‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 34 sur 45 · REMEDE GÉNÉRAL CONTRE LES PASSIONS · texte numérisé non relu

REMEDE GÉNÉRAL CONTRE LES PASSIONS

Je compte, entre les remèdes contre les passions, la préméditation, et l'industrie par laquelle on peut corriger les défauts de son naturel, en s'exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits, d'avec les pensées auxquelles ils ont cou-

tume d'être joints. J'avoue qu'il y a peu de personnes qui se soient assez préparées de cette façon contre toutes sortes d'attaques, et que ces mouvements excités dans le sang par les objets des passions suivent d'abord si promptement des seules impressions qui se font dans le cerveau, et de la disposition des organes, quoique l'âme n'y contribue en aucune façon, qu'il n'y a point de sagesse humaine qui fût capable de leur résister lorsqu'on n'y est pas assez préparé... Ainsi ceux qui sont fort portés de leur nature aux émotions de la joie et de la pitié, ou de la peur, ou de la colère, ne peuvent s'empêcher de se pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d'avoir le sang tout ému, comme s'ils avaient la fièvre, lorsque leur imagination est fortement touchée par l'objet de quelqu'une de ces passions. Mais ce qu'on peut toujours faire en telle occasion, et que je pense devoir indiquer ici comme le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre tous les excès des passions, c'est que, lorsqu'on se sent le sang ému, on doit être averti, et se souvenir que tout ce qui se présente à l'imagination tend à tromper l'âme, et à lui faire paraître les raisons qui servent à persuader l'objet de sa passion, beaucoup plus fortes qu'elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader, beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l'exécution souffre quelque délai, il faut s'abstenir d'en porter sur l'heure aucun jugement, et se distraire par d'autres pensées, jusqu'à ce que le temps et le repos aient entièrement apaisé l'émotion qui est dans le sang; et enfin, lorsqu'elle

incite à des actions à l'égard desquelles il est nécessaire qu'on prenne une résolution sur-le-champ, il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, quoiqu'elles paraissent moins fortes. Ainsi, par exemple, lorsqu'on est inopinément attaqué par quelque ennemi, l'occasion ne permet pas, il est vrai, qu^on emploie aucun temps à délibérer ; mais ce qu'il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours, c'est que, lorsqu'ils se sentiront saisis de la peur, ils tâcheront de détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d'honneur dans la résistance que dans la fuite ; et au contraire, lorsqu'ils sentiront que le désir de la vengeance et la colère les incitent à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils auront soin de penser que c'est imprudence de se perdre , quand on peut sans déshonneur se sauver, et que, si la partie est fort inégale , il vaut mieux faire une honnête retraite ou demander quartier, que s'exposer brutalement à une mort certaine.

( Traité des passions.)

JUGEMENT DE DESCARTES SUR LA BONNE ÉDUCATION qu'on recevait DANS LES COLLÈGES DES JÉ- SUITES, ET PARTICULIÈREMENT DANS CELUI DE LA FLÈCHE.

Vous voulez savoir mon opinion sur l'éducation de M. votre fils (il écrit à un de ses amis)... Je ne VOUS conseille point de l'envoyer dans nos quartiers* pour y étudier la philosophie , comme vous en avez la pensée. La philosophie ne s'enseigne ici que très mal ; les professeurs n'y font que discourir une heure le jour, environ la moitié de l'année, sans dicter jamais aucun écrit, ni achever le cours en aucun temps déterminé ; en sorte que ceux qui en veulent savoir un peu, sont contraints de se faire instruire en particulier par quelque maître, ainsi qu'on fait en France pour le droit, lorsqu'on veut entrer en office. Or, quoique mon opinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en philosophie soient aussi vraies que l'Évangile, cependant, parce que la philosophie est la clef des autres sciences , je crois qu'il est très utile d'en avoir étudié le cours entier, comme il s'enseigne dans

1 Descartes résidait en Hollande.

les écoles des Jésuites, avant qu'on entreprenne d'élever son esprit au-dessus de la pédanterie, pour se faire savant de la bonne sorte. Et je dois rendre cet honneur à mes maîtres, de dire qu'il n'y a aucun lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à la Flèche. Outre que c'est, ce me semble, un grand changement, pour la première sortie de la maison, de passer tout d'un coup en un pays différent de langage , de façons de vivre , et de religion, au lieu que l'air de la Flèche est voisin du vôtre, et parce qu'il y va quantité de jeunes gens de tous les quartiers de la France , ils y font un certain mélange d'humeurs, par la conversation les uns des autres, qui leur apprend presque la même chose que s'ils voyageaient; et enfin l'égalité que les Jésuites mettent entre eux , en ne traitant guère d'une autre manière ceux qui sont les plus distingués que ceux qui le sont le moins, est une invention extrêmement bonne, pour leur ôter la délicatesse et les autres défauts qu'ils peuvent avoir acquis par la coutume d'être bien traités dans les maisons de leurs parents. Mais, Monsieur, j'appréhende que la trop bonne opinion que vous m'avez fait avoir de moi-même, en prenant la peine de me demander mon avis, ne m'ait donné occasion de vous l'écrire plus librement que je ne devais : c'est pourquoi je n'y ose rien ajouter, sinon que si M. votre fils vient en ces quartiers, je le servirai en tout ce qui me sera possible.

(Tome II, Letlre xc.)

DESCARTES, ACCUSÉ PAR VOETIUS, AUPRÈS DES MA- GISTRATS d'utrecht, d'Être ami des jésuites,

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