‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 31 sur 45 · DANGER DES MAUVAISES T.ECTURES · texte numérisé non relu

DANGER DES MAUVAISES T.ECTURES

J'ai dit, dans mon Discours de la Méthode, que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée, dans laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées. Par la raison des contraires, on pourrait dire que la lecture des mauvais livres n'est guère moins pernicieuse que la fréquentation des mauvaises sociétés... J'ajoute que, quoique les ouvrages où l'on invective fortement contre les vices ne soient point

blâmables, qu'ils soient, au contraire, dignes d'éloge , il ne serait pourtant point sans inconvénient d'en faire une lecture trop assidue , parce que , telle est la faiblesse de notre nature , que la censure des vices, qui ne peut guère avoir lieu sans en faire la peinture, nous en inspire souvent le goût. Sans doute il est permis aux théologiens de lire les mauvais livres, puisqu'il est de leur devoir de les réfuter ou de les corriger; mais, dans le fait, ils ne doivent eux-mêmes user que rarement de cette permission. Le seul désir de passer pour un homme qui a beaucoup lu ne fut jamais, pour un homme pieux, une raison suffisante de lire de tels livres. Vit-on jamais un homme sage, dans le dessein seulement de s'amuser ou de se délasser, visiter des gens attaqués de la peste ? Et qui pourrait douter que de mauvais livres ne renferment une peste véritable?

{Ex Epist. ad Voetium.)

IMPORTANCE DU CHOIX DANS LES LECTURES, ET IN- FLUENCE DE CES LECTURES SUR LE CARACTÈRE

Je distingue l'homme docte de l'homme érudit. J'appelle érudit, un homme qui, par l'étude et la culture, a poli son esprit et ses mœurs : et je crois qu'un tel homme ne se forme point par la lecture de toutes sortes de livres indifféremment. C'est la

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lecture assidue des meilleurs ouvrages, c'est l'attention à converser avec les personnages qui ont déjà acquis ce genre d'érudition, toutes les fois que l'occasion s'en présente, c'est un ardent amour pour la vérité, et une étude suivie de toutes les vertus, qui seules peuvent former l'érudit dont je parle.

Mais pour ceux qui ne puisent toute leur science que dans des lieux communs, dans des index et des lexiques, ils peuvent bien, il est vrai, remplir en peu de temps leur mémoire de beaucoup de faits et de pensées; mais ils n'en deviendront pas pour cela plus sages ni meilleurs. Au contraire, ces sortes de livres ne renfermant aucun enchaînement de raisons , et tout y étant décidé par autorité , ou tout au plus par des raisonnements coupés, qu'arrive-t-il de là? C'est que ceux qui tirent de ce fond toute leur doctrine, contractent l'habitude de s'en rapporter indifféremment à l'autorité de tous les auteurs qui tombent entre leurs mains ; ou s'ils font un choix , c'est uniquement l'esprit de parti qui le détermine : de cette manière , ils perdent peu à peu l'habitude d'user sagement de la raison naturelle, pour ne plus suivre qu'une raison artificielle et sophistique; car il est bon de savoir que le véritable usage de la raison, en quoi consiste toute l'érudition proprement dite, tout le bon esprit, toute la sagesse humaine, ne consiste pas lui-même dans des syllogismes isolés ou des raisonnements décousus. Ce qui le constitue, c'est le soin, c'est l'attention à saisir avec justesse, à embrasser avec plénitude tout ce qui doit concourir à la découverte des vérités que nous cherchons ; et parce qu'il est impossil)le de parvenir à

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cette découverte à la faveur de syllogismes ou de raisonnements, si on n'en lie un très grand nombre ensemble, il est certain que ceux qui n'en agissent point ainsi, étant par là très exposés à ne point voir et à laisser ainsi sans examen quelques-unes des choses dont ils devaient considérer la totalité, contractent l'habitude de l'inconsidération, et perdent l'usage du bon esprit.

Cependant ces mêmes personnages, s'imaginant être fort habiles parce qu'ils possèdent dans leur mémoire beaucoup de choses publiées par d'autres, et qu'ils croient sur leur autorité , deviennent de véritables pédants, pleins de la plus folle arrogance. Si, de plus, ils s'attachent par préférence à la lecture de certains livres, remplis de bagatelles, de disputes, de méchancetés, il est très difficile que, quand même ils ne seraient pas nés méchants ni dépourvus de tout génie , ils ne deviennent querelleurs, impertinents et méchants eux-mêmes.

Cependant il faut convenir que le naturel influe beaucoup dans ces fâcheuses conséquences; car, dans les livres que j'ai distingués en bons et mauvais, il n'en est point qui soient pleinement bons ou pleinement mauvais : souvent, dans le même auteur, on rencontre des choses qui sont positivement mauvaises, d'autres qui ne sont que frivoles, d'autres véritablement bonnes, et dont les unes lui appartiennent, et les autres sont empruntées d'ailleurs. Mais, semblables aux abeilles et aux araignées qui travaillent sur les fleurs, les lecteurs, suivant la diversité de leur génie, ne cueillent sur les livres, les uns que le miel, et les autres que le

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venin; et c'est ainsi que l'étude des lettres rend les hommes nés avec de bonnes inclinations, meilleurs et plus sages , et ceux qui sont nés avec des inclinations contraires, plus méchants et plus fous.

Il existe, au reste, une marque très certaine pour les reconnaître et les distinguer les uns des autres. C'est que chacun d'eux s'attache plus particulièrement aux livres où il rencontre plus de choses conformes à ses inclinations. Il est encore entre eux une très grande différence : ceux qui , nés avec de mauvaises inclinations, ont encore mal étudié, sont le plus souvent arrogants, opiniâtres, emportés, tandis que les autres, je veux dire ceux qui ont étudié avec sagesse et acquis l'érudition dont j'ai parlé, ne sont jamais dominés par l'orgueil, parce qu'ils sont profondément convaincus de la faiblesse de l'esprit humain, et qu'ils font peu d'état de ce qu'ils savent, persuadés qu'il est un nombre incomparablement plus grand de choses qu'ils ne savent pas ; d'où il résulte qu'ils sont simples et dociles, toujours prêts à apprendre les vérités qu'ils ne connaissent pas encore, et qu'enfin, accoutumés comme ils sont à plier leur esprit suivant les circonstances , il est impossible qu'ils ne soient pleins de douceur, de bonté et de véritable politesse.

Ces mêmes hommes n'ignorent pas non plus que la véritable érudition ne dépend pas uniquement de la lecture : en conséquence, ils travaillent à l'acquérir par leurs propres réflexions , par l'usage des affaires du monde, par la société de plus habiles gens ; et ils ne vivent pas uniquement au milieu des livres. Mais il arrive de là que, ne s'étant point fait

la réputation d'hommes doctes, ils ne jouissent, par le défaut de ce titre, d'aucune considération auprès des ignorants , et que , s'ils vivent dans une érudition privée, on les oublie totalement, ou s'il en est quelquefois question, on n'en parle seulement que comme de bons pères de famille qui ne sont pas entièrement dépourvus de bon sens; et c'est ainsi que de très grands esprits demeurent souvent parfaitement inconnus. Il est bien vrai que si les personnages dont nous parlons entrent dans les affaires, on aura bientôt reconnu qu'ils ont plus de prudence et de politesse que les autres. Mais on attribuera cet avantage à la bonté de leur naturel , et on ne s'apercevra pas qu'ils le doivent à la manière dont ils ont cultivé leur esprit.

[Ex Epist. ad Voetium.)

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