que la superficie de l'ame, laquelle sent cependant une amertume intérieure en s'apercevant qu'ils sont faux. Et quand il pourroit arriver qu'elle fût si continuellement occupée ailleurs, que jamais elle ne s'en aperçut, on ne jouiroit pas pour cela de la béatitude dont il est question, parce que cette béatitude doit dépendre de notre conduite, et que l'autre ne viendroit que de la fortune. Mais lorsqu'on peut avoir diverses considérations également vraies, dont les unes nous portent à être contens, et les autres au contraire nous en empêchent, il me semble que la prudence veut que nous nous arrêtions principalement à celles qui nous donnent de la satisfaction : et même, presque toutes les choses du monde étant telles, qu'on les peut regarder de quelque côté qui les fait paroîlrebonnesf, et de quelque autre qui fait qu'on y remarque des défauts , je crois que, si l'on doit user de son adresse en quelque chose , c'est principalement à les savoir regarder du biais qui les fait paroitre à notre avan-

2q4 Préférence du bien public

ta^^e, pourvu que ce soit sans nous tromper.... Ajoutons qu'on n'a point sujet de se repentir, lorsqu'on a fait ce qu'on a jugé être le meilleur, clans le temps où on a dû se résoudre à l'exécution , ainsi que nous l'avons déjà observé, quoique, dans la suite, en 3^ pensant avec plus de loisir, on juge s'être trompé : mais on devroit plutôt se repentir si on avoit fait quelque chose contre sa conscience, quoiqu'on reconnût, après, avoir mieux fait qu'on ii'avoit pensé 5 car nous n'avons à répondre que de nos pensées, et la nature de l'homme n'est pas de tout savoir, ni de juger toujours aussi bien, surle-champ , que lorsqu'il a beaucoup de temps à délibérer.

Préférence du bien public au bien particulier ^ fivantageuse à chaque particulier.

( l'orne 1er, , Lett. VHI et X. )

Ceux qui rapportent tout à eux-mêmes, ont-ils plus de raison que ceux qui se tourmentent trop pour les autres? Je ne le crois pas; car si nous ne pensions qu'à nous seuls, nous ne pourrions jouir que des biens qui nous sont particuliers; au lieu que, si nous nous considérons comme parties de quelque autre corps, nous participons aussi aux

hiens

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