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DANGER DE SOUFFRIR EN SOI LES MOUVEMENTS DE COLÈRE

Toute émotion de l'âme tendant à la colère, la haine, la dispute, est toujours très préjudiciable à la personne qui est ainsi émue, quelque juste que puisse en être la cause, parce que telle est la nature de l'homme, qu'un petit mouvement déréglé, auquel nous nous livrons, laisse en nous une grande

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disposition à nous livrer à d'autres mouvements du môme genre, plus déréglés encore; et si quelqu'un a souffert une fois qu'il s'élève dans son âme un mouvement de colère pour un sujet qui était légitime, il deviendra par là même beaucoup plus enclin à se mettre une autre fois en colère pour un sujet qui ne le serait pas.

[Ex Episl. ad Voelium.]

RÈGLES DE LA CORRECTION FRATERNELLE QUE DOI- VENT OBSERVER TOUS LES HOMMES, ET PARTICU- LIÈREMENT LES PRÉDICATEURS.

L'apôtre saint Paul, écrivant aux Corinthiens, et voulant leur faire connaître le prix de la charité , s'exprime ainsi * :

« Quand je parlerais toutes les langues des hommes et même celles des anges, si je n'ai pas la charité, je suis comme l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie, et que je saurais tous les mystères, et que je posséderais toute la science; quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporteries montagnes, si je n'ai point la charité , je ne suis rien; et quand je donnerais tout ce que j'ai pour la nourriture des

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pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, tout cela ne me servira de rien. »

Il suit manifestement de là, que tout talent, tout don de Dieu, quelque distingué qu'il puisse être, s'il n'est pas, dans l'homme qui le possède, joint à la charité, doit être compté pour rien.

L'Apôtre indique au même lieu les caractères auxquels on peut reconnaître la charité : « La charité, dit-il, est patiente; ehe est douce; elle n'est point envieuse, ni dissimulée, ni superbe; elle n'est point ambitieuse ; elle ne cherche point son intérêt particulier; elle ne se met point en colère; elle ne soupçonne point le mal; elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité. »

De là nous tirons encore cette conséquence , que ceux qui sont emportés, méchants, envieux, brouillons, orgueilleux, arrogants, chicaneurs, brutaux^ médisants, insolents, menteurs, ne possèdent aucun degré de charité. .

Cette charité, ou cette amitié sainte que nous avons pour Dieu, et que, pour l'amour de Dieu, nous étendons à tous les hommes, parce que nous savons que Dieu les aime tous; cette charité, disje, a une grande affinité avec cette amitié honnête qui lie ordinairement les hommes vivant dans la même société : nous croyons donc convenable d'examiner en même temps les devoirs de l'une et de l'autre.

Tous les devoirs de l'amitié humaine sont compris dans une seule règle; cette règle est de ne

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jamais faire de mal à nos amis, et de leur faire au contraire tout le bien qu'il est en notre pouvoir de leur faire : mais parce qu'il n'y a rien de plus avantageux aux hommes que d'être exempts de défauts, nous ne pouvons donc rendre à notre ami un plus grand service, que de travailler à le corriger de quelque défaut par des voies convenables : je dis par des voies convenables ; car si la correction que nous entreprenons de lui faire est intempestive ; si, pour une faute légère, elle est très sévère; si nous la faisons en présence de témoins et sans aucune nécessité ; si nous imputons à notre ami des crimes dont il n'est pas coupable, et qu'ainsi nous paraissions chercher, non pas tant à le rendre meilleur qu'à le déshonorer, et procurer à ses dépens notre propre gloire, rien ne serait plus odieux ni plus inconsidéré que notre conduite.

Mais il nous est presque toujours permis de reprendre notre ami en particulier et sans témoins ; et si cela ne suffit pas , et si la faute que nous lui reprochons était véritablement grave, il nous est encore loisible d'insister et de mettre plus de force dans nos remontrances, d'aller enfin jusqu'à inviter un ou deux de ses amis, ou même à les inviter tous, de joindije leurs vives remontrances aux nôtres. Si tous ces moyens sont inutiles , et si la faute dont il s'agit est telle, qu'elle rende vraiment indigne de l'amitié d'un honnête homme, nous pouvons bien alors rompre toute société avec le personnage, et ne plus le compter au rang de nos amis. Mais certamement, tandis que nous l'aimons, nous ne

devons point lui reprocher publiquement sa faute devant tout le monde , ni même devant des étrangers et des inconnus : autrement ce n'est pas son avantage, mais plutôt son mal, c'est-à-dire son déshonneur que nous procurerions; et cela est vrai, non seulement à l'égard des fautes secrètes, mais encore à l'égard de celles qui seraient publiques. La raison en est que ceux qui pèchent publiquement ont coutume de se glorifier de leurs fautes, et se soucient très peu qu'on sache qu'ils les commettent : ils seraient seulement fâchés qu'elles les fissent tomber dans le mépris; car remarquez que c'est la crainte de l'infamie qui détourne puissamment les hommes de commettre certains délits, et non pas l'infamie elle-même; la preuve en est que, quand ils sont tombés une fois dans cet état, ils ne le redoutent plus : voilà pourquoi ceux qui n'écoutent point les remontrances particulières de leurs amis, n'écoutent pas davantage celles qui sont publiques ; ils prennent plutôt de là occasion de persévérer dans leurs désordres, ainsi que l'expérience le prouve fréquemment.

Or ces lois de l'amitié humaine s'accordent parfaitement avec celles de la charité, telles que Notre- Seigneur nous les enseigne en ces termes : « Si votre frère vous a fait quelque tort, allez l'en reprendre entre vous et lui seul ; s'il vous écoute , vous avez gagné votre frère : mais s'il ne vous écoute pas, prenez encore avec vous une personne ou deux, afin que tout soit confirmé sur la parole de deux ou trois témoins. Que s'il refuse de vous écouter, dites -le à l'ÉgUse; et s'il ne veut pas même écouter

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l'Église, qu'il soit à votre égard comme un païen et un publicain. »

Vous observerez que, dans ces paroles, il ne s'agit pas des péchés quelconques du prochain, mais de ceux seulement qu'il a commis contre nous. Car Notre -Seigneur ne dit pas simplement : Si votre frère a péché, mais, s'il a péché contre vous; et comme nous avons plus de droit de reprendre quelqu'un, quand nous sommes personnellement intéressés dans le mal qu'il a fait, que lorsqu'il a fait un mal de toute autre espèce, il n'est pas douteux que Notre-Seigneur n'ait renfermé dans 16s paroles précédentes les remèdes les plus forts dont il soit permis d'user dans la correction de notre prochain, quelque grave que soit la faute dont il s'est rendu coupable : et nous ne sommes bien fondés à appliquer le précepte du Seigneur à toutes les fautes du prochain, à celles mêmes qui personnellement ne nous intéresseraient pas, que parce que les hommes vraiment pieux ne sont pas moins touchés du tort qu'en péchant on fait à Dieu, ou, pour mieux dire (parce que dans la vérité on ne peut nuire à Dieu), du tort que celui qui pèche, et qu'ils aiment comme leur prochain, se fait à lui-même, que du tort que le péché ferait directement et uniquement à leurs personnes.

Si donc l'injure vous a été faite par quelqu'un qui soit chrétien, et que par conséquent la charité vous oblige d'aimer, vous devez donc premièrement l'avertir en particulier; s'il ne se corrige pas, avertissez-le une seconde fois en présence d'un ou de deux de ses amis , et spécialement de ceux que vous

avez lieu de croire avoir plus d'autorité sur son esprit. Enfin, s'il ne se rend pas à ce second avertissement, dites -le à l'Église, c'est-à-dire portez vos plaintes contre lui dans l'assemblée de tous ceux qui l'aiment véritablement en Jésus- Christ... Mais remarquez soigneusement que par ces mots, dites-le à l'Église, on ne doit point entendre qu'il Tqille le reprendre publiquement, en présence de tout le monde, et même des étrangers, ainsi qu'il arriverait si la correction était faite dans un sermon.

La raison en est, 1^ que ce procédé répugne à la charité, et devient véritablement un châtiment, puisque par là on procure, non un bien, mais un mal, à la personne qu'on reprend de la sorte. En effet, et nous l'avons déjà fait observer, si quelqu'un ne veut pas se corriger d'une faute qu'on a fait connaître à ses amis, il ne s'en corrigera pas davantage dans la suite , quand on la fera connaître encore aux étrangers : bien loin de là, ayant perdu, par cette diffamation, le frein de la pudeur qui pouvait le contenir encore , il n'en deviendra que plus hardi à commettre les mêmes fautes.

La seconde raison est tirée des paroles qui suivent immédiatement les premières : Et s'il n'écoute pas l'Église, qu'il soit à votre égard comme un païen et un publicain, c'est-à-dire ne le comptez plus au rang de ceux avec qui la conformité de la foi vous a fait contracter une amitié particulière, et agissez- en avec lui comme avec un étranger et un inconnu; mais il ne nous est pas ordonné par là même de le poursuivre comme un ennemi. Les

premiers disciples de Notre -Seigneur ne faisaient point profession de haïr les païens et les publicains; seulement ils ne les aimaient pas comme ils aimaient leurs frères.

Toutes ces lois de l'amitié que nous venons d'exposer sont faites généralement pour tous les hommes; mais elles obligent plus particulièrement encore ceux qui remplissent les fonctions de prédicateur ou de pasteur dans les églises : car, d'un côté, puisqu'il n'y a rien, dans la société des hoQimes, de plus avantageux que l'amitié, et que le principal avantage de cette amitié consiste à pouvoir être , à la faveur de ses amis , averti de ses erreurs et corrigé de ses vices; et, d'un autre côté, puisque nous ne pouvons pas toujours nous procurer des amis particuliers assez zélés et assez prudents pour remplir à notre égard cet office, «nous regardons les personnages que nous savons l'emporter sur les autres en piété, en prudence et en charité chrétienne, comme les amis communs de tous les hommes, et nous les écoutons volontiers en cette qualité. Tels sont communément à nos yeux ceux à qui on a confié l'office de prédicateurs ou de pasteurs dans les diverses églises...

Les corrections ont bien avec les accusations quelque analogie; il ne faut pourtant pas les confondre. Les dénonciations publiques des délits, qui ont lieu sans que les dénonciateurs aient aucun droit de condamner les personnes, sont proprement ce qu'on appelle accusations; et il est certain qu'elles sont permises dans toute république sagement policée; elles sont môme ordonnées dans certains

cas, comme dans celui du crime de lèse -majesté : mais cependant il est des circonstances où elles pourraient difficilement se concilier avec l'honnêteté et la justice. Ainsi, accuser des hommes qui sont coupahles, il est vrai, mais qui le reconnaissent humblement, et qui sont prêts à en faire pénitence, serait un procédé blâmable, à moins qu'on ne fût accusateur par office, ou qu'on ne fût forcé à cet acte par quelque raison particulière : car la charité, qui veut que nous nous aimions les uns les autres, ne permet pas que de simples particuliers désirent la punition d'un coupable qui reconnaît sa faute, et qui en demande humblement le pardon...

Nous observerons que les prédicateurs exercent bien l'office de censeurs ou d'accusateurs publics : mais il n'en est pas moins vrai qu'ils ont été établis seulement pour enseigner les vérités qui appartiennent à la religion , pour détourner les hommes du vice et les exciter à la vertu, et non pour exercer un droit de censure sur quelques-uns de leurs auditeurs, et les couvrir d'ignominie; et quand un prédicateur, du haut de sa chaire, reproche à l'un d'eux quelque faute, il le diffame plus que s'il lui reprochait la même faute en tout autre lieu, quoique devant les mêmes auditeurs. La raison en est qu'ayant été établi d'office pour annoncer la vérité du haut de sa chaire, il joint à l'autorité de son témoignage privé l'autorité publique, et il abuse ainsi de la dignité de son ministère pour diffamer son frère.

Nous observerons encore que le droit de charité, le seul qui autorise les hommes pieux à reprendre

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les autres, et le droit qu'un maître exerce sur ses disciples, sont fort ditTérents du droit de domaine, ou du droit civil, qui autorise les magistrats à punir les coupables. La dilTérence consiste principalement en ce que le droit civil a pour objet le bien commun de plusieurs hommes réunis en société, et que le droit de la charité, comme celui de maître, se rapporte aux individus considérés séparément : d'où il suit qu'il est bien permis à un magistrat de traiter mal quelques particuliers, et quelquefois même de leur ôter la vie, pour procurer l'utilité commune des autres; mais il n'est jamais permis à un maître, chargé de quelques disciples, de faire le plus petit mal à un d'entre eux, uniquement dans la vue de procurer un avantage aux autres, quelque grand que pût être cet avantage. Car un parent ne confie ses enfants à un maître que dans la vue du bien particulier de ses enfants , et sous la condition que le maître ne leur nuira en aucune manière ; et c'est ici le cas d'appliquer la règle, qu'f/ ne faut pas faire le mal, pour quil en arrive un bien. Ces principes, ces maximes ont encore plus de force, appliqués à ceux qui n'ont d'autre droit que celui de la charité : comment, en elTet, quelqu'un qui nuit véritablement à un autre, pourrait-il en cela même être censé son ami?

Gonséquemment à ces principes, on convient qu'il n'est pas permis de tuer ou de mutiler quelqu'un, de quelque grand crime qu'il se soit rendu coupable, ni de le dépouiller de son bien pour le distribuer aux pauvres, ou en faire d'autres bonnes œuvres, quelque mauvais usage qu'il en fasse : or

je ne vois pas comment il serait plus permis à un prédicateur d'enlever à un homme sa réputation, qui est un bien que plusieurs estiment encore plus que leurs richesses et même que la vie, quelque fondés que puissent être les reproches du prédicateur; puisque, dans la réalité, cet homme serait véritablement puni, et on lui ferait autant de tort que si on lui ôtait la vie ou la fortune...

Si quelques prédicateurs prétendaient que , puisque les prophètes reprenaient les rois eux-mêmes avec une grande liberté, ils peuvent bien en agir de même à l'égard des hommes vulgaires, on leur ferait observer que le droit suprême que quelques prophètes ont autrefois exercé sur les rois leur était accordé par Dieu, et intimé par un mouvement extraordinaire et surnaturel qu'il imprimait dans leurs âmes ; et on ne croyait à la réalité de ce droit que parce qu'ils le justifiaient par de grands et incontestables prodiges. Voyez comment Dieu parle à Jérémie : Je t'ai établi aujourdliui sur les nations et sur les royaumes, afin que tu arraches, que tu disperses, que tu détruises, tu plantes et tu bâtisses. Jérémie, qui était ainsi étabh sur les nations et sur les royaumes, n'était qu'un simple particuUer, sans conseillers visibles avec qui il pût délibérer sur ce qu'il lui convenait de faire, et n'ayant même aucune autorité dans l'État : aurait-il donc été raisonnable que les rois et les peuples se soumissent volontairement à lui, s'il n'avait pas montré, par des miracles évidents, qu'il était vraiment envoyé par celui qui est le Roi des rois?

Or quel est aujourd'hui le prédicateur qui prou-

verait, par des miracles, qu'il a reçu de Dieu le droit d'invectiver contre quelques-uns de ses auditeurs , et de les diffamer dans l'esprit des autres ' ?

{Ex Episl. ad. Voelium.]

AVANTAGE D EXÉCUTER PROMPTEMENT CE QU ON A DÉLIBÉRÉ AVEC SAGESSE. CONFIANCE DANS LA PROVIDENCE.

Je confesse une faute très signalée que j'ai commise dans le traité des Passions, en ce que, pour flatter ma négligence, j'y ai mis au nombre des émotions de l'âme qui sont excusables, une je ne sais quelle langueur qui nous empêche quelquefois de mettre en exécution les choses qui ont été approuvées par notre jugement.

J'avoue bien qu'on a grande raison de prendre du temps pour délibérer, avant d'entreprendre les choses qui sont d'importance ; mais lorsqu'une affaire est commencée , et qu'on est d'accord du principal ,

^ Dans l'exposilion de ces règles, Descaries avait en vue Voelius; il les applique à la conduite de ce fougueux prédicateur, et montre qu^il les a toutes violées : véritablement, il le confond et l'accable; mais celle application n'entrait point dans notre but : il a dû nous suffire d'exposer les règles de la correction fraternelle telles que Descartes les propose; et ces règles ont dû paraître également jusl^s et sages. [Noir de M. /wn^r»//

je ne vois pas qu'on ait aucun profit à chercher des délais en disputant pour les conditions. Car si l'alYaire nonobstant cela réussit, tous les petits avantages qu'on aura peut-être acquis par ce moyen, ne servent pas autant que peut nuire le dégoût que causent ordinairement ces délais ; et si elle ne réussit pas, tout cela ne sert qu'à faire savoir au monde qu'on a eu des desseins qui ont manqué : outre qu'il arrive bien plus souvent, lorsque l'affaire qu'on entreprend est fort bonne, que pendant qu'on en diffère l'exécution, elle s'échappe, que non pas lorsqu'elle est mauvaise. C'est pourquoi je me persuade que la résolution et la promptitude sont des vertus très nécessaires pour les affaires déjà commencées, et l'on n'a pas sujet de craindre ce qu'on ignore ; car souvent les choses qu'on a le plus appréhendées avant de les connaître se trouvent meilleures que celles qu'on a désirées. Ainsi le meilleur est en cela de se fier à la providence divine, et de se laisser conduire par elle.

(Tome l'"', Lellre xii.)

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