‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 33 sur 45 · LA JUSTICE, FONDEMENT DES ÉTATS · texte numérisé non relu

LA JUSTICE, FONDEMENT DES ÉTATS

La justice seule maintient les États et les empires : c'est pour l'amour d'elle que les hommes ont quitté les grottes et les forêts pour bâtir des

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villes ; c'est elle seule qui donne et qui maintient la liberté : comme, au contraire, c'est de l'impunité des coupables et de la condamnation des innocents que vient la licence, qui, selon la remarque de tous les politiques, a été la ruine des républiques.

(Tome m, Lettre i.)

PREFERENCE QU ON DOIT QUELQUEFOIS DONNER A LA GÉNÉRATION FTTTURE SUR LA GÉNÉRATION PRÉ- SENTE.

Il est vrai que chaque homme est obligé de procurer, autant qu'il est en lui, le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne. Cependant nos soins doivent s'étendre plus loin que le temps présent ; et il est bon d'omettre des choses qui apporteraient peutêtre quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein d'en faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux.

{Discours de la Méthode.)

DEFINITIONS DE L AMOUR ET DE LA HAINE. DISTINC- TION ENTRE l'amour DE CONCUPISCENCE ET LES AUTRES ESPÈCES d' AMOUR.

L'amour est une émotion de l'âme qui l'incite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables; et la haine est une émotion qui l'incite à vouloir être séparée des objets qui se présentent à elle comme nuisibles.

Par le mot de volonté, je n'entends pas ici parler du désir, qui est une passion à part, et se rapporte à l'avenir, mais du consentement par lequel on se considère dès à présent comme joint avec ce qu'on aime; en sorte qu'on imagine un tout, duquel on croit qu'on est seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre : comme, au contraire, en la haine on se considère seul comme un tout, entièrement séparé de la chose pour laquelle on a de l'aversion.

Or on distingue communément deux sortes d'amours : l'un est nommé amour de bienveillance, c'est-à-dire, qui incite à vouloir du bien à ce qu'on aime; l'autre est nommé amour de concupiscence, c'est-à-dire, qui fait désirer la chose qu'on aime. Mais il semble que cette distinction regarde seule-

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ment les effets de l'amour, et non point son essence : car aussitôt qu'on s'est joint de volonté à quelque objet, de quelque nature qu'il soit, on a pour lui de la bienveillance, c'est-à-dire, on joint aussi à lui, de volonté, les choses qu'on croit lui être convenables , ce qui est un des principaux effets de l'amour. Et si on juge que ce soit un bien de le posséder, ou d'être associé avec lui d'autre façon que de volonté, on le désire : ce qui est aussi l'un des plus ordinaires effets de l'amour.

Il n'est pas besoin aussi de distinguer autant d'espèces d'amour qu'il y a de divers objets qu'on peut aimer. Car, par exemple, quoique la passion qu'un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l'argent, un ivrogne pour le vin, un homme d'honneur pour son ami, et un bon père pour ses enfants, soient bien différentes entre elles, cependant, en ce qu'elles participent de l'amour, elles sont semblables. Mais les quatre premiers n'ont de Tamour que pour la possession des objets auxquels se rapporte leur passion, et n'en ont point pour les objets mêmes pour lesquels ils ont seulement du désir, mêlé avec d'autres passions particulières : au lieu que l'amour qu'un bon père a pour ses enfants est si pur, qu'il ne désire rien avoir d'eux, et ne veut point les posséder autrement qu'il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu'il est déjà; mais, les considérant comme d'autres soi-mêmes, il recherche leur bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, parce que se représentant que lui et eux font un tout, dont il n'est pas la meilleure partie , il préfère souvent leurs intérêts aux siens ,

et ne craint pas de se perdre pour les sauver. L'affection que les gens d'honneur ont pour leurs amis est de cette nature , quoiqu'elle soit rarement aussi parfaite...

On peut , ce me semble , avec plus de raison , distinguer l'amour par l'estime qu'on fait de ce qu'on aime, en comparaison de soi-même. Car, lorsqu'on estime l'objet de son amour moins que soi, on n'a pour lui qu'une simple affection; lorsqu'on l'estime à l'égal de soi, cela se nomme amitié; et lorqu'on l'estime davantage , la passion qu'on a , peut être nommée dévotion ou dévouement. Ainsi, on peut avoir de l'affection pour une fleur, pour un oiseau, pour un cheval ; mais, à moins que d'avoir l'esprit fort déréglé, on ne peut avoir de l'amitié que pour des hommes : et ils sont tellement l'objet de cette passion , qu'il n'y a point d'homme si imparfait, qu'on ne puisse avoir pour lui une amitié très parfaite lorsqu'on en est aimé, et qu'on a l'âme véritablement noble et généreuse.

Pour ce qui est de la dévotion, son principal objet est sans doute la souveraine Divinité, à laquelle on ne saurait manquer d'être dévot lorsqu'on la connaît comme il faut : mais on peut avoir aussi de la dévotion pour son prince, pour son pays, pour sa ville , et même pour un homme particulier, lorsqu'on l'estime beaucoup plus que soi. Or la différence qui est entre ces trois sortes d'amour paraît principalement par leurs eOets : car, puisque en tout on se considère comme joint et uni à la chose aimée, on est toujours prêt d'abandonner la moindre partie du tout qu'on compose avec elle, pour conserver

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l'autre. Ce qui fait que, dans la simple affection, Ton se préfère toujours à ce qu'on aime ; et qu'au contraire, dans la dévotion ou dévouement, l'on préfère tellement la chose aimée à soi-même, qu'on ne craint pas de mourir pour la conserver. De quoi on a vu souvent des exemples dans ceux qui se sont exposés à une mort certaine pour la défense de leur prince ou de leur ville , et même aussi quelquefois pour des personnes particulières auxquelles ils s'étaient dévoués.

( Traité des passions.)

OBJET ET RÈGLE DE NOS DÉSIRS : CONSIDÉRATION SUR LA PROVIDENCE ET LA FORTUNE : REMÈDE CONTRE LES PASSIONS.

Les passions ne peuvent nous porter à aucune action que par l'entremise du désir qu'elles excitent; c'est donc particulièrement ce désir que nous devons avoir soin de régler, et c'est en cela que consiste la principale utilité de la morale. Or, comme le désir est toujours bon lorsqu'il suit une vraie connaissance , il ne peut manquer aussi d'être mauvais lorsqu'il est fondé sur quelque erreur. Et il me semble que l'erreur qu'on commet le plus ordinairement touchant les désirs est qu'on ne distingue pas assez les choses qui dépendent entière-

ment de nous, de celles qui n'en dépendent point; car, pour celles qui ne dépendent que de nous, c'est-à-dire de notre libre arbitre , il suffit de savoir qu'elles sont bonnes, pour ne les pouvoir désirer avec trop d'ardeur, parce que c'est suivre la vertu que de faire les choses bonnes qui dépendent de nous; et il est certain qu'on ne saurait avoir un désir trop ardent pour la vertu, outre que ce que nous désirons ainsi ne pouvant manquer de nous réussir, puisque c'est de nous seuls qu'il dépend , nous en recevrons toujours toute la satisfaction que nous en avons attendue. Mais la faute qu'on a coutume de commettre en ceci n'est jamais qu'on désire trop , c'est seulement qu'on désire trop peu; et le souverain remède contre cela, est, 1° de se délivrer l'esprit, autant qu'il se peut, de toutes sortes d'autres désirs moins utiles; 2° de tâcher de connaître bien clairement, et de considérer avec attention la bonté de ce qui est à désirer.

Pour les choses qui ne dépendent aucunement de nous, quelque bonnes qu'elles puissent être, on ne doit jamais les désirer avec passion, non seulement parce qu'elles peuvent n'arriver pas, et, par ce moyen, nous affliger d'autant plus que nous les aurons plus souhaitées ; mais principalement parce qu'en occupant notre pensée elles nous détournent de porter notre affection à d'autres choses , dont l'acquittement dépend de nous.

Il y a deux remèdes généraux contre ces vains désirs : le premier est la générosité, dont je parlerai dans la suite ; le second est de faire souvent réflexion sur la providence divine , et de nous repré-

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senter qu'il est impossible qu'aucune chose arrive autrement qu'elle a été déterminée de toute éternilé par cette providence ; en sorte qu'elle est comme une fatalité ou une nécessité immuable, qu'il faut opposer à la fortune , pour la détruire comme une chimère qui ne vient que de l'erreur de notre entendement. Car nous ne pouvons désirer que ce que nous estimons en quelque façon être possible; et nous ne pouvons estimer possibles les choses qui ne dépendent point de nous, qu'autant que nous pensons qu'elles dépendent de la fortune, c'est-à-dire que nous jugeons qu'elles peuvent arriver, et qu'il en est arrivé autrefois de semblables. Or cette opinion n'est fondée que sur ce que nous ne connaissons pas toutes les choses qui contribuent à chaque effet. Car lorsqu'une chose, que nous avons estimée dépendre de la fortune, n'arrive pas, cela témoigne que quelqu'une des causes qui étaient nécessaires pour la produire a manqué, et, par conséquent, qu'elle était absolument impossible, et qu'il n'en est jamais arrivé de semblable, c'est-àdire, à la production de laquelle une pareille cause ait aussi manqué; en sorte que, si nous n'eussions point ignoré cela auparavant, nous ne l'eussions jamais estimée possible, ni par conséquent nous ne l'eussions point désirée.

11 faut donc entièrement rejeter l'opinion vulgaire, qu'il y a hors de nous une fortune, qui fait que les choses arrivent ou n'arrivent pas selon son plaisir, et savoir que tout est conduit par la providence divine, dont le décret éternel est tellement infailhble et immuable, qu'excepté les choses que

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ce même décret a voulu dépendre de notre libre arbitre , nous devons penser qu'à notre égard il n'arrive rien qui ne soit nécessaire et comme fatal ; en sorte que nous ne pouvons sans erreur désirer qu'il arrive d'une autre façon.

Mais , parce que la plupart de nos désirs s'étendent à des choses qui ne dépendent pas toutes de nous, ni toutes d'autrui, nous devons exactement distinguer en elles ce qui ne dépend que de nous, afin de n'étendre notre désir qu'à cela seul. Et, pour le surplus, quoique nous en devions estimer le succès entièrement fatal et immuable, afin que notre désir ne s'y occupe point, nous ne devons pas laisser de considérer les raisons qui le font plus ou moins espérer, afin qu'elles servent à régler nos actions. Par exemple, si nous avons affaire en quelque lieu où nous puissions aller par deux divers chemins, l'un desquels ait coutume d'être beaucoup plus sûr que l'autre; quoique peut-être le décret de la Providence soit tel, que, si nous allons par le chemin qu'on estime le plus sûr, nous ne manquerons pas d'y être volés, et qu'au contraire nous pourrons passer par l'autre sans aucun danger, nous ne devons pas pour cela être indifférents à choisir l'un ou l'autre, ni nous reposer sur la fatalité immuable de ce décret. Mais la raison veut que nous choisissions le chemin qui a coutume d'être le plus sûr, et nous n'avons rien à nous reprocher lorsque nous l'avons suivi, quelque mal qui nous en soit arrivé, parce que ce mal ayant été à notre égard inévitable, nous n'avons eu aucun sujet de souhaiter d'en être exempts , mais seulement de faire ce que

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notre entendement a pu nous faire connaître comme le meilleur, ainsi que je suppose que nous avons fait. Et il est certain que, lorsqu'on s'exerce à distinguer ainsi la fatalité^ de la fortune, on s'accoutume aisément à régler tellement ses désirs, que, puisque leur accomplissement ne dépend que de nous, ils peuvent toujours nous donner une entière satisfaction.

J'ajoute que l'exercice de la vertu est un souverain remède contre les passions : car il est certain que, pourvu que notre âme ait toujours de quoi être contente en son intérieur, tous les troubles qui viennent d'ailleurs n'ont aucun pouvoir de lui nuire. Or, afin que notre âme ait ainsi de quoi être contente , elle n'a besoin que de suivre exactement la vertu : effectivement, quiconque a vécu de telle sorte , que sa conscience ne lui peut reprocher qu'il ait jamais manqué à faire toutes les choses qu'il a jugées être les meilleures (qui est ce que je nomme ici la vertu), il en reçoit une satisfaction, qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violents efforts des passions n'ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son âme.

( Trailc des passions.)

1 Par fatalité Descaiies n'enlend pas le destin aveugle des anciens, ni même la falalitc inintelligente et absurde des musulmans, mais bien, comme il Ta dit plus haut, le cours des évcnetnents ri'ijlé, décrété par la divine Providence , et qu'il nous est impossible d'empêcher ou de détourner.

CARACTÈRE ET EFFETS DE LA GÉNÉROSITÉ d'AME OU DE LA MAGNANIMITÉ

Je ne remarque en nous qu'une seule chose qui puisse nous donner une juste raison de nous estimer, savoir, l'usage de notre libre arbitre, et l'empire que nous avons sur nos volontés : car il n'y a que les seules actions qui dépendent de ce libre arbitre, pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés.

Ainsi, je crois que la vraie générosité, qui fait qu'un homme s'estime autant qu'il peut légitimement s'estimer, consiste seulement, partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne, excepté cette libre disposition de ses volontés, ni rien pourquoi il doive être loué ou blâmé, sinon parce qu'il en use bien ou mal; et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user, c'est-à-dire, de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu'il jugera être les meilleures ; ce qui est suivre parfaitement la vertu.

Ceux qui ont cette connaissance et ce sentiment d'eux-mêmes se persuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aussi avoir de soimême , parce qu'il n'y a rien en cela qui dépende

d'autrui. Aussi ils ne méprisent jamais personne ; et quoiqu'ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paraître leur faiblesse , ils sont cependant plus portés à les excuser qu'à les blâmer, et à croire que c'est plutôt par défaut de connaissance que par défaut de bonne volonté qu'ils les commettent. Et comme ils ne croient point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de biens ou d'honneurs, ou même qui ont plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté qu'eux , aussi ne s'estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu'ils surpassent dans ce genre de perfections , parce que toutes ces choses leur paraissent fort peu considérables, en comparaison de la bonne volonté pour laquelle seule ils s'estiment, et laquelle ils supposent aussi être , ou du moins pouvoir être , en chacun des autres hommes.

Ainsi les hommes les plus généreux sont ordinairement les plus humbles; et l'humilité vertueuse consiste dans la réflexion que nous faisons sur rinfirmité de notre nature, et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou que nous sommes capables de commettre, fautes qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d'autres : cette réflexion fait que nous ne nous préférons à personne, et que nous pensons que les autres ayant leur hbre arbitre aussi bien que nous, ils peuvent en user aussi bien que nous.

Ceux qui sont généreux de cette manière sont naturellement portés à faire de grandes choses parce qu'ils n'estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes, et de mépriser son

propre intérêt. De là vient qu'ils sont toujours parfaitement honnêtes, affables et officieux envers tous les hommes; de plus, ils sont entièrement maîtres de leurs passions, et particulièrement maîtres des désirs, de la jalousie et de l'envie, parce qu'il n'y a aucune chose, dont l'acquisition ne dépende pas d'eux, qu'ils croient valoir assez pour mériter d'être beaucoup souhaitée ; maîtres de la haine envers les hommes, parce qu'ils les estiment tous ; maîtres de la peur, parce que la confiance qu'ils ont en leur vertu les rassure; et enfin maîtres de la colère, parce que, n'estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent d' autrui, jamais ils ne donnent cet avantage à leurs ennemis, de reconnaître qu'ils en sont offensés.

Tous ceux qui conçoivent une bonne opinion d'eux-mêmes, pour quelque autre cause que ce puisse être, n'ont pas une vraie générosité, mais seulement un orgueil qui est d'autant plus vicieux, que la cause pour laquelle on s'estime est plus injuste; et la plus injuste de toutes est, lorsqu'on est orgueilleux sans aucun sujet, c'est-à-dire, sans qu'on pense pour cela qu'il y ait en soi aucun mérite pour lequel on doive être estimé , mais seulement parce qu'on ne fait point d'état du mérite, et que, s'imaginant que la gloire n'est autre chose qu'une usurpation , l'on croit que ceux qui s'en attribuent le plus, en ont le plus. Ce vice est si déraisonnable et si absurde , que j'aurais de la peine à croire qu'il y eût des hommes qui s'y laissassent aller, si jamais personne n'était loué injustement ; mais la flatterie est si commune partout, qu'il n'y a point

d'homme tellement rempli de défauts, qui ne se voie souvent estimer pour des choses qui ne méritent aucune louange, ou même qui mérilent du blâme; ce qui donne occasion aux plus ignorants et aux plus stupides de tomber en cette espèce d'orgueil.

Mais quelle que puisse être la cause pour laquelle on s'estime, si elle est autre que la volonté, qu'on sent en soi-même, d'user toujours bien de son libre arbitre, de laquelle j'ai dit que vient la générosité, elle produit toujours un orgueil très blâmable, et qui est si différent de cette vraie générosité , qu'il a des effets entièrement contraires. Car tous les autres biens, comme l'esprit, la beauté, les richesses, les honneurs, etc., ayant coutume d'être d'autant plus estimés qu'ils se trouvent en moins de personnes, et même étant pour la plupart de telle nature qu'ils ne peuvent être communs à plusieurs, cela fait que les orgueilleux tâchent d'abaisser tous les autres hommes, et qu'esclaves comme ils sont de leurs désirs , ils ont l'âme incessamment agitée de haine, d'envie, de jalousie ou de colère.

Pour la bassesse ou humilité vicieuse, elle consiste principalement en ce qu'on se sent faible ou peu résolu , et que , comme si on n'avait pas l'usage entier de son libre arbitre, on ne peut s'empêcher de faire des choses dont on sait qu'on se repentira ensuite ; puis aussi en ce qu'on croit ne pouvoir subsister par soi-même, ni se passer de plusieurs choses dont Tacquisilion dépend d'autrui. Ainsi elle est indirectement opposée à la générosité; et il arrive souvent que ceux qui ont l'esprit le plus bas,

sont les plus arrogants et les plus superbes , tandis que les plus généreux sont les plus modestes et les plus humbles : mais, au lieu que ceux qui ont l'esprit fort et généreux demeurent constamment les mêmes, quelques prospérités ou adversités qui leur arrivent, ceux qui l'ont faible et abject vivent au gré de la fortune ; et la prospérité ne les enfle pas moins que l'adversité les abat. On voit même souvent qu'en même temps qu'ils s'abaissent honteusement auprès de ceux dont ils attendent quelque profit ou craignent quelque mal, ils s'élèvent insolemment au-dessus de ceux de qui ils n'espèrent ni ne craignent rien.

^lais comment acquérir la générosité? Il est certain que la bonne éducation sert beaucoup à corriger les défauts de la naissance. Si donc on s'occupe souvent à considérer ce que c'est que le libre arbitre, et combien sont grands les avantages qui viennent de ce qu'on a une ferme résolution d'en bien user : comme aussi, d'un autre côté, combien sont vains et inutiles tous les soins qui travaillent les ambitieux ; on peut exciter en soi la passion, et ensuite acquérir la vertu de générosité, qui est comme la clef de toutes les autres vertus, et un remède général contre tous les dérèglements des passions ; et il me semble que cette considération est bien digne de remarque ^ . .

1 Nous devons faire ici une remarque qui s'applique à plus d'un passage de ces pensées de Descartes sur la morale, c'est que ce grand philosophe, comme plusieurs autres, semble trop oublier la faiblesse originelle de l'homme, l'insuffisance des moyens naturels, et la nécessité de la grâce de Dieu pour dompter les passions et acquérir la vertu.

Finissons par observer que, plus on a l'âme noble et généreuse, plus on a d'inclination à rendre à chacun ce qui lui appartient ; et ainsi on n'a pas seulement une très profonde humilité à Fégard de Dieu, mais aussi on rend sans répugnance tout l'honneur et le respect qui est dû aux hommes, à chacun selon le rang et l'autorité qu'il a dans' le monde, et on ne méprise rien que les vices. Au contraire, ceux qui ont l'esprit bas et faible sont sujets à pécher par excès, quelquefois en révérant et craignant des choses qui ne sont dignes que de mépris, et quelquefois en dédaignant insolemment celles qui méritent le plus d'être révérées : et ils passent souvent fort promptement de l'extrême impiété à la superstition, puis de la superstition à l'impiété; en sorte qu'il n'y a aucun vice ni aucun dérèglement d'esprit dont ils ne soient capables.

( Traité des passions.)

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