‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 23 sur 45 · PREMIERE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE

Votre lettre du 22 octobre ne m'a été rendue que depuis huit jours, ce qui est cause que je n'ai pu vous témoigner plus tôt combien je vous suis obligé, non pas de ce que vous avez pris la peine de lire et d'examiner mes Méditations ; car n'ayant point été auparavant connu de vous, je veux croire que la matière seule vous y aura incité ; ni aussi de ce que vous les avez digérées en la façon que vous avez fait, car je ne suis pas si vain que de penser que vous l'ayez fait à ma considération , et j'ai assez bonne opinion de mes raisonnements pour me persuader que vous avez jugé qu'ils valaient bien la peine d'être rendus intelligibles à tout le monde, à quoi la nouvelle forme que vous leur avez donnée peut beaucoup servir; mais de ce qu'en les expliquant, vous avez eu soin de les faire paraître avec toute leur force, et d'interpréter à mon avantage plusieurs choses qui auraient pu être perverties ou dissimulées par d'autres. C'est en quoi je reconnais votre franchise, et je vois que vous avez voulu me favoriser. Je n'ai pas trouvé un mot, dans l'écrit qu'il vous a plu me communiquer, auquel je ne souscrive entièrement ; et quoiqu'il y ait plusieurs

pensées qui ne sont point dans mes Méditations, ou du moins qui n'y sont point déduites de la même façon, il n'y en a toutefois aucune que je ne voulusse bien avouer pour miennes : aussi n'a-ce pas été de ceux qui ont examiné mes écrits comme vous, dont j'ai parlé dans le Discours de ma Méthode , quand j'ai dit que je ne reconnaissais pas les pensées qu'ils m'attribuaient, mais seulement de ceux qui les avaient recueillies de mes discours en conversation particulière.

Quand, à l'occasion du saint Sacrement, je parle de la superficie qui est moyenne entre deux corps, à savoir, entre le pain, ou bien le corps de Jésus- Christ après la consécration, et l'air qui l'environne, par ce mot de superficie je n'entends point quelque substance ou nature réelle qui peut être détruite par la toute puissance de Dieu, mais seulement un mode ou une façon d'être, laquelle ne peut être changée sans le changement de ce en quoi ou par quoi elle existe; comme il implique contradiction que la figure carrée d'un morceau de cire lui soit ôtée, et que néanmoins aucune des parties de cette cire ne change de place. Or cette superficie moyenne entre l'air et le pain ne diffère pas réellement de la superficie du pain, ni aussi de celle de l'air qui touche le pain; mais ces trois superficies sont en effet une même chose, et diffèrent seulement à l'égard de notre pensée; c'est-à-dire, quand nous la nommons la superficie du pain, nous entendons que , quoique l'air qui environne le pain soit changé, elle demeure toujours eadem numéro; mais que si le pain change, elle change aussi; et

quand nous la nommons la superficie de Tair qui environne le pain, nous entendons qu'elle change avec l'air et non pas avec le pain ; enfin , quand nous la nommons la superficie moyenne entre l'air et le pain, nous entendons qu'elle ne change ni avec l'un ni avec l'autre, mais seulement avec la figure des dimensions qui séparent l'un de l'autre, si bien qu'en ce sens c'est par cette seule figure qu'elle existe, et c'est aussi par elle seule qu'elle peut changer; car le corps de Jésus -Christ étant mis en la place du pain, et d'autre air venant en la place de celui qui environnait ce pain, la superficie qui était auparavant entre d'autre air et le pain, et qui est alors entre l'air et le corps de Jésus- Christ, demeure eadem nunnero, parce qu'elle ne prend pas son identité numérique de l'identité des corps dans lesquels elle existe , mais seulement de l'identité ou ressemblance des dimensions : comme nous pouvons dire que la Loire est la même rivière qu'elle était il y a dix ans, quoique ce ne soit plus la même eau, et que, peut-être aussi, il n'y ait plus aucune partie de la même terre qui environnait cette eau.

Pour la façon dont le corps de Jésus-Christ est au saint Sacrement, je crois que ce n'est pas à moi à l'expliquer, après avoir appris du concile de Trente, qu'il y est ea existendi ratione quam verbis exprimère vix possimus, lesquels mots j'ai cités à la fin de ma réponse aux objections qui m'avaient été faites, afin d'être dispensé d'en dire davantage; joint aussi que, n'étant point théologien de profession, j'aurais peur que les choses que j'en pourrais

dire fussent moins bien reçues de moi que d'un autre. Toutefois, puisque le concile ne détermine pas que verbis exprimere non possumiis, mais seulement que vix possumus , je me hasarderai ici de vous dire en confidence une façon qui me semble assez commode et très utile pour éviter la calomnie des hérétiques, qui nous objectent que nous croyons en cela une chose qui est entièrement incompréhensible et qui implique contradiction ; mais c'est, s'il vous plaît, que si vous la communiquiez à d'autres, ce sera sans m'en attribuer l'invention, et même que vous ne la communiquerez à personne , si vous jugez qu'elle ne soit pas entièrement conforme à ce qui a été déterminé par l'Église.

Premièrement, je considère ce que c'est que le corps d'un homme, et je trouve que ce mot de corps est fort équivoque; car, quand nous parlons d'un corps en général, nous entendons une partie déterminée de la matière, et ensemble de la quantité dont l'univers est composé ; en sorte qu'on ne saurait ôter tant soit peu de cette quantité, que nous ne jugions incontinent que le corps est moindre et qu'il n'est plus entier, ni changer aucune particule de cette matière, que nous ne pensions ensuite que le corps n'est plus totalement le même, ou idem numéro. Mais quand nous parlons du corps d'un homme , nous n'entendons point une partie déterminée de matière , ni qui ait une grandeur déterminée, mais seulement nous entendons toute la matière qui est ensemble unie avec l'âme de cet homme; en sorte que, quoique cette matière change, et que la quantité augmente ou diminue, nous

croyons toujours que c'est le même corps, idem numéro, pendant qu'il demeure joint et uni à la même âme, et nous croyons que le corps est tout entier, pendant qu'il a en soi toutes les dispositions requises pour conserver cette union. Car il n'y a personne qui ne voie que nous avons les mêmes corps que nous avons eus dans notre enfance, quoique leur quantité soit beaucoup augmentée, et que, selon l'opinion commune des médecins et selon la vérité, il n'y ait plus en eux aucune partie de la matière qui y était alors, et même qu'ils n'aient plus la même figure; en sorte qu'ils ne sont idem numéro qu'à cause qu'ils sont sujets d'une même âme.

Pour moi qui ai examiné la circulation du sang, et qui crois que la nutrition ne se fait que par une continuelle expulsion des parties de notre corps qui sont chassées de leur place par d'autres qui y entrent, je ne pense pas qu'il y ait aucune particule de nos membres qui demeure la même numéro un seul moment, encore que notre corps, en tant qu'humain, soit toujours le même numéro, pendant qu'il est uni avec la même âme, et même en ce sens -là il est indivisible ; car si on coupe un bras ou une jambe à un homme, nous pensons bien que son corps est divisé, en prenant le mot de corps en la première signification, mais non pas en le prenant en la seconde , et nous ne pensons pas que celui qui a un bras ou une jambe coupée soit moins homme qu'un autre; enfin, quelque matière que ce 9oit, et de quelque quantité ou figure qu'elle puisse être, pourvu qu'elle soit unie avec la même

âme raisonnable, nous la prenons toujours pour le corps du même homme, et pour ce corps tout entier, si elle n'a pas besoin d'être accompagnée d'autre matière pour demeurer jointe à cette âme.

De plus, je considère que, lorsque nous mangeons du pain et que nous buvons du vin , les petites particules de ce pain et de ce vin se dissolvent en notre estomac, coulent incontinent de là dans nos veines, et par cela seul qu'elles se mêlent avec le sang, elles se transsubstantient naturellement, et deviennent partie de notre corps; quoique, si nous avions la vue assez subtile pour les distinguer dans les autres parties du sang, nous verrions qu'elles sont encore les mêmes îiumero qui composaient auparavant le pain et le vin; en sorte que, si nous n'avions point d'égard à l'union qu'ils ont avec l'âme, nous les pourrions nommer pain et vin comme auparavant, et cette transsubstantiation se fait sans miracle.

Mais, à son exemple, je ne vois point de difficulté de penser que tout le miracle de la transsubstantiation qui se fait au saint Sacrement, consiste en ce que, au lieu que les parties particulières de ce pain et de ce vin auraient dû se mêler avec le sang de Jésus-Christ, et s'y diviser en certaines façons particulières , afin que son âme les informât naturellement, elle les informe sans cela par la force des paroles de la consécration ; et au lieu que l'âme de Jésus -Christ ne pourrait naturellement demeurer jointe avec chacune des particules du pain et du vin, si ce n'était qu'elles fussent assemblées avec plusieurs autres qui composent tous les organes du

corps humain nécessaires à la vie , elle demeure jointe surnaturellement à chacune d'elles, quoiqu'on les sépare; et de cette façon il est aisé de comprendre comment le corps de Jésus-Christ n'est qu'une fois dans l'hostie quand elle n'est point divisée, et néanmoins qu'il est tout entier en chacune de ses parties quand elle l'est, parce que la matière, quelque grande ou petite qu'elle soit lorsqu'elle est ensemble informée de la même âme humaine , est prise pour un corps humain tout entier.

Cette explication choquera sans doute d'abord ceux qui sont accoutumés à croire qu'afm que le corps de Jésus-Christ soit en l'Eucharistie, il faut que tous ses membres y soient avec leur même quantité et figure, et la même matière numéro dont ils ont été composés quand il est monté au ciel ; et enfin que la forme substantielle du pain en soit ôtée. Mais ils pourront se délivrer bientôt de ces difficultés, s'ils considèrent qu'il n'y a rien de cela déterminé par l'Église, et que tous les membres extérieurs et leur quantité en matière ne sont point nécessaires à l'intégrité du corps humain, et ne sont en rien utiles et convenables au sacrement où l'âme de Jésus-Christ informe la matière de l'hostie, afin d'être reçu par les hommes et de l'unir plus étroitement à eux, et cela ne diminue en rien la vénération de ce sacrement. Et enfin on doit considérer qu'il est impossible, et qu'il semble manifestement impliquer contradiction, que ces membres y soient; car ce que nous nommons, par exemple, le bras ou la main d'un homme , est ce qui en est

la figure extérieure , et la grandeur, et l'usage ; en sorte que, quoi que ce soit qu'on puisse imaginer en l'homme pour la main ou pour le bras de Jésus- Christ, c'est faire outrage à tous les dictionnaires, et changer entièrement l'usage des mots , que de le nommer bras ou main, puisqu'il n'en a ni l'extension ni la figure extérieure. Je vous aurai obligation si vous m'apprenez votre sentiment touchant cette explication, et je souhaiterais bien aussi de savoir celui du P. N. ; mais le temps ne me permet pas de lui écrire.

Il faut que j'ajoute encore un mot à cette lettre, pour vous dire que, par la même raison que je viens d'expliquer, il est impossible d'attribuer au corps de Jésus-Christ d'autre extension ni d'autre quantité que celle du pain ; car ces mots de quantité et d'extension n'ont été inventés par les hommes que pour signifier cette quantité externe qui se voit et qui se touche; et quoique ce puisse être, dans l'hostie, que les philosophes nomment la quantité d'un corps qui ait la grandeur qu'avait Jésus- Christ étant dans le monde avec son extension interne, c'est sans doute toute autre chose que ce que les autres hommes ont jusqu'ici nommé quantité et extension. Je suis, etc.

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