‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 24 sur 45 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

J'ai lu avec beaucoup d'émotion l'adieu pour jamais que j'ai trouvé dans la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire; et il m'aurait touché en-

core davantage, si je n'étais ici dans un pays où je vois tous les jours plusieurs personnes qui sont revenues des antipodes. Ces exemples si ordinaires m'empêchent de perdre entièrement l'espérance de vous revoir quelque jour en Europe ; et quoique votre dessein de convertir les sauvages soit très généreux et très saint, toutefois, parce que je m'imagine que c'est seulement de beaucoup de zèle et de patience dont on a besoin pour l'exécuter, et non pas de beaucoup d'esprit et de savoir, il me semble que les talents que Dieu vous a donnés pourraient être employés plus utilement en la conversion de nos athées qui se piquent de bon esprit, et ne veulent se rendre qu'à l'évidence de la raison ; ce qui me fait espérer qu'après que vous aurez fait une expédition aux lieux où vous allez, et conquis plusieurs milliers d'âmes à Dieu, le même esprit qui vous y conduit vous ramènera, et je le souhaite de tout mon cœur. Vous trouverez ici quelques réponses aux objections que vous m'avez faites touchant mes principes, et je les aurais faites plus amples, si je n'avais cru assurément que la plupart des difficultés, qui vous sont venues d'abord en commençant la lecture du livre, se seront évanouies d'elles-mêmes après que vous l'aurez eu achevée. Celles que vous trouvez dans l'explication du saint Sacrement me semblent aussi pouvoir facilement être levées; car, premièrement, comme il ne laisse pas d'être vrai de dire que j'ai maintenant le même corps que j'avais il y a dix ans, quoique la matière dont il est composé soit changée, à cause que l'unité numérique du corps dépend de sa forme, qui

est l'âme ; ainsi les paroles de Notre-Seigneur n'ont pas laissé d'être très véritables : Hoc est enim corpus meum, quod pro vobis tradetur ; et je ne vois pas en quelle autre sorte il eût pu parler pour signifier mieux la transsubstantiation, au sens que je l'ai expliquée. Puis, pour ce qui est de la façon dont le corps de Jésus Christ aurait été en l'hostie qui eût été consacrée pendant le temps de sa mort, je ne vois point que l'Église en ait rien déterminé. Or il faut, ce me semble, bien prendre garde à distinguer les opinions déterminées par l'Église, de celles qui sont communément reçues par les docteurs, fondés sur des principes de physique mal assurés. Toutefois, quand l'Église aurait déterminé que l'âme de Jésus- Christ n'eût pas été unie à son corps dans l'hostie qui aurait été consacrée après sa mort, il suffit de dire que la matière de cette hostie aurait pour lors été autant disposée à être unie à l'âme de Jésus-Christ, que celle de son corps qui était dans le sépulcre, pour assurer qu'elle était véritablement son corps, puisque la matière, qui était alors dans le sépulcre , n'était nommée le corps de Jésus -Christ qu'à cause des dispositions qu'elle avait à recevoir son âme ; et il suffit aussi de dire que la matière du pain aurait eu les dispositions du corps sans le sang, et celle du vin les dispositions du sang sans chair, pour assurer que le corps seul sans le sang eût été alors dans l'hostie , et le sang seul dans le calice : comme aussi ce qu'on dit, que c'est seulement par concomitance que le corps de Jésus -Christ est dans le calice, se peut fort bien entendre en pensant que, bien que l'âme de Jésus-

Christ soit unie à la matière contenue dans le calice ainsi qu'à un corps humain tout entier, et que par conséquent cette matière soit véritablement tout le corps de Jésus -Christ, elle ne lui est toutefois unie qu'en vertu des dispositions qu'a le sang à être uni avec l'àme humaine, et non pas en vertu de celle qu'a la chair ; ainsi je ne vois aucune ombre de difficulté en tout cela, et néanmoins je me tiens très volontiers avec vous aux paroles du concile, qu'il y est ea existendi ratione quam verbis exprimere vix possumus. Je suis, etc.

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