‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 38 sur 58 · DANS CETTE VIE · texte numérisé non relu

DANS CETTE VIE

avec ce qu'on objecte touclianl les iticoiumodilés de la vie, je distingue deux sortes de biens. Quand on considère l'idée du bien pour servir de règle à nos actions, on ie prend pour toute la perlèction qui peut être en la cliose qu'on nouiuic bonne, et on ie conipaie à la ligne droite, qui est unique entre une iniinité de courbes auxquelles on compare les maux. C'est en ce sens que les philosophes ont coutume de dire que boiium est ex intégra causa i mal II m ex quovis defectu. Mais quand on considère les biens et les maux qui peuvent être en une même chose, pour savoir l'estime qu'on doit en faire, comme j'ai fait lorsque j'ai parlé de l'estime que nous devions faire de cette vie, on l)rend le bien pour tout ce qui s'y trouve dont on peut tirer quelque commodité, cl on ne nomme mal que ce dont on peut recevoir de l'incommodité : car, pour les autres déf.uits qui peuvent s'y rencontrer, on n'en tient point couiple. Ainsi, lorsqu'on offre un emploi à quelqu'un, il considère d'un côté l'honneur et le profit, qu'il en peut attendre, comme des biens; et de l'autre la peine , le péril , la perte du temps, et telles antres clujses, comme des maux; et comparant ces nuiux avec ces biens, selon qu'il trouve ceux-ci plus ou moins grands que ceux-là, il l'accepte ou ie refuse. Or ce qui me fait dire, en ce dernier sens, qu'il y a toujours plus de biens que de maux en celte vie, c'est le peu d'clat que je crois que nous devons taire de

5oo Sur la balance des biens, etc.

toutes les choses qui sont hors de nous, et qui ne dépendent point de notre libre arbitre, en comparaison de celles qui en dépendent, que nous pouvons toujours rendre bonnes, lorsque nous en savons bien user; et nous pouvons empêcher, par leur moyen, que tous les maux qui viennent d'ailleurs, quelque grands qu'ils puissent être, n'entrent pas plus avant en noire ame, que n'y entre la tristesse qu'y excitent les comédiens, quand ils représentent devant nous quelques actions fort lamentables; mais j'avoue qu'il faut être fort philosophe pour arriver jusqu'à ce point. Et cependant je crois aussi que ceux mêmes qui se laissent le plus emporter à leurs passions, jugent toujours, en leur intérieur, qu'il y a plus de biens que de maux en celte vie, quoiqu'ils ne s'en aperçoivent pas eux-mêmes. Il est vrai qu'ils appellent quelquefois la mort à leur secours, quand ils sentent de grandes douleurs, mais c'est seulement afin qu'elle leur aide à porter leur fardeau, ainsi qu'il est dit dans la fable, et ils ne veulent point pour cela perdre la vie; ou bien, s'il y en a quelques-uns qui veuillent la perdre, et qui se tuent eux-mêmes, c'est par une erreur de leur entendement, et lion point par un jugement bien raisonné, ni par une opinion que la nature ait imprimée en eux, comme est celle qui fait qu'on préfère les biens de cette vie à ses maux.

ÛOl

DESC..4RTES croyait que la joie intérieure a q^iiehjne secrète force pour se rendre la fort une plus favorable.

(Tom. /f^ , Lctt. XV.)

Je ne voudrois pas écrire ceci à des personnes qui auroient l'esprit foible, de peur de les induire à quelque supcrslilion; mais, «à l'égard de votre altesse, (il parle à la Princesse Palatine) j'ai seulement peurqu'elle se moque de ma crédulité, .l'ai une infinité d'expériences, et, de plus, l'aulorilé deSocrate, pour conlirmcr mon opinion. Lesexpéricuces sont, que j'ai souvent remarqué que les choses que j'ai Riiles avec un cœur gai, et sans aucune répugnance intérieure, ont coutume de me réussir heureusement; jusque là même que dans les jeux de hasard , où Ja fortune seule règne , je l'ai toujours éprouvée plus favorable, lorsque j'avois d'ailleurs des sujets de joie, que lorsque j'en avois de tristesse. Et ce qu'on nomme communément le génie de Socrate , n'a sans doute été aalre chose, sinon qu'il avoit coutume de suivre ses inclinations intérieures, et qu'il pensoit que l'événement de ce qu'il cnlreprenoit scroit heureux , lorsqu'il avoit quelque secret sentiment do gaieté ; et, au contraire, qu'il seroit malheureux^ lorsqu'il éloit triste. 11 est vrai pourtant que ce

5o3 L'ame influe

scroil cfrc superslilieux tle croire autant à cela qu'on dit qu'il Je fliisoit ; car Platon rapporte de lui, que inême il demeuroit dans le logis, toutes les fois que son génie ne lui conseilloit point iVcn sortir. Mais à l'égard des actions importantes de la A'ie, lorsqu'elles se rencontrent si douteuses, que la prudence ne peut enseigner ce qu'on doit iaire, il nie semble qu'on a grande raison de suivre le conseil de son génie, et qu'il est utile d'avoir une forte persuasion que les choses que nous entreprenons sans ré})ugnance, et avec la liberté qui accompagne d'ordinaire la joie, ne manqueront pas de nous bien réussir.

U AME injînc plus que ions les remèdes sur la

santé du corps.

{Tom. l'-r,, Lett.XXl et XXIII.)

La diète et l'exercice sont, à mon avis, les meilleurs de tous les remèdes, cependant après ceux de l'ame; car l'ame a sans doute beaucoup d'inilucnce sur le corps, ainsi que le montrent les grands changemensquelacolère,lacrainte, et lesautres passions excitent en lui. Mais ce n'est pas directement par sa volontéqu'elle conduit les esprits animaux dansles lieux où ils peuvent être utiles ou nuisibles, c'est

SUR LA SANTK DU CORPS. 5o

seulenieiilen voulant OU en pcnsanlùquclcjncaulrc chose. Car la construclion tic nolie corps csl Icllc, que certains mouvcniens suivcjil en lui nalni:ellement de certaines ])ensces ; comme on voil qne la rougeur du visage suil delahonle, les larmes de ia compassion , et le ris de la joie ; el je ne sat lie point dépensée plus propre, pour la conservation de la santé, que celle qui consisle en inic i'orle persuasion, une ferme créance, que Tarchi lecture de nos corps est si bonne , que, lorsqu'on est une fois sain, on ne peut pas aisément tomber malade, à moins qu'on ne fasse quelque excès nolable , ou bien que l'air , ou les autres causes extérieures ne nous nuisen! ; et qu'étant malade, on peut aisément se remettre par la seule force de la nature , principalement lorsqu'on est encore jeune.... Les chagrins el les déplaisirs sont des ennemis dojnestiques avec lesquels on est obligé de se tenir sans cesse sur ses gardes, afin d'empêcher qu'ils ne nuisent; el je ne trouve à cela qu'un seul remède, qui est d'en distraire son imagination et ses sens, le plus qu'il est possible , et de n'employer que l'entendement seul à les considérer, lorsqu'on y est obligé par la prudence.,..

.Te ne doute pas qu'une personne qui auroit une inhnilé de véritables sujets de déplaisir, mais qui s'étudieroit avec tant de soin à en détourner sou imagination , qu'elle ne pensât jamais à eux , que lorsque la nécessité des alïkires l'y obligcroit, et

5o4 L'ame influe

qu'elle emploierait tout le reste de son temps h ne considérer que des olyeîs qui Ini pussent apporter du contentement et de la joie, (outre que cela lui seroit grandement utile, pour juger plus saineament des choses qui lui imporleroient, parce qu'elle les rcgarderoit sans passion) je ne doute point, dis-je, que cela seul ne fût capable de la remettre en santé.

J'observe, en confirmation de ce que je viens de dire, que les médecins ont coutume de recommander aux personnes qui boivent les eaux minérales, de délivrer entièrement leur esprit de toutes sortes de pensées tristes, et même aussi de toutes sortes de méditations sérieuses touchant les sciences, et de ne s'occuper qu'à imiter ceux qui, en. regardant la verdure d'un bois, les couleurs d'une ileur, le vol d'un oiseau , et telles choses qui n'exigent aucune attention , se persuadent qu'ils ne pensent à rien; ce qui n'est pas perdre le temps, mais le bien employer; et cependant on peut se consoler, dans l'espérance que, par ce moyen, on recouvrera une parfaite santé, laquelle est le fondement de tous les autres biens qu'on peut avoir en cette vie.... (i).

(i) Dcscarles avoit àé'fA dil {Lettre XVII) que la santé et la joie sont, après la veitu, les deux principaux: biens qu'on puisse avoir dans cette vie. Leibultz a recueilli et répété cell« importante vérité.

SUR LA SANTÉ DU COIIVS. 5o5

J'ai expérimenté en nioi-nicnic, qu'un mal dangereux s'est guéri par le remède que je viens de dire; car étant néd'nnc mère qui mon rut, peu de jours après ma naissance, d'un mal de })oumon, causé par quelques déplaisirs, j'avois liérilc d'elle une toux sèche et une couleur pâle, que j'ai gardée jusqu'à l'âge de pins de vingt ans , et qui l'aisoit que tous les médecins , qui m'ont vn avant ce temps-là, me condamnoient à mourir jeunej mais je crois que l'inclination que j'ai toujours eue à regarder les choses, qui se présenloienl , du biais qui me les pouvoit rendre le plus agréables , et à faire que mon principal contentement ne dépendît que de moi seul, est cause que cette indisposition, qui m'éloit comme naturelle, s'est peu à peu entièrement passée.

Ij A physique de Descartes est un des fondemeiis

de sa morale.

( Tom. hr, ^ Lett. XXXIII. )

Je crains que vous ne vous dégoûtiez bientôt de la lecture de mon livre des Principes, (il écrit à M. Clianut) parce qu'il ne conduit que de fort loin à la morale, que vous avez choisie pour votre principale étude. Ce n'est pas que je ne sois entièrement de votre avis, quand vous jugez que le

5o6 La PHYSIQUE DE DiiscAE-TES, elc.

moyen le plus assuré pour savoir cdmmeiil nous devons vivre, est de connoî're au para van l quels 210US sommes, quel est le mondé dans lequel nous vivons, et qui est le créateur de ce monde, ou le maître de la nuuson que nous habitons; et je conviens qu'il 3" a un fort grand intervalle, entre la ïîolion générale du ciel et de la terre, que j'ai lâché de donnei' en iiies Principes, et la connoissance particulière de la nature de l'homme, de laquelle je n'ai point encore Iraité.Ce.peudant, afin qu'il ne semble pas que je veuille vous détourner de votre dessein, je vous dirai en confidence, que la notion telle quelle de la physique, que j'ai lâché d'acquérir, m'a grandement servi pour établir des fondeniens certains en la oiorale; et que je me suis plus aisément satisfait en ce point, qu'en plusieurs autres touchanl la nîédtcine, auxquels j'ai néanmoins employé beaucoup plus de temps. De fiiçon qu'au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ai trouvé un autre bien plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas craindre la morî; sans cependant pour cela être chagrin , comme sont ordinairementceux dont la sagesse est toute tirée des enseigneinens d'autrui,, et appuyée surdes fond'mens qui ne dépendent que de la prudence et de l'aulorité des hommes.

Ji.^iisONS qui ont engagé Descartes à ne point publier de traité sur la morale. Son sentiment sur les passions.

{Tom. I^r,^ Lett.XXXy.)

Les régens de collège sont pi aigris contre moi, à cause de mes principes de pliysique, quesij'écri- Tois sur la morale, ils ne me laisseroient aucun repos. Car puisqu'un père N. a cru avoir assez de sujet pour m'accuser d'elre sceptique, de ce ,que j'ai réfuté les sceptiques; et qu'un ministre a entrepris de persuader que j'étois alliée, sans en alléguer d'autre raison , sinon que j'ai tàclié de prouver l'existence de Dieu; que ne diroient-ils point, si j'entreprenois d'examiner qu'elle est la juste valeur de toutes les choses qu'on peut désirer oa craindre; quel sera l'état de l'anie après la mort; jusques où nous devons aimer la vie; et quels nous devons être pour n'avoir aucun sujet d'en craindre la perte. J'aurois beau n'avoir que les opinions les plus conformes à la religion, eL les plus utiles au bien de l'Etat, ils ne laisseroient pas de vouloir faire croire que j'en ai de contraires à l'un et à l'autre. Je crois donc que le mieox que je puisse faire, dans la suite, est de m'abstenir de

5o8 Pourquoi Desc. n^a point puelie:

faire des livres, et conformément à Mia devise^ (//// jnors grapis incubât ^ qui, notas nijnis oinnibus, ignotus moritur sibi ,) de n'étudier plus que j)our m'instruira, et ne communiquer mes pensées que dans des conversations particulières. Je TOUS assure que je m'estimeroisextrcmcmentheureux, si ce pouvoit êlre avec yous; (il écrit à M. Chanut) mais je ne crois pas que j'aille jamais aux lieux où vous êtes, ni que tous vous retiriez en celui-ci; tout ce que je puis espérer, est que peut-être, après quelques années, en repassant vers la France, vous me ferez la faveur de vous arrêter quelques jours dans mon hermitage, etque j'aurai alors le moyen de vous entretenir à cœur ouvert. On peut dire beaucoup de choses en peu de temps, et je trouve que la longue fréquentation n'est pas nécessaire pour lier d'étroites amitiés, lorsqu'elles sont fondées sur la vertu. Vous infé-» rez, de ce que j'ai étudié les passions, que je n'en dois plus avoir aucune; mais tout au contraire, en ]es examinant, je les ai trouvées presque toutes bonnes, et tellement utiles à cette vie, que notre ame n'auroit pas sujet de vouloir demeurer jointe à son corps un seul moment, si elle ne les pouvoit ressentir. Il est vrai que la colère est une de celles dont j'estime qu'il faut se garder, en tant qu'elle a pour objet une offense reçue; et pour cela nous devons tacher d'élever si haut notre esprit, que les offenses que les autres nous peuvent faire ne

E'E TBAiTi'; DE JMOilALE. 5or)

jvu'viennent junuiis jusqucs ù nous. Mais je crois qu'au lieu de colère, il est juste d'avoir de Tiiidi^nalion, et j'avoue que j'en ai souvcut contre Tigtiorance de ceux qui veulent être pris pour doctes, lorsque je la voLs jointe à la malice.

Mjximes de morale que se forma Descartes ^ lorsqu'il commença son doute méthodique.

(Discours de la Méthode, ]>ag. 19.)

Dans le dessein que je conçus, à IVige de vingttrois ans, de douter de tout ce que j'avois cra jusqu'alors, et d'établir les opinions, que je recevrai , sur des fondemcns dont j'aurois reconnu la solidité, je substituai au grand nombre de préceptes de la logique, les quatre suivans, dont je pris la ferme résolution de ne m'écarter jamais.

Le premier éloit de ne recevoir jamais aucune cliose pour vraie, que je ne la connusse évidtemnient être telle, c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention , et de ne comprendre rien de plus en mes jugemens, que ce qui se préscnteroit si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune raison de le mettre en doute.

Le second, de diviser chacune des difficultés.

5io Maximes de morale

que j'examinerois, en autant de parties qu'il se pourroit, et qu'il seroit requis pour les mieux résoudre.

Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, eu commençant par les objets les plus simples et les plus aisés ùconnoître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connoissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.

Et le dernier, de faire partout desdénomhreniens si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.

Ces longues chaînes de raisons toutes simples et facile», dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'a voient donné occasion de m'imagineu que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connoissance des honmies, s'entresuivent de la même manière, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des antres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre.... I Mais comme ce n'est pas assez, avant de com- ! niencer à rebâtir le logis oi^i l'on demeure, que de l'abaltre, de faire provision de matériaux et d'ari «hitectes, de s'exercer soi-même à l'architecture, ^ et

QUE SE FORMA Dr.SCvVRTES. 3ll

! cl (l'en avoir soigneusement Iracé le dessin ; mais cm'il laiit aussi s'être pourvu de quelque autre

(logis où Ton puisse èlre logé con\rnodénjenf pendant le lei7ips qu'on y liavaillera ; ainsi, aiin que je ne denjeurasse poiril irrésolu en nies actions, pend;u»! que la mison tn'obligcroit de l'être en mes jugeniens , et que je ne laissasse pas de vivre dès-lors le plus heureusement que je pourvois , je me formai une morale par provision , qui ne consistoit qu'en trois ou quatre maximes, qui suivent. La piemière étoit d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a lait la grâce d'ètie instruit dès mon enlance (i), et me gouvernant eu

(i) On a critiqué vivement Descaries sur le conseil qu'il donne de suivre la religion qu'on a reçue de ses pères. Le P. Poisson , dans ses Reniaïques sur la iViélljode, a pris la défense de Descaries ; nous invitons à lire toute cette apologie. !Nous allons eu mettre une partie sous les }eux des lecteurs. « Considérons ce qu'un liomine raisonualdc {pag. s^o) auroll à faire sur le choix d'une religion, entre plusieuis qui convlendrolent seulement en ce point, que tout ce qu'on doit croire est révélé, et que tous les articles de la créance qu'on lui propose, n'ont de vérité à notre égard que parce qu'ua Dieu la dit. Comme ce n'est que sur la foi d'autrui qu'il apprend que Dieu a parlé, ce ne peut être aussi que sur la foi d'autrui qu'il devra croire qu'il a jiarlé en ce sens et de celte façon. Mais parce que celte fol d'autrui est fort partagée sur te sens et celle façon , et (jue des provinces et des ro^'aumes entiers sout en dllTérend sur ce point j .s'il conlluuoit à lai-

5i2 Maximes de morale

loule autre chose, suivant les opinions les pîuâ modérées, et qui fussent communément reçues en

sonner en lui-même, il ne raauqueroit pas de conclure que , dans celle diversilé , il esl Ae la justice de Dieu qu'il ail laissé quelque marque pour faire connoître la religion qu'il approuve, comme il en a donné autrefois pour faire connoîlre le vérilal)!e Messie ; la même raison l'y obligeroit également ; et alors, s'il jetoit les yeux sur l'église romaine, il ne lui seroit pas difficile d'y reconnoîlre les marques que sa grâce et sa raison lui font connoîlre , cl qu'il n'efîace que par une opiniâtreté volontaire.

« Mais, en ne lui laissant que l'usage de la raison , il doit du moins considérer ce que ses pères ont cru-, afin que, remontant autant qu'il pourroit, il trouve, dans l'antiquité et la perpétuité, un fondement de religion que sa raison ne peut trouver ailleurs.

u Car il arrivera de ces choses l'une, ou que, remontant ainsi , il rencontrera toujours une même créance , qui , eu effet^ n'a point eu de changement, ou qui en a bien eu, mais dout il ne s'est point aperçu; ou hien deux créances, dont l'une a cessé au même temps que l'autre a commencé. S'il rencontre toujours une même créance sans changement, sa raison i'a fort heureusement conduit ; s'il y en a dont il ne se soit point aperçu, malgré les soins qu'il apporte pour le reconnoîlre , il ne doit pas encore accuser sa raison : mais s'il trouve vn changement de créance , s'il n'est pas assez instruit pour juger laquelle est la plus orthodoxe , il doit suivre celle de ses pères, et qui est la plus commune dans l'Elat, qui est ce que dit M. Descartes, qui suppose une raison qui n'est pas encore instruite et tout-à-fait éclairée : si cet homme est assez, instruit, alors ce n'est plus lui à qui parle M. Descartes, qiù savoil assez qu'un homme savant, et capable de vérifier les traditions dans les pères des premiers siècles, ne manqueroiî

QUE SE FORISIA DeSCARTES. 5i3

pratique, par les plus sensés de ceux avec lesquels j'aurois à vivre. Cai-, commençant dès-lois à ne

pas de trouver une unitbrmilé de créance, que \v.s autres sont oi)lit;cs de c'nerclicr dans leufs pères les plus proches, ou dans ITùat où ils ont à vivre.

« Mais, dira-l-oa, cela juslifiera un socin'en lioliandois , im puritain anglois : car ces Etats étant infectés de ces hérésies, et ces hérésies mêmes n'étant pus si nouvelles, qu'elles ne fournissent quelques prédécesseurs à ceux qui en font aujourd'hui profession , ils auront raison de demeurer dans leur erreur et de n'en pas sortir.

« Quand cela seroit, qui doute qu'un hérétique, par sa seule raison , et sans l'aide d'une lumière siu'nalurelle, ne peut se tirer de l'aveuglement où Dieu le laisse par des jugemens où il ne nous est pas permis d'entrer, et dont on ne peut demander l'éclaircissement sans faire tort à saint Paul et à saint Augustin, qui les ont jugés impénétrables? A ne suivre que la règle de M. Descartes, on avoue qu'on peut aussitôt choisir le bon que le mauvais parti ; parce que ce n'est pas à la raison , mais à la grâce à faire ce choix : cependant, si la raison y veut prendre quelque part, ce n'est que pour faire ce qu'enseigne M. Descartes.

« Concluons donc qu^en cas que, parla raison seule, on veuille faire choix dune religion , c'est de denieujcr dans celle de ses pères et de TElat où l'on doit vivre ^ quand la foi s'accorde avec la raison : car, si elle y contredit ouvertement, il faut que celle-ci cède à celle-là , comme l'esclave à la maîtresse, ainsi que dit l'apolre ; et c'est ce que M. Descartes a A'oulu dire. Au reste, sa pensée, de quelque manière qu'on la puisse prendre , ne sauroit manquer de faire un très-bon effet. Car, si ce socinien ou ce calviniste se voit engagé par raison à demeurer clans la religion de ses pères, prions-le d'examiner quelle elle est ; je m'assure que, si elle doit faire

Ll a

5t4 Maximes de morale

compter pour rien les miennes propres, parce que je les voulois soumettre toutes à l'examen , j'élois assuré de ne pouvoir mieux faire que de suivre celles des plus sensés....

J'ai dit qu'entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissois que les plus modérées; soit parce que ce sont toujours les plus faciles pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tout excès ayant coutume d'être mauvaisj soit aussi afin que, dans le cas où. je me trompasse, je fusse moins écarté du vrai chemin , que si, ajant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. Particulièrement je luettois entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté : non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits foibles, permettent lorsqu'on a quelque bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des

preuve pour être reconnue légitime, il ne la trouvera pas noble de trois races , et celle nouveauté l'obligera peut-être à retourner vers celle dans laquelle ses ancêtres ont vécu. Et il imitera ces voyageurs qui, s'élaut égarés, relouruent sur leurs pas pour reprendre leur chemin, dès-lors qu'ils auront reconnu que c'étoit celui qu'ils avoient quitté. On ne croyoit peut-être pas que M. Descartes fût assez utile à l'Eglise, pour obliger ceux, qui s'en sont séparés, d'y retourner, s'ils sont encor^ raisonnables ».

QUE SE FORMA DeSCARTES. 5j5

vœux (i) ou des contrais qui obliiijent à y persévérer; mais à cause que je ne voyoi'i au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que pour mon particulier je me promettois de perfectionner de plus en plus mes jui^emens, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé conunctlre une grande faute contre le bon sens, si, parce que j'approuvois alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle auroil peut-être cessé de l'èlrc, ou que j'aurois cessé de l'estimer telle.

Ma seconde maxime éloit d'être îe plus ferme elle plus déterminé en mes actions que je pourrois; et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serois une fois déterminé, que si elles eussent éié trèsassurées. Imitant en ceci les voyageurs, qui,setrou- AMuL égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un coté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais n)ar-

(i) Quclqr.es religieux crnreîit fjiie TH'scartes n'avoit pas parlé assez lioiioratilcnient des vœux monasliques : il se justifje de ce reproclie dans une leUre au P. Mersenne. Ou peivt Toir co que nous ca avons rappoilé ci-dessus , pag. toy.

On peut consulter encore ce qu'a écrit pour la iustificalion , ou ptulôl pour l'rxplicalion du scnlinienl de Dcscarles, le P. Voisson , dans ses Remarques sur la Mélbode do Dcscarles^ pa». i^S et suivantes.

5i6 Maximes de morale

cher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté , et ne le point changer pour de foibles raisons, quoique ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déter-minés à le choisir : car, par ce moyen, s'ils ne vont pas justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très-certaine, que lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les opinions plus vraies, nous devons suivre les plus probables, et même que, quoique nous ne remarquions point plus de probabilité dans les unes que dans les autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques-unes, et les considérer après, non plus comme douteuses, en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très-vraies et très-certaines, à cause que la raison, qui nous y a fait déterminer, se trouve telle. Et cela fut capable dès-lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords, qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits foibles et chancelans, qui se laissent aller inconstammcnt à pratiquer comme bonnes, les choses qu'ils jugent ensuite après être mauvaises.

Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours de me vaincre plutôt que de vaincre la fortune, et de changer mes désirs plutôt que de changer

QUE SE FORMA "OfSCARTES. 5i7

I l'ordre du monde : et genévulcnienl de m'accoutuiiier à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en soi te qu'après que nous avons fait de notre mieux toiu liant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est à notre égard absolument impossible. Et cela seul me sembloit être suflisant pour m'erapeclier de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content : car, notre volonté ne se j)ortant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme étant également \ éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus i de regret de manquer de ceux qui semblent èlre ; dus à noire naissance, lorsque nous en serons I privés sans notre faute, que nous en avons de ne ; posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexi- ! que : et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu , nous ne désirenms pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi incorruptible que les diamans, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long \ exercice, et d'une méditation fréquente pour s'ac- ' coutumer à regarder de ce biais toutes les choses : et je crois que c'est principalement en ceci

5i8 Maximes de morale

que consistoit le secret de ces philosophes, qui ont pu autrefois se soustraire à l'empire de la fortune, et, auiigré les douleurs et la pauvreté, dic^pulerde la ieiicitéavec leurs dieux : parce que, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étoient prescrites par la nature, ils se persuadoient si parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul éfoit suffisant j)Our les empêcher d'avoir aucune aflection I pour d'autres choses j et ils disposoient de leurs pensées si absolument, qu'ils avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches, et plus puissans, et plus libres, et plus heureux, qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cettephiloso})hie, ne disposoient jamais ainsi de tout ce qu'ils ■veulent, quelque favorisés de la nature et delà fortune qu'ils puissent être.

Euiln , pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupalions qu'ont les hommes en celle vie, pour tâcher de faire choix de la meilleure 5 etsans que je veuille rien dire de celle des autres, je pensai que je ne pouvois faire mieux que de continuer celle-là même où je me trou vois , c'est-à-dire^ que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'ayancer, autant que je pourrois, en la coniioissance de la vérité , suivant la méthode que je ni'éîois prescrite.

Les trois maximes précédentes n'étoient fou-

QUE SE FORMA DeSCAUTES. 5 1 f)

âùea que sur It" dessein qiK^ )'uv(jis de ronliimcr à ni'instniire : car Dieu iidus uyunl chninc à cliacun quelque lumicie pour clisceruej le vrcii d'avec ]e faux, je u'aurois pus cru devoir n)e couleuler des opinious d'aulrui un seul niomeul , si je ne me fusse j)ropose d'employer mou propre jugement à les examiner lorsqu'il seroit temps; et je n'aurois pu m'exempler de scrupule en les sui- Tant, si je n'eusse espéréde ne perdre ponrcela aucune occasion d'en trouver de meilleures , en cas qu'il y en eût; et eniin je n'aurois pu borner mes désirs, ni être content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel , pensant èlre assuré de Facquisitioii de loules les connoissances dont je serois capable, je pensois être aussi assuré , par le même moyen , de l'acquisition de ttnis les vrais biens qui seroient jamais, en mon pouvoir; d'autant plus que noire volonté lie se portant à suivre ni à fuir aucune cliose, que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suiFit de bien, juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse [jo ir iaire aussi tout de son mieux, c'està-dii e, po'U" acquérir toute^i les vertus, et ensemble tous ies.rjîres biens qu'il est possible d'acquérir; et i(it.iqu'oTi est ccrt-tin que cela est, on ne sauroit jnaii'|u(.v d'élre content,

Apréi. m'ëtre ainsi assuré des maximes précède nies, et les avoir mises ù part, avec les verilés -de la lui, oui ont toujours éîe les premières en mit

020 Eclaircissement

créance, je jugeai que, pour tout le reslc de mes opinions, je pouvois librement entreprendre de m'en défaire.... Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent d'être toujours irrésolus: car, au contraire, tout mon dessein ne tendoit qu'àm'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable , pour trouver le roc ou l'argile.

Eclaircissement sur une règle de conduite dimnée par Descartes y dans son Discours sur la Méthode.

{Tom. II, Lett.II.)

Il est vrai que si j'avois dit absolument, qu'il faut s'en tenir aux opinions qu'on a une fois déterminé de suivre, quoiqu'elles fussent douteuses, je ne serois pas moins repréhensible que si j'avois dit qu'il faut être opiniâtre et obstiné; parce que , se tenir à une opinion , c'est le même que de persévérer dans le jugement qu'on en a fait. Mais j'ai dit toute autre chose, savoir, qu'il faut être résolu en ses actions, lors même qu'on demeure irrésolu en ses jugemens, et ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, c'est-à-dire n'agir pas moins constamment, suivant les opinions qu'on juge dau~

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