REPONSE DE DESCARTES
La raison naturelle seule ne nous apprend point si les anges ont été créés à l'instar des âmes qui sont séparées des corps , ou à l'instar de celles qui leur sont unies ; or, sur tous les points à l'égard desquels je n'ai rien de certain, je suis dans l'usage
de ne rien déterminer, et de ne point me livrer aux conjectures ^
Mais quand vous affirmez qu'on doit croire à Dieu, et l'envisager comme étant tel que les plus honnêtes gens désireraient qu'il fût, si, par impossible, il n'était pas, je n'hésite point à dire que je suis pleinement de votre avis.
(Tome I«'', Lettre lxx.)
CARACTÈRE DU PREMIER PRINCIPE. DANS QUEL SENS l'existence de DIEU PEUT-ELLE ÊTRE REGARDÉE COMME PREMIER PRINCIPE?
Le mot de principe peut se prendre en divers sens ; car autre chose est de rechercher une notion commune, qui soit si claire et si générale qu'elle puisse servir de principe pour prouver l'existence de tous les êtres ; autre chose est de chercher un être dont l'existence nous soit plus connue que celle de tous les autres, en sorte qu'elle nous puisse servir de principe pour les connaître.
Dans le premier sens , on peut dire que , impossibile est idem simid esse et non esse, est un principe , comme le prétend M. Clerselier, et qu'il peut
1 Descartes dit ici que la raison seule ne peut connaître la nature des anges, ce qui est vrai; il ne nie aucunement qu'on ne puisse en savoir davantage avec l'aide de la révélation.
généralement servir, non pas proprement à faire connaître l'existence d'aucune chose, mais seulement à faire que, lorsqu'on la connaît, on en confirme la vérité par ce raisonnement. Il est impossible que ce qui est ne soit pas; or je connais que telle chose est; donc je connais qu'il est impossible qu'elle ne soit pas : ce qui est de bien peu d'importance, et ne nous rend pas plus savants.
Dans l'autre sens, le premier principe est que notre âme existe, parce qu'il n'y a rien dont l'existence nous soit plus notoire. J'observe, en passant, que ce n'est pas une condition qu'on doive requérir dans le premier principe, d'être tel que toutes les autres propositions puissent s'y réduire et se prouver par lui ; c'est assez qu'il puisse servir à en trouver plusieurs, et qu'il n'y en ait point d'autre dont il dépende, et qu'on puisse plutôt trouver que lui. Car il peut se faire qu'il n'y ait au monde aucun principe auquel seul toutes les choses puissent se réduire ; et la façon dont on réduit les autres propositions à celle-ci : impossibile est idem simul esse et non esse, n'est d'aucun usage.
Mais c'est avec très grande utilité qu'on commence à s'assurer de Y existence de Dieu, et ensuite de celle de toutes les créatures, par la considération de sa propre existence.
(Tome I^"", Lcllre cxviii.)