SUR UNE RÈGLE DE CONDUITE. Ô
leuses, lorsqu'on s'y est une fois dcterniinc, c'eslà-dire, lorsqu'on a considéré qu'il n'y en a point d'autres qu'on juge meilleures ou plus certaines, que si on connoissoit que celles-là fussent les meilleures; conime en effet elles le sont sous celle condition. Et il n'est pas à craindre que cette fermeté dans l'action nous engage de plus en plus dans l'erreur ou dans le vice; parce que l'erreur ne peut être que dans l'entendement, lequel, je suppose, nonobstunt cela, demeurer libre, et considérer comme douteux ce qui est douteux : oulre que je rapporte principalement cette règle aux actions de la vie qui ne souffrent aucun délai, et que je ne m'en sers que par provision, avec dessein de changer mes opinions, aussitôt que j'en pourrai trouver de meilleures, et de ne perdre aucune occasion d'eu chercher.
Jmport.^xce de la médecine pour la sagesse : zèle de Descartes pour ses progrès.
(Discours de la 3IéthoJe, pog- Gi.)
Au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connoissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des
022 IaIPORTANCE DE LA MEDECINE
cieux, et de tons les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nousconnoissons les divers métiers de nos artisans, nous pourrions les employer de la même manière à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer, pour l'invention d'une infinité de moyens qui nous feroient jouir sans aucune peine des fruits de la terre, et de toutes les commodilcsqui s'y trouvent, mais aussi principalement pour la conservalion de la santé, I laquelle est sans doute le premier bien, et le fon- \ dément de tous les autres biens de cette vie : car ^mèrne l'esprit dépend si fort du tempérament , et de la disposition des organes du corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus haj biles qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est |dans la médecine qu'on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage, contient peu de choses dont l'ulilité soit si remarquable : mais, sans que j'aie aucun dessein de la mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même de ceux qui en font profession , qui n'avoue que tout ce cju'on y sait, n'est presque rien en comparaison de ce qui reste à y savoir; et qu'on se pou rroit exempter d'une infinité de maladies, tantdu corps que de l'esprit , et même aussi peut-être de l'aôoiblissement de la vieillesse , si on avoit assez de cou-
rOUR LA SAGESSE. 3 25
noissance de leurs causes, cl de tons les remèdes dont la nalure nous a pourvus. Or, ayant dessein d'eniplo^^er loule ma vie à la reclierclie d'une science si nécessaire, et ayant rencontré un clieinin qui me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver en le suivant, à moins qu'on n'en soit empêché , ou par la brièveté de la vie, ou. par le défaut des expériences, je jugeois qu'il n'y avoit point de meilleur remède contre ces deux empèchemens, que de communiquer fidèlement au public le peu que j'aurois trouvé, et de convier les bons esprits de tâcher d'aller plus loin , en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu'il faudroit faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu'ils apprendroient , afin que les derniers commençant où les ])récédens auroient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs , nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin, que chacun en particulier ne sauroit faire.
5^4 Utilité de la piiiLosopiiii^
Utilité de la pJiiîosopJiie pour régler nos mœurs ^ et nous conduire dans cette vie : fruits qu^oii peut retirer des principes de la philosophie de Descartes : ordre à observer pour sHnstruire,
{Préface des Principes de la Philosophie.)
Ce mot philosophie signifie l'étude de la sagesse : par la sagesse, on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires , on entend encore une parlaile connoissance de toutes les choses que riiomme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie, que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts : afin que cette connoissance soit telle, il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes j en sorte que, pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer parla recherche de ces premières causes, c'est-à-dire des principes.
Ces principes doivent avoir deux conditions; l'une, qu'ils soient si clairs etsi évidens que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer: l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connoissance des autres choses, de manière qu'ils puissent être
POUR nÉGLr.Il KOS ]\I(H,L11S. D'iB
connus sans elles, mais non pas rcciprocjucnicnt elles sans eux. Après cela, il faul làcliej- de déduire tellement de ces principes la connoissance dry, choses qui en dépendenl, qu'il n'3^ ait rien , en toute la suite des déductions qu'on en fail, qui ne soit très-manifeste.
11 n'y a véritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c'est-à-dire, qui ait l'entière connoissance de la vérité de toutes choses; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse, à proportion de ce qu'ils ont plus ou moins de conîîoissance des yérilcs plus importantes. Je crois qu'il n'y a rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d'accord.
Puisque cette philosophie s'étend à tout ce que l'esprit humain peut savoir, on doit donc croire que c'est elle seule qui nous distingue des sauvages et des barbares, et que chaque nation est d'autant plus civilisée et polie, que les hommes y philosophent mieux : ainsi le plus grand bien qui puisse être en un Etat, est d'avoir de vrais philosophes. Et s'il est utile à chaque homme en particulier de vivre avec ceux qui s'appliquent à cette étude, il est incomparablement meilleur de s'y appliquer soi-même: comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par-là de la beaulé des couleurs et de la lumière, que de les avoir fermés et de suivre la conduite d'un autre; mais encore
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ce dernier vaut-il mieux que de les tenir fermés,
et n'avoir que soi pour se conduire.
C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosoi^berj et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre, n'est point comparable à la satisfaction que donne la connoissance de celles qu'on trouve par la philosophie; et enfin celte élude est plus nécessaire, pour régler nos mœurs et nous conduire en celte vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêles 1 brutes, qui n'ont que leurs corps à conserver, s'occupent continuellement à chercher de quoi le */, ^4tî ' nourrir; mais les hommes, dont la principale par-^ \ tie est l'esprit, devroient employer leurs princi- ' paux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m'assure aussi qu'il y en a plusieurs qui n'y manqueroient pas, s'ils avoient l'espéranee d'y réussir, et s'ils sa voient combien ils en sont capables.
Il n'y a point d'ame tant soit peu noble, qui demeure si fort attachée aux objets des sens , qu'elle ne s'en détourne quelquefois, et ne souhaite quelque autre plus graiul bien, quoiqu'elleignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus, qui ont en plus grande abondance la santé, les honneurs, les richesses, ne sont pas plus exempts de ce dé.-ir que les autres; au contraire, je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec
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