‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 46 sur 58 · DE LA CORRECTION FRATERNELLE · texte numérisé non relu

DE LA CORRECTION FRATERNELLE

païens el les publicaiiis; scnleincut ils ne les aiiiioient pas, comme ils aimoieiil leurs IVères.

Tontes cesloisde l'amilié, que nousvcnons d'exposer, sont faites généralement pour touslesliommes- mais elles obligent plus particulièrement encore ceux qui remplissent les ionclions de prédicateur ou de pasleur dans les églises : car, d'un ccMé, puisqu'il n'y a rien, dans la société des hommes, de plus avantageux que l'amitié, et que le principal avantage de cette amitié consiste à pouvoir être, à la laveur de ses amis, averti de ses erreurs, et corrigé de ses vices; et, d'un autre côté, puisque nous ne pouvons pas toujours nous procurer des amis parliculiers, assez zélés et assez prudens pour remplir à noire égard cet olTice , nous regardons les personnages que nous savons l'emporter sur les autres en piété, en prudence et en charité chélienne, comme les anus communs de tous les hommes, et nous les écoutons volontiers en cette qualité. Telssont communément à nos yeux ceux à qui on a confié l'oflice de prédicateurs ou de pasteurs dans les diverses é"lises....

Les corrections ont bien avec les accusations quclqueanalogie: il ncfaut pourlantpaslesconfondre. Les dénonciations publiques desdélits, qui ont lieu sans que les dénonciateurs aient aucun droit de condamner les personnes, sont proprement ce qu'on appelle accusations; el il est certain qu'elles

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sont permises flans toute république sagement policée; elles sont même ordonnées, dans certains cas, comme dans celui du crime de lèse-majesté : mais cependant il est des circonstances où elles pourroient difficilement se concilier avec l'honnêteté et la justice. Ainsi , accuser des hommes qui sont coupables, il est vrai, mais qui le reconnoissent humblement, et qui sont prêts à en faire pénitence, seroit un procédé blâmable , à moins qu'on ne fut accusateur par office, ou qu'on ne fut forcé à cet acte par quelque raison particulière : car la charité, qui veut que nous nous aimions les uns les autres, ne permet pas que de simples particuliers désirent la punition d'un coupable qui reconnoît sa faute , et qui en demande humblement le pardon....

Nous observerons que les prédicateurs exercent bien l'office de censeurs ou d'accusateurs publics : mais il n'en est pas moins vrai qu'ils ont été établis seulement pour enseigner les vérités qui appartiennent à la religion , pour détourner les jiommes du vice et les exciter à la vertu, et non pour exercer undroit de censure sur quelques-uns de leurs auditeurs, et les couvrir d'ignominie ; et quand un prédicateur, du haut de sa chaire, reproche à l'un d'eux quelque faute, il le diffiime plus que s'il lui reprochoit la même faute en tout autre lieu, quoique devant les mêmes auditeurs. La raison en est qu'ayant été établi d'office pour

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annoncer la vérité tlu li.iiil de sa tJiaiic, il joinl à l'autorité do son témoignage privé, l'autorité publique, et il abuse ainsi de la di<fnitc de son ministère pour dilliimcr son frère.

Nous observerons encore que le droit de cbarité , le seul qui autorise les hommes pieux h reprendre les autres, et le droit qu'un maître exerce sur ses disciples, sont fort diilerens du droit de domaine, ou du droit civil, qui autorise les magistrats à punir les coupables. La dillérence consiste principalement en ce que le droit civil a pour objet le bien comjnun de plusieurs hommes réunis en société, et que le droit de la charité , comme celui de maître, se rapporte aux individus considérés séparément : d'où il suit qu'il est bien permis à un magistrat de traiter mal quelques particuliers, et quelquefois même de leur ôter la vie, pour procurer l'utilité commune des autres; mais il n'est jamais permis à un maître, chargé de quelques disciples, de faire le plus petit mal à i.n d'entr'eux, uniquement dans la vue de procurer un avantage aux autres, quelque grand que pût être cet avantage. Car un parent ne confie ses enfans à un maître que dans la vue du bien particulier de ses enfans, et sous la condition que le maître ne leur nuira en aucune manière; et c'est ici le cas d'appliquer la règle, i\\x' il jie faut pas faire le mal, pour qu'il en arrive un bien. Ces principes, ces maximes ont encore plus de force, appliquées à

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ceux qui n'ont d'autre droit que celui de la cliarite : comment, en effet, quelqu'un qui nuit véritablement à un autre, pourroit-il en cela même être censé son ami?

Conséquemment à ces principes, on convient qu'il n'est pas permis de tuer ou de mutiler quelqu'un , de quelque grand crime qu'il se soit rendu coupable, ni de le dépouiller de son bien pour le distribuer aux pauvres, ou en faire d'autres bonnes œuvres, quelque mauvais usnge qu'il en fasse : or je ne vois pas comment il seroitplus permis à un prédicateur d'enlever à un homme sa réputation, qui est un bien que plusieurs estiment encore plus que leurs richesses et même que la vie, quelque tondes que pussent être les reproches du prédicateur; puisque, dans la réalité, cet homme seroit véritablement puni , et on lui feroit autant de tort que si on lui ôtoit la vie ou la fortune....

Siquelques prédicateurs prétendoient que, puisque lei prophètes reprenoient les rois eux-mêmes avec une grande liberté, ils peuvent bien en agir de même à l'égard des hommes vulgaires ; on lui feroit observer que le droit suprême, que quelques prophètes ont auliefois exercé sur les rois, leur étoit accordé par Dieu , et intimé par un mou- •vement extraordinaire et surnaturel qu'il impriinoit dans leurs âmes ; et on ne croyoit à la réalité de ce droit, que parce qu'ils le justifioient par de grands et incontestables prodiges. Voyez comment

Di: LA coiiRLCTiON fhateiinellt:. jjy

Dieu parle à Jéréiiiie : Je t'ai établi aujourd'hui sur les nations et sur les royaumes , ajin que tic arraches, que tu disperses, que lu détruises, tu plantes et tu bâtisses. Jéréiiiie, qui éloit ainsi élabli sur les nations et sur les royaumes, n'cluil qu'un simple parliculicr, sans conseillers visibles avec qui il put délibérer sur ce qu'il lui convenoil de faire, et n'ayant même aucune aulorilc dans l'Elat : auroit-il donc été raisonnable que les rois et les peuples se soumissent volontairement à lui, s'il n'avoit pas montré, par des miracles évidens, qu'il étoit vraiment envoyé par celui qui est lePioi des rois ?

Or quel est aujourd'hui le prédicateur qui proi> veroil, par des miracles, qu'il a reçu de Dieu le droit d'invectiver contre quelques-uns de ses auditeurs, et de les dill'amer dans l'esprit des autres (i) ?

(i) Dans l'exposiilon de ces règles, Descartes avoit en vue A'^oëlius ; il les applique ù la conduile de ce fongueux prédicateur, et montre qu'il les a toutes violées : vcritaljlcmcnt, 11 ïe confond et l'accable ; mais cette application n'entroit point dans noire but : il a dii nous suffire d'exposer les règles de la correction fraternelle, telles que Descaries les propose ; cl ces règles oui dû paroitre également justes et sages.

558 Exécuter moMPTi-MENT

Avantage d'exécuter promptement ce quart a délibéré avec sagesse : et confiance dans la Providence,

{Tom.hr. ^ Lett. XII.)

Je confesse une faute très-signalée que j'ai commise dans le traité des Passions, en ce que, pour llatter ma négligence, j'y ai mis au nombre des émotions de l'ame, qui sont excusables, une je ne sais quelle langueur, qui nous empêche quelquefois de mettre en exécution les choses qui ont été approuvées par notre jugement.

J'avoue bien qu'on a grande raison de prendre du temps pour délibérer, avant d'entreprendre les choses qui sont d'importance; mais lorsqu'une affaire est commencée , et qu'on est d'accord du principal, je ne vois pas qu'on ait aucun profit à chercher des délais en disputant pour les conditions. Car si l'affaire nonobstant cela réussit, tous les petits avantages, qu'on aura peut-être acquis par ce moyen , ne servent pas autant que peut nuire le dégoiit que causent ordinairement ces délais; et si elle ne réussit pas, tout cela ne sert qu'à faire savoir au monde qu'on a eu des desseins qui ont manqué : outre qu'il arrive bien plus souvent, lorsque l'affaire qu'on entreprend est

fort

CE qu'on a DKLIBl^Rl': AVEC SAGESSE. 55()

fort bonne, que pendant qu'on en diirèrc l'exécution, elle s'échappe, que non pas lorsqu'elle est mauvaise. C'est pourquoi je nie persuaile que la résolution et la promptitude sont des vertus trèsnécessaires pour les allaires déjà commencées, et l'on n'a pas sujet de craindre ce qu'on ignore; car souvent les choses qu'on a le plus appréhendées, avant de les connoîlre, se trouvent meilleures que celles qu'on a désirées. Ainsi le meilleur est en cela de se fier à la providence divine, et de se laisser conduire par elle.

La justice, fondement des Etats,

(Tow. ///, Lett.I'Tc.)

La justice seule maintient les Etats et les Empires : c'est pour l'amour d'elle que les hommes ont quitté les grottes et les forêts pour bâtir des ] villes j c'est elle seule qui donne et qui maintient ^' la liberté : comme, au contraire, c'est de l'impunité des coupables et de la condamnation des innocens, que vient la licence, qui, selon la remarque de tous les politiques, a été la ruine des républiques.

56o Définitions de l'amour

Préférence qu'on doit quelquefois donner à la génération future sur la génération présente.

(Discours de la Méthode , pag. 66.)

Il est vrai que chaque homme est obligé d© procurer, autant qu'il est en lui, le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir rien , que de n'être utile à personne. Cependant nos soins doivent s'étendre plus loin que le temps présent ; et il est bon d'omettre des choses qui apporteroient peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein d'en faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux.

DÉFINITIONS de l'amour et de la haine. Distinction entre l'amour de concupiscence et les autres espèces d'amour.

(Traité des Passions, pag. iio.)

L'amour est une émotion del'ame, qui l'incite à se joindre de volonté aux objets qui paroissent lui être convenables; et la haine est une émotion, qui l'incite à vouloir être séparée, des objets qui se présentent à elle comme nuisibles.

r.T DE LA HAINE. 56l

Parle mol de volonté, je ircnlcndspas ici pailcr du désir, qui est une passion à ])art, et se lappojte à l'avenir, mais du consentement i)ar lequel on se considère, dèsà présent, comme joint avec ceqii'oii aime; en sorte qu'on imagine un tout, duquel on croit qu'on est seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre : comme, au contraire, en la haine on se considère seul comme un tout, entièrement séparé de la chose pour laquelle on a de l'aversion.

Or on distingue communément deux sortes d'amours j l'un est nommé amour de bienveillance, c'est-à-dire, qui incite à vouloir du bien à ce qu'on aime ; l'autre est nommé amour de concupiscence, c'est-à-dire, qui fait désirer la chose qu'on aime. Mais il semble que cette distinction regarde seulement les elléts de l'amour, et non point son essence : car aussitôt qu'on s'est joint de volonté à quelque objet , de quelque nature qu'il soit, on a pour lui de la bienveillance, c'est-àdire, onjointaussiàluide volonté leschoses qu'on croit lui être convenables : ce qui est un des principaux efl'ets de l'amour. Et si on juge que ce soit un bien de le posséder, ou d'être associé avec lui d'autre façon que de volonté, on le désire : ce qui est aussi l'un des plus ordinaires efièts de l'amour.

Il n'est pas besoin aussi de distinguer autant d'espèces d'amour qu'il y a de divers objets qu'on peut aimer. Car, par exemple, quoique la passion qu'un

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