‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 47 sur 58 · Définitions de l'amolk · texte numérisé non relu

Définitions de l'amolk

ambitieux a pour la gloire, un avaricieuX pour l'argent, un ivrogne pour le \in, un homme d'honneur pour son ami, et un bon père pour ses enfansj soient bien différentes enir'elles, cependant, en ce qu'elles participent de l'amour, elles sont semblables. Mais les quatre premiers n'ont de l'amour que pour la possession des objets auxquels se rapporte leur passion, et n'en ont point pour les objets mêmes, pour lesquels ils ont seulement du désir , mêlé avec d'autres passions particulières : au lieu que l'amour qu'un bon père a pour ses enfansest si pur, qu'il ne désire rien avoir <]'eux , et ne veut point les posséder autrement qu'il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu'il estdéjà^ mais, les considérant comme d'autres soimêmes, il recherche leur bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin , parce que se représentant que lui et eux font un tout, dont iî n'est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens, et ne craint pas de se perdre pour les sauver. L'affection que les gens d'honneur ont pour leurs amis, est de cette nature, quoiqu'elle soit rarement aussi parfaite....

On peut, ce me semble, avec plus de raison , distinguer l'amour par l'estime qu'on fait de ce qu'on aime, en comparaison de soi-même. Car, lorsqu'on estime l'objet de son amour moins que soi , on n'a pour lui qu'une simple affection j lorsqu'on l'estime à l'égal de soi , cela se noma»e

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arnilic • et lorsqu'on l'esliaie daviuilngc, la passion (ju'on a, peut cire nommée déviiliiHi (m (L'voue- 7neiit. Ai\\s\ ^ oti peut avoir de l'allcclioii pour une Jleur, pour un oiseau, pour un cheval ; mais, à moins que d'avoir l'esprit fort déréglé, oi^. ne peut avoir de l'annlié que pour des lionimes : cl ils sont tellement l'objel de celle passion , qu'il n'y a point d'homme si imparfait, qu'on ne puisse avoir pour lui une amilié Irès-parfaile lorsqu'on en est aimé, et qu'on a l'ame véritablenieiil noble el généreuse. Pour ce qui est de la dévotion, soti principal objet est sans doute la souveraine Divinité, à la- (juelleon ne sauroit manque r d'èlre dévot, lorsqu'on la connoît comme il faut : mais on peut avoir aussi de la dévotion ]iourson prince, pour .«on pays, pour sa ville, et même pour un homme parliculier, lorsqu'on l'estime beaucoup plus que soi. Or la différence qui est entre ces trois sortes d'amour, paroi t principalement par Icinselfets; car, puisqu'on tout on se considère comnKJuiul et uni H la chose aimée, on est toujours prêt d'abandonner la moindre partie du loul qu'on compose avec elle, pour conserver l'autre. Ce qui fait que, dans la simple affection , Ton se préfère toujours à ce qu'on aime; et qu'au conliaiie, dans la dévotion ou (îéuoueineiît , Von préfère tellement la chose aimée à soi-même, qu'on ne craint pas de mourir pour la conserver. De quoi on a vu souvent des «Aemplesdansceuxquisesonlexposésàunc mort

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certaine pour la défense de leur prince , ou de leur Tille , et même aussi quelquefois pour des personnes particulières auxquelles ils s'étoient dé-

Youés.

Objet et règle de nos désirs : considération sur la Providence et la fortune : remède contre les passions.

(Traité des Passions , pag. 170.)

Les passions ne peuvent nous porter à aucune action, que par l'entremise du désir qu'elles excitent; c'est donc particulièrement ce désir que nous devons avoir soin de régler, et c'est en cela que consiste la principale utilité de la morale. Or, comme le désir est toujours bon , lorsqu'il suit une ■vraie connoissance, il ne peut manquer aussi d'être mauvais, lorsqu'il est fondé sur quelque erreur. Et il me semble que l'erreur qu'on commet le plus ordinairement, touchant les désirs, est qu'on ne distingue pas assez les choses qui dépendent entièrement de nous, de celles qui n'en dépendent point; car, pour celles qui ne dépendent que de nous, c'est-à-dire de notre libre arbitre, il suflit de savoir qu'elles sont bonnes, pour ne les pouvoir désirer avec trop d'ardeur, parce que c'est suivre la vertu, que de l'aire les choses bonnes

DE NOS Di';si[\s. 5G5

qui dépendent de nous; et il c^l certain qu'on ne sauroit avoir un débir trop aident pour la vertu, outre que ce que nous désirons ainsi ne pouvant manquer de nous réussir, puisque c'est de nous seuls qu'il dépend, nous en recevrons toujours toute la satisfaction que nous en avons attendue. Mais la faute qu'on a coutume de commettre en ceci, n'est jamais qu'on désire trop, c'est seulement qu'on désire trop peu; et le souverain remède contre cela, est, i". de se délivrer l'esprit, autant qu'il se peut, de toutes sortes d'autres désirs moins utiles; 2°, de taclier de connoîlre bien clairement, et de considérer avec attention la bonté de ce qui est ù désirer.

Pour les choses qui ne dépendent aucunement de nous, quelque bonnes qu'elles puissent être, on ne doit jamais les désirer avec passion, non-seulement parce qu'elles ])euvent n'arriver pas, et, par ce moyen, nous aiïliger d'aulant plus que nous les auronsplussouhaitées; mais principalement parce qu'en occupant notre pensée, elles nous détournent de porter notre affection à d'autres clioses, dont l'acquittement dépend de nous.

11 y a deux remèdes généraux contre ces vains désirs; le premier est lagénérosilé, dont je parlerai dans la suite ; le second est de faire souvent réflexion sur la providence divine , et de nous représenter qu'il est impossible qu'aucune cliosc arrive autrement qu'elle a été déterminée de toute

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éternité par cette providence; en sorte qu'elle est comme une fatalité ou une nécessité immuable, qu'il faut opposer à la fortune, pour la détruire comme une chimère qui ne vient que de l'erreur de notre entendement. Car nous ne pouvons désirer que ce que nous estimons en quelque façon être possible; et nous ne pouvons estimer possibles les choses qui ne dépeindent point de nous , qu'autant que nous pensons qu'elles dépendent ds ]a fortune , c'est-à-dire que nous jugeons qu'elles peuvent arriver, et qu'il en est arrivé autrefois de semblables. Or cette opinion n'est fondée que sur ce que nous ne connoissons pas toutes les choses qui contribuent à chaque effet. Car lorsqu'une chose, que nous avons estimée dépendre de la fortune, n'arrive pas, cela témoigne que quelqu'une des causes, qui étoien t nécessaires pour la prod uire, a manqué, et, par conséquent, qu'elle étoit absolument impossible, et qu'il n'en est jamais arrivé de semblable, c'esl-à dire, à la production de laquelle une pareille cause ait aussi manqué; en sorte que, si nous n'eussions point ignoré cela auparavant, nous ne l'eussions jamais estimée possible , ni par conséquent nous ne l'eussions point désirée. Il faut donc entièrement rejeter l'opinion vulgaire, qu'il y a hors de nous une fortune, qui fait que les choses arrivent ou n'arrivent pas selon son plaisir, et savoir que tout est conduit par la providence divine j dont le décret éternel est tellement

DE NOS DÉSIRS. oC)J

innilllible et immuable, qu'excepté les cIjoscs que ce même décret a voulu dépendre de noire libre arbitre, nous devons penser qu'à notre égard il n'arrive rien qui ne soit nécessaire , et comme fatal; en sorte que nous ne pouvons sans erreur désirer qu'il arrive d'une autre façon.

Mais, parce que la plupart de nos désirs s'étendent à des choses qui ne dépendent pas toutes de nous, ni toutes d'autrui, nous devons exactement distinguer en elles ce qui ne dépend que de nous, afin de n'étendre notre désir qu'à cela seul. Et, j)Our le surplus, quoique nous en devions estimer le succès entièrement fatal et immuable, afin que notre désir ne s'y occupe point, nous ne devons pas laisser de considérer les raisons qui le font plus ou moins espérer, afin qu'elles servent à régler nos actions. Par exemple, si nous avons affaire en quelque lieu , où nous puissions aller par deux divers chemins, l'un desquels ait coutume d'être beaucoup plus sûr que l'iiutre; quoique peut-être le décret de la Providence soit tel, que, si nous allons par le chemin qu'on estime le plus sûr, nous ne manquerons pas d'y être volés, et qu'au contraire nous pourrons passer par l'autre sans aucun danger, nous ne devons pas pour cela être indifférens à choisir l'un ou l'autre , ni nous reposer sur la fatalilé immuable de ce décret. Mais ]a raison veut que nous choisissions le chemin qui a coutume d'être le plus sûr, et nous n'avons rien

568 Objet et règle de nos désirs.

à nous reprocher, lorsque nous l'avons suivi, quelque mal qui nous en soit arrivé, parce que ce mal ayant été à notre égard inévitable, nous n'avons eu aucun sujet de souhaiter d'en être exempts, mais seulement de faire ce que notre entendement a pu nous faire connoître comme le meilleur, ainsi que je suppose que nous avons fait. Et il est certain que, lorsqu'on s'exerce à distinguer ainsi la fatalité de la fortune, on s'accoutume aisément à régler tellement ses désirs, que, puisque leur accomplissement ne dépend que de npus, ils peuvent toujours nous donner une entière satisfaction.

J'ajoute que l'exercice de la vertu est un souverain remède contre les passions : car il est certain que, pourvu que notre ame ait toujours de quoi être contente en son intérieur, tous les trou- ])ies qui viennent d'ailleurs n'ont aucun pouvoir de lui nuire. Or, afin que notre ame ait ainsi de quoi être contente, elle n'a besoin que de suivr© exactement la vertu : effectivement, quiconque a vécu de telle sorte, que sa conscience ne lui peut reprocher qu'il ait jamais manqué à faire toutes ks choses qu'il a jugées être les meilleures, (qui est ce que je nomme ici suivre la vertu) il en reçoit une satisfaction, qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violens eiforts des passions n'ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son ame.

Cjbjctèbe et effets de la géncrositê (Vaine ou de

la mai^nanimlté.

{^Traité des Passions, pog. i8i.)

Je ne remarque en nous qu'une seule chose, qui puisse i]ous donner une juste raison de nous cslinîcr, savoir , l'usage de noire libre arbitre, circnipire que nous avons sur nos volontés : car il n'y a que les seules actions qui dépendent de ce libre arbitre, pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés.

Ainsi, je crois que la vraie générosilé, qui fait qu'un homme s'eslime autant qu'il peut légitimement s'estimer, consiste seulement, parlie en ce qu'il connoît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne, excepté celte libre disposition de ses volontés, ni rien pourquoi il doive être loué ou blâmé, sinon parce qu'il en use bien ou mal; et parlie en ce qu'il sent en soi-même une ferme cl constante résolution d'en bien user, c'est-àdire, de ne manquer jamais de volonté pour cntieprcndre et exécuter toulcs les choses qu'il jugera être les meilleures; ce qui est suivre parfaitement la vertu.

Ceux qui ont cette connoissance et ce sentiment

570 Caractère et effets

d'eux-mêmes, se persuadent fticjlenicnt que clinciiii des autres lionioies les peut aussi avoir de soimême, parce qu'il n'y a rien en cela qui dépende d'autrui. Aussi ils ne méprisent jamais personne; et quoiqu'ils voient souvent que les au Ires commettent des fautes, qui fontparoître leur foiiilesse, ils sont cependant plus portés à les excuser qu'à Jes blâmer, et à croire que c'est plutôt par délaut de connoissance, que par défaut de bonne volonté, qu'ils les commettent. Et comnie ils ne

^ croient point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de biens, ou d'bonncurs, ou même qui ont plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté qu'eux , aussi ne s'estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qui les surpassent dans ce genre de perfections, parce que toutes ces choses leur paroissent fort peu considérables, en comparaison de la bonne volonté pour laquelle seule ils s'estiment, et laquelle ils supposent aussi être, ou du moins pouvoir être, en chacun des autres liomnjes.

\ Ainsi les hommes les plus généreux sont ordinairement les plus humbles; et l'iunnililé vertueuse consiste dans la réflexion que nous faisons sur l'infirmité de notre nature, et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou que nous sommes capables de commettre, fautes qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d'autres : cette réflexion fait

DE liA MAGMAMMiri':. Syi

1 que nous ne nous préférons à personne, et (jue nous pensons ([ne les autres ayiint leur libre arbitre aussi bien que nous, ils peuvent en user uussi bien que nous.

Ceux qui sont généreux de celle manière, sont naturellement porlés à faire de grandes choses, parce qu'ils n'estiment rien de plus grand cjuc de faire du bien aux autres Iionnnes , et de mépriser son propre intérêt. De là vient qu'ils sont toujours

\ parfaitement honnêtes, aflablesetolllcieux envers tous les hommes; de plus, ils sont entièrement

i maîtres de leurs passions, et particulièrement maî-

( très des désirs , de la jalousie et de l'envie, parce qu'il n'y a aucune chose, dont l'acquisition ne dé-

{ pende pas d'eux , qu'ils croient valoir assez pour mériter d'être beaucoup souhaitée ; maîtres de la

1 haine envers les hommes, parcequ'ils les estiment tous; maîtres de la peur, parce que la confiance qu'ils ont en leur vertu les rassure; et enlln maî-

)tres de la colère, parce que, n'estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent d'autrui, jamais ils ne donnent cet avantage à leurs ennemis,

vde reconnoître qu'ils en sont ofl'ensés.

Tous ceux qui conçoivent une bonne opinion d'eux-mêmes, pour quelque autre cause que ce puisse être, n'ont pas une vraie générosité, mais seulement un orgueil qui est d'autant plus vicieux, que la cause pour laquelle on s'estime est plu?; injuste j et la plus injuste de toutes est, lorsqu'on

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