Caractère et effets
est orgueilleux sans aucun sujet, c'est-à-dire, sans qu'on pensepourcelaqu'ilyaitensoiaucunmérile, pour lequel on doive être estimé , mais seulement parce qu'on ne fait point d'élat du mérite , et que s'imaginant que la gloire n'est autre chose qu'une usurpation , l'on croit que ceux qui s'en attribuent le plus, en ont le plus. Ce vice est si déraisonnable et si absurde , que j'aurois de la peine à croire qu'il y eût des hommes qui s'y laissassent aller, si jamais personne n'étoit loué injustement; mais la flatterie est si commune partout, qu'il n'y a point d'homme tellement rempli de défauts, qui ne se voie souvent estimer pour des choses qui ne méritent aucune louange , ou même qui méritent du blâme; ce qui donne occasion aux i3las ignorans et aux plus stupides de tomber en cette espèce d'orgueil.
Mais quelle que puisse être la cause pour laquelle on s'estime , si elle est autre que la volonté , qu'on sent en soi-même, d'user toujours bien de son libre arbitre, de laquelle j'ai dit que vient la générosité, elle produit toujours un orgueil très- . blâmable, et qui est si différent de celte vraie générosité, qu'il a des effets entièrement contraires. Car tous les autres biens , comme l'esprit , la beauté, les richesses, les honneurs, etc. ayant coutume d'être d'autant plus estimés, qu'ils se trouvent en moins de personnes, et même étant pour la plupart de telle nature, qu'ils ne peuvent
DE LA MAGNANIMITI*:. 375
être communs à plusieurs- cela fait que les orgueilleux tâchenl d'abaisser tous les autres liommes, et qu'esclaves comme ils sont de leurs désirs ils ont l'ame incessamment agitée de haine, d'envie, de jalousie ou de colère.
' Pour la bassesse ou humilité vicieuse , clic consiste principalement en ce qu'on se sent foible ou peu résolu , ( l que, comme si on n'a voit pas l'usage entier de son libre arbitre, on ne peut s'empêcher de faire des choses, dont on sait qu'on se repentira ensuite; puis aussi en ce qu'on croit ne pouvoir subsister par soi-même , ni se passer de plusieurs choses, dont l'acquisition dépend d'autrui. Ainsi elle est directement opposée à la générosité ; cl il arrive souvent que ceux qui ont l'esl^rit le plus bas, sont les plus arroganset les plus superbes, tandis que les plus généreux sont le» plus modestes et les plus humbles : mais au lieu que ceux qui ont l'esprit fort et généreux , demeurent constamment les mêmes, quelques prospérités ou adversités qui leur arrivent, ceux qui l'ont foible et abject vivent au gré de la fortune; et la prospérité ne les cnlle pas moins que l'adversité les abat. On voit môme souvent qu'en même temps qu'ils s'abaissent honteusement, auprès de ceux dontilsaltendent quelque profit ou craignent quelque mal , ils s'élèvent insolenmient au-dessus de ceux de qui ils n'espèrent ni ne craignent rien.
574 ^ Caractère i;t effets
Mais comment acquérir la générosilé ? îl est certain que la bonne éducation sert beaucoup à corriger les défauts de la naissance. Si donc on s'occupe souvent à considérer ce que c'est que Je libre arbilre, et combien sont grands les avantages qui viennent de ce qu'on a une ferme résolution d'tn bien user: comme aussi, d'un autre côté, combien sont vains et inutiles tous les soins qui travaillent les ambitieux ; on peut exciter en soi la passion, et ensuite acquérir la vertu de géiiérosiîé, qui est comme la clef de toutes les autres "vertus, et un remède général contre tous les déréglemens des passions ; et il me semble que cette considération est bien digne de renjarque...,
Finissons par observer que, plus on a l'ame noble et généreuse, plus on a d'inclination à rendre à chacun ce qui lui appartient ; et ainsi on n'a pas seulement une très-profonde humilité à l'égard de Dieu , mais aussi on rend sans répugnance tout l'honneur et le respect qui est dû aux hommes, à \ chacun selon le rang et l'autorité qu'il a dans le inonde, et on ne méprise rien que les vices. Au contraire, ceux qui ont l'esprit basetfoible, sont sujets à pécher par excès, quelquefois en révérant et craignant des choses qui ne sont dignes que de mépris, et quelquefois en dédaignant insolemment celles qui méritent le plus d'être révérées : et ils passent souvent fort promptement de l'extrême impiété à la superstition , puis de la superstilioii
DE LA MAGNANIMITÉ. ^'jB
à l'impiété; en sorte qu'il n'y a aucun vice ni aucun dérèglement d'esprit dont iU ne soient capables.
Ke.iiède général cojitre les passions.
( Traité des Passions , pag. a3 1 . )
Je compte, entre les remèdes contre les passions, la préméditation, et l'industrie par laquelle; on peut corriger les défauts de son naturel , en s'exerçant à séparer en soi les niouvemens du sang et des esprits, d'avec les pensées auxquelles ils ont coutume d'être joints. J'avoue qu'il y a peu de personnes qui se soientassez préparées de cette façon contre toutes sortes d'attaques, et que ces niouvemens excités dans le sang , par les objets des passions, suivent d'abord si promptement des seules impressions qui se font dans le cerveau , et de la disposition des organes, quoique l'ame n'y contribue en aucune façon, qu'il n'y a point de sagesse humaine qui fût capable de leur résister, lorsqu'on n'y est pas assez préparé.... Ainsi ceux qui sont fort portés de leur nature aux émotions de la joie et de la pitié , ou de la peur , ou de la colère, ne peuvent s'empêcher de se pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d'avoir le sang tout
5^6 Remède général
ému comme s'ils avoient la fièvre, lorsque leur imatîination est fortement touchée par l'objet de quelqu'une de ces passions. Mais ce qu'on peut toujours faire en telle occasion, et que je pense devoir indiquer ici, comme le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre tous le» excès des passions, c'est que, lorsqu'on se sent le san<^ ému , on doit être averti , et se souvenir que tout ce qui se présente à l'imagination , tend à tromper l'ame, et à lui faire paroître les raisons qui servent à persuader l'objet de sa passion , beaucoup plus fortes qu'elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader, beaucoup plus foibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l'exécution souffre quelque délai, il iltut s'abstenir d'en porter sur l'heure aucun jugement, et se distraire par d'autres pensées, jusqu'à ce que le temps et le repos ait entièrement appaisé l'émotion qui est dans le sang; et enfin lorsqu'elle incite à des actions, à l'égard desquelles il est nécessaire qu'on prenne une résolution sur-le-champ, il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, quoiqu'elles paroissent moins fortes. Ainsi, par exemple, lorsqu'on est inopinément attaqué par quelque ennemi, l'occasion ne permet pas, il est vrai, qu'on emploie aucun temps à délibérer; mais ce qu'il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire
CONTRE LES VASblONS. 077
réflexion sur leurs actions, peuvent toujours, c'est que, lorsqu'ils se sentiront saisis de lu peur, ils tâcheront de détourner leur pensée de la considération du danger, en se représeiilunl les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d'honneur dans la résistance que dans la fuite; et au contraire, lorsqu'ils sentiront que le désir de la vengeance et la colère les incite à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils auront soin de penser que c'est imprudence de se perdre, quand on peut sans déshonneur se sauver, et que, si la partie est fort inégale", il vaut mieux faire une honnête retraite ou demander quartier, que s'exposer brutalement à une mort certaine.
Jugement de Descartes sur la bonne éducation au on recevait dans les collèges des Jésuites , et Ijarticuliè rement dans celui de la Flèche.
(Tom. II, Lett.XC.)
Vous voulez savoir mon opinion sur Féducation de M. votre fils (il écrit à un de ses amis).... Je ne vous conseille point de l'envoyer dans nos quartiers, pour y étudier la philosophie, comme vous en ave;z la pensée. La philosophie ne s'eu-
Pp '2
378 Jugement slii l'éducation
seigne ici que très-mal ; les professeurs n'y font que discourir unelieurele jour, environ la moitié de l'année, sans dicter jamais aucun écrit, ni achever le cours en aucun temps déîerrainé ; en sorte que ceux qui en veulent savoir un peu, sont contraints de se faire instruire en particulier par quelque maître, ainsi qu'on fait en France pour le droit, lorsqu'on veut entrer en office. Or, quoique mon opinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en philosophie soient aussi vraies que l'Evangile, cependant, parce que la philosophie est la clef des autres sciences, je crois qu'il est très-utile d'en avoir étudié le cours entier, comme il s'enseigne dans les écoles des Jésuites, avant qu'on entreprenne d'élever son esprit audessus de la pédanterie, pour se faire savant de la honne sorte. Et je dois rendre cet honneur à mes maîtres, de dire qu'il n'y a aucun lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qi5'à la Flèche. Outre que c'est, ce me semble, un grand changement, pour la première sortie de la maison, de passer tout d'un coup en un pays différent de langue, de façons de vivre, et de religion, au lieu que l'air de la Flèche est voisin du vôtre, et parce qu'il y va quantité de jeunesgens de tous les quartiers de la France, ils y font un certain mélange d'humeurs, par la conversation les uns des autres, qui leurapprend presque la même chose que s'ils voyageoicnt ; et enfin l'égalité que les Jésuites
DES Jésuites. 3 ■79
niellent entr'eux, en ne traitant guère d'une autre manière ceux qui sont les plus dislingues que ceux qui le sont le moins, est une invention extrêmement bonne, pour leur ôter la délicatesse et les autres défauts qu'ils peuvent avoir acquis par la coutume d'être bien traités dans les maisons de leurs parens. Mais, monsieur, jappréhende que la trop bonne opinion que vous m'avez fait avoir de moi-même, en prenant la peine de me demander mon avis, ne m'ait donné occasion de vous l'écrire plus librement que je ne devois : c'est pourquoi je n'y ose rien ajouter , sinon que si M. votre fils vient en ces quartiers, je le servirai en tout ce qui me sera possible.
Descartes y accusé par T'o'étius , auprès des uia 'distrais d'Utrecht , d^étre ami des Jésuites , cojivient du fait.
[Tom.III.Lctt.I'''.)
Etant du pays et de la religion dont je suis, il n'y a que les ennemis de la France qui puissent m'imputer à crime d'être ami, ou de rechercher Tamilié de ceux à qui nos rois ont coutume de communiquer le plus intérieur de leurs pensées, en les choisissant pour confesseurs. Or chacun sait que les Jésuites de France ont cet honneur, et
58o Descartes ami des Jésuites.
même que le révérend P. Dinet (qui est le seul auquel on me reproche d'avoir écrit) fut choisi pour confesseur du roi, peu de temps après que j'eus publié la lettre que je lui adressois. Et, si nonobstant cette raison , il y a des gens si partiaux et si zélés pour la religion de ce paj's, qu'ils s'offensent qu'on ait quelque communication avec ceux qui font profession delà combattre, ils doiventtrouyer cela plus mauvais dans Voëtins, qui, voulant être Ecclesiarum Belgicarum decus et ornamenium , ne laisse pas d'écrire à quelquesnns de nos religieux, dont la règle est plus austère que celle des Jésuites (Minimes), et de les appeler les défenseurs de la vérité, pour tâcher d'acquérir leurs bonnes grâces, que non pas dans un François qui fait profession d'être de la même religion que son roi. Mais, outre cela, pour vous faiie voir combien Voetius se plaît à tromper le* rfionde, et à persuader à ceux qui le croient, dë."^ choses qu'il n'è croit pas lui-même, si vous prenez la peine de lire le petit livre intitulé : Septimœ objectiones , etc., qui contient la lettre siiip laquelle il s'est fondé pour m'objecter î'amitié des Jésuites, et dont il a obtenu de vous la condamnation, à ce qu'on dit; ou bien s'il vous plaît seulement de demander à quelqu'un qui Tait lu, de quoi il y est traité, vous saurez que tout ce livre est composé contre un Jésuite, dont je fais gloire d'être maintenant l'ami, et je veux bien
Descartes ami in:s Jésuites. 58 1
qu'on saclie que nirs niaîlrcsnc m'ont point appvis à être irréconciliable j vous saurez aussi que jy avois écrit vingt fois plus de choses au désavantage dece Jésuite, que je n'avois faitaudgsava^ilagc deVoélius, dont je n'avois parlé qu'en passant, et sans le nommer; en sorte que, lorsqu'il a été cause que vous avez condamné ce livre, il semble s'être rendu le procureur des Jésuites, et avoir obtenu de vous, en leur faveur, plus qu'ils n'ont lâché ou espéré d'obtenir des njagislrats d'aucunes des villes où l'on dit qu'ils ont le plus de pouvoir.
Jugement de Descaries s.'/r hi livre de Jlobbes ,
de Cive.
mm. /••'. , Lrtl. .^ T rf.
I/autour du livre de Cive ^ me paroi t le même que celui qui a t'ait les troisièmes objections contre nies Méditations, et je le trouve beaucoup j)liis habile en morale qu'en métaphysique et cti })liysique, malgré que je ne puisse on aucune manière approuver ses principes, ni ses maximes, qui sont trcs-mauvaiscsettrès dangereuses, en cequ'il suppose tous les houi mes mécbans, ou qu'il leur donne sujet de l'être. Tout son but est d'écrire en faveur de la monarchie; ce qu'on pourroit faire plus-
382 Jugement de Descartes
avantageusement et plus solidement qu'il n'a fait, en prenant des maximes plus vertueuses et plus solides.
Jugement de Descartes sur le livre du Prince,
de Machiavel.
(Tom. 1er., lett. XIII et XP^.)
J'ai lu le livre dont votre altesse (il écrit à la Princesse Palatine) m'a commandé de lui écrire mon opinion, et j'y trouve plusieurs préceptes qui me semblent fort bons, tels que ceux-ci : Un prince doit toujours éviter la haine et le mépris tleses sujets; et, L'amour du peuple vaut mieux que les forteresses. Mais il y en a aussi plusieurs autres queje nesaurois approuver; et je crois que la faute capitale, dans cet auteur, est qu'il n'a pas mis assez de distinction entre les princes qui ont acquis un Etat par des voies justes, et ceux qui l'ont usurpé par des moyens illégitimes; et qu'il a donné à tous généralement les préceptes qui ne sont propres qu'à ces derniers. Car, comme en bâtissant une maison dont les fondemens sont si mauvais qu'ils ne sauroient soutenir des murailles lîautes et épaisses , on est obligé de les faire foibles et basses : ainsi ceux qui ont commencé à s'établir par des crimes^ sont ordinairement contraints de
SUR LE Prince, de Machiavel. 383 continuer à coninicUre des rrinics, cl ne pourroicnt se maintenir s'ils vouloicnl être vertueux. C'est à l'égard de tels princes qu'il a pu dire, qu'ils ne sauroient manquer d'clre haïs de plusieurs, et qu'ils ont souvent plus d'avantage à faire beaucoup de mal qu'à en faire moins, parce que leslégères offenses suffisent pour donner la volonté de se venger, et que les grandes en ôtentle pouvoir; puis, nu cliap. xv, que s'ils vonloient être gens de bien , il seroit impossible qu'ils ne se ruinassent parmi le grand nombre de médians qu'où trouve partout ; et au cbap. xvi , qu'on peut être haï pour de bonnes actions aussi bien que pour de mauvaises.
Surcesfondcmens, il appuie des préceptes trcstyranniques, comme de vouloir qu'on ruine tout un pays, afin d'en demeurer le maître; qu'on exerce de grandes cruautés, pourvu que ce soit promptement et tout à la fois; qu'on lâche de paroître homme de bien, mais qu'on ne le soit pas véritablement ; qu'on ne tienne sa parole qu'aussi long-temps qu'elle sera utile; qu'on dissimule, qu'on trahisse ; et enfin que, pour régner, on se dépouille de toute humanité, et qu'on devienne le plus farouche de tous les animaux. Mais c'est un très-mauvais dessein de faire des livres, pour y donner de tels préceptes, qui, au lîout du compte, ne sauroient mettre en sûreté ceux auxquels il les donne; car, comme il l'avoue lui-mciiie, ils ne
584 JuGEMiKNT DE DeSCARTES
peuvent se garder du premier qui voudra exposer sa vie pour se venger d'eux j au lieu que, pour instruire un bon prince, quoique nouvellement entré dans un Etat, il mesem'olequ'on luidoit proposer des maximes toutes contraires, etstipposer que les moyens, dont il s'est servi pour s'établir, ont été justes; comme en effet je crois qu'ils le sont presque tous, lorsque les princes qui les prati-r quent, les estiment tels : car la justice entre les souverains a d'autres limites qu'entre les parlicu- ^ersj et il semble qu'en ces rencontres, Dieu donne le dr«it à ceux auxquels il donne la force; mais les plus justes actions deviennent injustes, quand ceux qui les font, les jugent telles.
On doit aussi distinguer entre les sujets, les amis ou alliés, et les ennemis; car, à l'égard de ces derniers, on a presque permission de tout faire, pourvu qu'on en tire quelque avantage pour soi DU pour ses sujets , et je ne désapprouve pas en cette occasion qu'on accouple le renard avec le îioii , et qu'on joigne l'artiiice à la force. Même je I comprends, sous le nom d'ennemis, tous ceux qui ne sont point amis ou alliés, parce qu'on a droit de leur faire la guerre, quand on y trouve son avantage, etque, commençant à devenir suspects et redoutables, on a lieu de s'en défier. Mais j'excepte une espèce de tromperie , qui est si directement contraire à la société, que je ne crois pas qu'il soit jamais permis de s'en servir, quoique
9UR J.E Prince, de MAciiiAvrj-. 585 noire auteur l'approuve en divers endroits, et qu'elle nesoitquetropcn pratique; c'est de feindre d'être ami de ceux qu'on veut perdre, afin de les pouvoir mieux surprendre. L'amitié est une cliose trop sainte pour en abuser de la sorte, et celui qui aura pu feindre d'aimer quelqu'un, pour letraliir, inérite que ceux qu'il voudra ensuite aimer véritablement n'en croient rien, et le haïssent. Pour ce qui regarde les alliés, un prince leur doit tenir exactement sa parole, même lorsque cela lui est préjudiciable ; car il ne le sauroit être autant que la réputation de ne point manquer à faire ce qu'il a promis lui est utile, et il ne peut acquérir ceite réputation que dans de telles occasions, où il y va pour lui de quelque perte : mais en celle qui le ruineroit tout-à-iait, le droit des gens le dispense de sa promesse. 11 doit aussi user de beaucoup de circonspection avant que de promettre, afin de pouvoir toujours garder sa toi. Et quoiqu'il soil bon d'être en amitié avec la plupart de ses voisins, je crois néanmoins que le nicilleur est de n'avoir point d'étroites alliances qu'avec ceux qui sont moins puissans; car, quelque fldélilé qrj on se propose d'avoir, on ne doit pas attendre la pareille des autres , mais faire son compte qu on m sera trompé, toutes les fois qu'ils y trouveront Jeur avantage; et ceux qui sont plus puissans l'y peuvent trouver quand ils veulent , mais non p^s ceux qui le sont moins.
585 Jugement de Descartes
Pour ce qui est des sujets, il y en a de deux sortes, savoir, les grands, et le peuple. Je comprends sous le nom de grands, tous ceux qui peuvent former des partis contre le prince , de la fidélité desquels il doit être très-assuré, ou, s'il ne l'estpas, tous les politiques sont d'accord qu'il doit employer tous ses soins à les abaisser, et qu'en tant qu'ils sont enclins à brouiller l'Etat, il ne les doit considérer que comme ennemis. Mais, pour ses autres sujets , il doit surtout éviter leur haine et leur mépris, ce que je crois qu'il peut toujours faire, pourvu qu'il observe exactement la justice à leur mode, (c'est-à-dire, suivant les lois auxquelles ils sont accoutumés) sans être trop rigoureux dans Jes punitions, ni trop indulgent dans les grâces, et qu'il ne se rapporte pas de tout à ses ministres , mais que, leur laissant seulement la charge des condamnations plus odieuses, il témoigne avoir lui-même le soin de tout le reste; puis aussi qu'il maintienne tellement sa dignité, qu'il ne quitte rien des honneurs et des déférences que le peuple croit lui être dus, mais qu'il n'en demande point davantage, et qu'il ne fasse paroître en public que ses plus sérieuses actions, ou celles qui peuvent être approuvées de tous, réservant à prendre ses plaisirs en particulier, sans que ce soit jamais aux dépens de personne; et enfin , qu'il soit immuable et inflexible, non pas dans les premiers desseins qu'il auraformés en lui-même : car, puisqu'il ne
SUR LE PRII^CL, DE MaCIIIAVF.L. 687
peut avoir l'œil partout, il est nécessaire qu'il demande conseil, et entende les raisons de plusieurs, avant que de se résoudre; mais qu'il soit inflexible touchant les choses qu'il aura témoignées avoir résolues, quanti mêmeelleslui seroient nuisibles ; car diflicilement peuvent-elles l'clrc autant que la réputation d'être léger et variable.
Ainsi je désapprouve la maxime du chap. xv : Que le monde étant fort corrompu, il est impossible qu'on ne se ruine , si l'on Yeut être toujours homme de bien; et qu'un prince, pour se maintenir, doit apprendre à être méchant, lorsque l'occasion le requiert ; si ce n'est peut-être que, ])ar lin homme de bien , il entende un homme superstitieux et simple , qui n'ose donner bataille au jour du sabbat , et dont la conscience ne puisse être en repos, s'il ne change la religion de son peuple : mais pensant qu'un homme de bien est celui qui fait tout ce que lui dicte la vraie raison , il est certain que le meilleur est de tacher à l'être toujours.
Je ne crois pas aussi ce qui est au chap. xix : Qu'on peutautant être haï pour les bonnes actions que pour les mauvaises, sinon en tant que l'envie est une espèce de haine : mais cela n'est pas le sens de l'auteur; et les princes n'ont pas coutume d'être enviés par le commun de leurs sujets , ils le sont seulement par les grands, ou par leurs voisins, auxquels les mêmes vertus qui leur donnent de
i^OO
)88 Jugement de Descartes
i'eiivie, leur donnent aussi de la crainte; c'est pourquoi jamais ou ne doit s'abstenir de bien faire, pour éviter celte sorte de haine; et il n'y en a point qui leur puisse nuire, que celle qui vient de l'injustice ou de l'arrogance que le peuple juge être en eux. Car on voit même que ceux qui ont été condamnés à la mort, n'ont point coutume de haïr leurs juges, quand ils pensent l'avoir méritée, et on souffre aussi avec patience les maux qu'on n'a point mérités, quand on croit que le prince, de qui on les reçoit, est en quelque façon contraint de les faire, et qu'il en a du déplaisir, quant à ce qu'on estime qu'il est juste qu'il préfère l'utilité publique à celle des particuliers. 11 y a seulement de la difficulté , lorsqu'on est obligé de satisfaire à deux partis qui jugent différemment de ce qui est juste, comme lorsque les empereurs romains avoient à contenter les citoyens et les soldats ; auquel cas il est raisonnable d'accorder quelque chose aux uns et aux autres, et on ne doit pas entreprendre de faire venir tout d'un coup à la raison ceux qui ne sont pas accoutumés de l'entendre; mais il faut tâcher peu à peu , soit par des écrits publics, soit par les voix des prédicateurs, soit par tels autres moyens semblables, de la leur faire concevoir : car enfin le peuple souffre tout ce qu'on peut lui persuader être juste, et s'offense de tout ce qu'il imagine être injuste. Et l'arrogance des princes, c'est-à-dire, l'usurpation
SUR LE Prince, dk Machiavj;l. Oorj
cîe quelque autorité, de quelques dioits , ou (1«; quelques honneurs qu'il croit ne leur clic polut dus, ne lui estodieuseque parce qu'il la considère comme une espèce d'injustice.
Je ne suis pas aussi de l'opinion de cet auteur dans ce qu'il dit en sa préface, que comme il faut être dans la plaine pour mieux voir la ligure des montagnes, lorsqu'on en veut tirer le crayon, ainsi on doit être de condition privée pour bien connoitre l'ollice d'un prince : car le crayon ne représente que les choses qui se voient de loin; mais les principaux motifs des actions des princes son tsou vent des circonstances si particulières, qu'à moins qu'on ne soit le prince lui-môme, ou bien qu'on ait été fort long-temps participant de ses isecrets, on ne les sauroil imaginer....
Je crois que c'est le dessein de louer César Borgia, et de justifier des actions particulières de ce prince, très- peu susceptibles d'excuses, qui a porté Machiavel à établir ces maximes générales, dans son traité du Prince. Je n'ai rien remarqué de mauvais dans ses Discours sur Tile-Live.
. Au reste, dans tous les Etats et toutes les situations do ce monde, on sera heureux si on pratique les maximes qui enseignent, 1°. que la félicité de chaque individu dépend de lui-même; 2°. qu'il faut tellement se tenir hors de Tempire de la fortune, que, quoiqu'on ne perde pas les occasions de retenir les avantages qu'elle donne, on
"t-t^-VT'
590 Jugement de Descartes, etc.
ne croie pas cependant être malheureux quand elle les refuse ; 5°. que, puisque, dans toutes les affaires de ce monde, ily a toujours beaucoup de raisons pour et contre, on doit s'arrêter principalement à considérer les raisons qui tendent à faire approuver les choses qui arrivent.