‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 41 sur 58 · DES MA U APAISES LECTURES · texte numérisé non relu

DES MA U APAISES LECTURES

goût. Sans doute il est permis aux lliéologlens île lire les mauvais livres, puisqu'il est de leur devoir de les rcfuler ou de les corriger : mais, dans le fuit, ils ne doivent eux-mêmes user que rarement de cette permission. Le seul désir de passer pour un homme qui a beaucoup lu, ne lut jamais, pour un Lomme pieux, une raison sullisanle de lire de tels livres. Vit-on jamais un homme sage, dans le dessein seulement de s'amuser ou de se délasser, visiter des gens attaqués de la peste; et qui pourroit douter que de mauvais livres ne renferment une peste véritable (i)?

ÏMPORTyîXCE du choix dans les lectures, et Injluence de ces lectures sur le caractère.

(Ex Epist. ad Voetium, pag. 11.)

Je dislingue l'homme docte de l'homme érudit. J'appelle érudit^ un homme qui, par l'étude et la culture, a poli son esprit et ses mœurs : et je crois qu'un tel homme ne se forme point par la lecture de toute sorte de livres indifl'éremment. C'est la

(i) Nous voudrions que le plan tîe notre travail nous eût |>ermis de faire usage d'une multitude de réflexions également profondes et judicieuses , que Descartes a semées dans cet écrit, sur la lectui'C des livres et sur les savans.

542 Importance du choix

lecture assidue des meilleurs ouvrages, c'est Fattenlion à converser avec les personnages qui ont déjà acquis ce genre d'érudilion, toutes les fois que l'occasion s'en présente , c'est un ardent amour pour la vérité, et une élude suivie de toutes les vertus, qui seuls peuvent former Férudit dont je parle.

Mais, pour ceux qui ne puisent toute leur science que dans des lieux communs, dans des index et des lexiques, ils peuvent bien, il est vrai, remplir en peu de temps leur mémoire de beaucoup de faits et dépensées^ mais ils n'en deviendront pas pour cela plus sages ni meilleurs. A.u contraire, ces sortes de livres ne renfermant aucun encliaînement déraisons, et tout y étant décidé par autorité, ou tout au plus par des raisonnemens coupés, qu'arrive-t-il de là? C'est que ceux qui tirent de ce fond toute leur doctrine, contractent l'iiabilude de s'en rapporter indifléremment à Fautorité de tous les auteurs qui tombent entre leurs mains; ou, s'ils font un choix, c'est uniquement l'esprit de parti qui le détermine : de cette manière, ils perdent peu à peu Fhabitude d'user sagement de ia raison naturelle, pour ne plus suivre qu'une raison artificielle et sophistique ; car il est bon de savoir que le véritable usage de la raison , en quoi consiste toute l'érudition proprement dite, tout le bon esprit, toute la sagesse humaine , ne consiste J)as lui-même dans des syllogismes isolés ou

des

DANS LES I.i:CTUUES. "5 iJ

des raisonneniens décousus. Ce qui le conslilue, c'est le soin , c'est l'attention à saisir avec justesse, à embrasser avec plénitude tout ce qui d(nt concourir à la découverte des vérités que nous cherclions; et parce qu'il est impossible de parvenir à celte découverte, à la faveur de syllogismes ou de raisonnemens , si on n'en lie un très-grand nombre ensemble, il est certain que ceux qui n'en agissent point ainsi , étant par-là très-exposés à ne point voir eia laisser ainsi sans examen quelquesunes des choses dont ils dévoient considérer la totalité, contractent l'habitude de l'inconsidération , et perdent l'usage du bon esprit.

Cependant ces mêmes personnages s'imaginant être fort habiles, parce qu'ils possèdent dans leur mémoire beaucoup de choses publiées par d'autres, et qu'ils croient sur leur autorité , deviennent de véritables pédans, pleins de la plus folle arrogance. Si, déplus, ilss'attachent par préférence à la lecture de certains livres, remplis de bagatelles, de disputes, de méchancetés, il est très- difficile que, quand même ils ne seroient pas nésmécbans ni dépourvus de tout génie, ils ne deviennent querelleurs, impertinens et mcchans eux-mêmes. Cependant il faut convenir que le naturel influe beaucoup dans ces fâcheuses conséquences; car, dans les livres que j'ai distingués en bons et mauvais, il n'en est point qui soient pleinement bons ou pleinement mauvais : souvent, dans le

544 ImpoPiTAnce du choix

même auteur, on rencontre des cljoses qui sont positivement mauvaises , d'autres qui ne sont que Irivoles, d'autres véritablement bonnes, et dont les unes lui appartiennent, et les autres sont empruntées d'ailleurs. Mais, semblables aux abeilles et aux araignées qui liavaillent sur les fleurs, les lecteurs, suivant la diversité de leur génie, ne cueillent sur les livres, les uns que le miel , et les autres que le venin ; et c'est ainsi que l'étude des lettres rend les hommes nés avec de bonnes inclinations, meilleurs et plus sages, et ceux qui sont îles avec des inclinations contraires, plus médians et plus luus.

Il existe, au reste, une marque très-certaine pour les reconnoître et les distinguer les uns des autres. C'est que chacun d'eux s'attache plus particulièrement aux livres où il rencontre plus de choses conformes à ses inclinations. Il est encore entr'eux une iiès-grande différence : ceux qui, nés avec de înauvaises inclinations, ont encore mal étudié, sont le plus souvent arrogans, opiniâtres, emportés, tandis que les autres, je veux dire ceux qui ont étudié avec sagesse et acquis l'érudition dont j'ai parlé, ne sont jamais dominés par l'orgueil, parce qu'ils sont profondément convaincus de la foiblessede l'esprit humain, et qu'ils font peu d'étal de ce qu'ils savent, persuadés qu'il est un nombre incomparablement plus grand de choses qu'ils ne savent pasj d'où il résulte qu'ils

Page 1