e vice a beau se cacher dan? robscuricé
DE J. J. ROUSSEAU 63 son empreinte est sur les froius coupables : l'audace d'une ft-mme est le signe assuré de sa honre ; c'est pour avoir trop à rougir qu'elle ne rougit plus , et* si quelquefois la pudeur survit à la chasteté , que doir-on penser de la chasteté, quand la pudeur même est éteinte? Douce pudeur ! suprême volupté de Tariour! que de charmes perd une femme, au moment qu'elle renonce à toi ! Combien , si elles connoissoient ton empire , elles mettroient de soin à te conserver , sinon par honnêteté , du moins par coquetterie! Mais on ne joue point la pudetir : il n'y a point d'artifice plus ridicuk que celui qui la veut
PiTiE, Sensibilité.
JL/a pitié est une vertu d'autant plus universelle , et d autant plus utile à l'homme qu'elle précède en lui l'usage de toute réflexion , et-i si naturelle , que ' les bêtes mêmes en (ionnent quelquefois des signes sensibles. *
On voit avec plaiîir l'auteur de la fable des abeilles , forcé de reconnoître l'homme
comme «n être compatissant et sensible » sortir de son style froid et srbtil , pour nous offrir la pathétique image d un homme enfermé oui apperçoir au dehors une bête féroce arrachant un enfant du sein de sa mère , brisant sous sa dent meurtrière les foibics membres , et déchirant de ses ongles les cnr trailles palpitantes de cet enfant. Qu'elle affreuse agitation n'éprouve pas ce témoin d'un événement auq.iel il ne prend aucun intérêt personn;! ? Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue , de ne pouvoir ycrter aucun secours à la mère évanouie » ni à Tenfant espirant ?
Mandevilie a bien senti qu'avec toute leur morale , les hommes n'eussent jamais été que Acs monstres , si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la raison : mais il n'a pas vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales qu'il veut dispa er aux hommes. En effet , qu'est-ce q "C la générosité, la clémence, i humanité , sinon la pitié appliquée aux foibles , aux coupables ou à l'espèce humaine en général ? La bienveillance et l'amitié même sont , à le bien prtn re , des productii ns 'd*une pitié constante , fixée sur un objet particulier ; car , désirer que quelqu'un ne souffre point , qu'est-
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ce autre chose que dc'sirer qu'il soie heureux ?
La pitié qu'on a du mal d'autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal ; mais sur le sentiment qu'on prête à ceux qui le soifffrent : on ne plaint un malheureux qu'autant qu'on croit qu'il se trouve à plaindre» C'est ainsi que l'on s'endurcit sur le sort des hommes , et que les riches se consolent du mal qu*ils font aux pauvres , en les supposant assez stupides pour n'en ri^-n sentir. En général , on peut juger du prix .que chacun met au bonheur de ses semblables , par le cas qu'il paroît faire d'eus. Il est naturel qu'on fasse bon marché du bonheur des gens qu'on méprise.
Il n est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus malheureux que nous ; mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.
On ne plaint jamais dans autrui, que les maux dont on ne se croit pas exempt soimême.
Non ignara ?nalî, mîseris succurrcre d'ifco.
Je ne connois ri-tn de si beau , de si profond , de si touchant , de si vrai que ce ▼ ers -là. En eflfeç , pourquoi les rois sonc-
ils sans pitié pour leurs sujets? C'est qu'ils comptent de n'être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs envers les pauvres * C'est qu'ils n'ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple ? C'est qu'un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous"' C'est que dans leur gouvernement tout-à-fait arbitraire , la grandeur et la fortune des particuliers écanc toujours précaires et chancelantes , ils ne regardent point rabaissement et la misère comme un état étranger à eux : chacun peut être demain ce qu'est aujourd'hui celui qu'il assiste.
Pour plaindre le mal d'autrui , sans doute il faut le connoître ; mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert , ou qu'on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu'on souffre , on ne plaine que soi. Or si, tous étant assujettis aux misères de la vie , nul n'accorde aux autres que la sensibilité dont il n'a pas actuellement btsoin pour lui-même, il s'ensuit que la commisération doit être un semiiTr?nt très - doux , puisqu'elle dépose en notre faveur ; et qu'au contraire un homme dur est toujours malt
heureux , puisque Térat de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité jyirabondante qu'il puisse accorder aux peines d'autrui.
Quoique la pitié soit 1- premier sentiment relatif du cœur humain, selon Tordre de la nature , elle n'est pas égale dans tous les hommes. Les impressions diverses par lesquelles elle est excitée , ont leurs modifications et leurs dégrés qui dépender^t du caractère particulier de chaque individu et de ses habitudes. Il en est de moins générales qui sont plus propres aux amc5 vraiment sensibles : ce sont celles qu'on reçoit des peines morales , des douleurs internes , des afflictions , des langueurs , de la tristesse. . Il y a des gens qui ne savent ccre'émus que par des cris et des pleurs i jamais les longs et sourds gémisscmcnsd'un co;ur serré de détresse ne kur ont arraché des soupirs 5 jamais Taspect d'une contenance abattue, d'un visage hâve et plombé , d'un ceil éteint et qui ne peut plus pleurer , ne les fit pleurer cuK-mémes ; les maux de i'amc ne sont rien pour eux ; ils sont jugés : la leur ne sent lien : n'attendez d'eux, que rigueur inflexible, endurcissement , ••cruauté. Ils pourront être intègres et justes , jamais démens , généjçeux , pitoyables, Je dis qii'il? pouiionc être
justes, si toutefois un homme peut l'être quand
il n'est pas miséricoràieux.
La pitié est douce , parce qu'en se mettant à la place de celui qui souffre , on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L'envie est amère , en ce que Pa.^pect d'an homme heureux , loin de metrre Tenvieux à sa place , lui conne le regret de n'y pas être. Il semble que i'on nous exempte des maux qu'il souffre , et que l'autre i.ous ôte les bitns dont il jouit.
Pour empêcher la pitié de dégénérer en fuiblesse il fuut la géné.'alistr et l'étendre sur lout le genre humain ; alors on ne s'y livre qu^autant qu'elle est d'accord avec la justice, yarce qut , de toutes les vertus . la justice est celk qui concourt le plus au bien commun des hommes. Il fiuî par raison , par amour pour noa- , avoir pitié de notre espèce encore plus que de notre prochain ; et c'Citune très-grande cruauté envers les hommes, qiie la pitié pour les niéchans-
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Amour de la Patrie.
X/ ES plus grands prodiges de vertu ont été produit par l'amour de la patrie : ce sentiment doux et vif qui joint la force de Tamo rpropre à toute la beauté de la vertu , lui donne une énergie qui» sans la défigurer, en fc.it la plus héi0Ï«îue de toutes les passions. C'est lui qui produisit tant d'actions immortelles, donc l'éclat éblouit nos foibles yeux, et tant de grands hommes dont les antiques vertus passent pour des fables depuis que ramour de la patrie est tourné en dérision. Ne nous en étonnons pas, les transports des cœur tendres paroissent autant de chimères à quiconque ne les a point sentis; et l'amour de la patrie , plus vif et plus délicieux cent fois que celui d'une maîtresse , ne se conçoit de même qu'en réprouvant ; mais il est aisé de remarquer dans tous les cœjts qu'il échaulTe, dans toutes les actions qu'il inspire, cette ardeur bouillante et sublime, dont ne brille pas la plus piue vertu quand elle en est séparée. Osons op^poser Socrate rtême à Caton ; l'un étoit plus philosophe , et l'autre plus citoyen. Athènes étoit déjà perdue , et Socrate n'avoic
plus de patrie que !e monde entier: Caton porta toujours la sienne au fond de son cœur i il ne vivoit que pour elle , et ne put lui survivre. La vertu de Socrateest celle du plus sage des hommes ; ma s entre César et Pompée , Caton semble un Dieu parmi les mortels. L'un in<;truit quelques particuliers, combat les sophistes et meurt pour la vérité : l'autre dé end rétat , la liberté , les lois contre le conjuérans du monde , et quitte enfin la terre quand il n'y voit plus de patrie à servir. Un digne élève de Socrate seroit le plus vertueux de se- contemporains : un digne émule de Caton en sera le plus ^grand. La vertu du premier feroit son- bonheur , le second ehercheroit son bonheur dans celui de tous. Nous serions instruits par l'un et conduits par l'autre, et cela seul décideoit de la préférence : car on n'a jamais fait un peuple de sages ; mais il n'est pas impossible de rendre un peuple heureux.
Voulons -nous que les peuples soient vertueux , commençons donc par leur faire aimer la patrie : mais comment l'aimerûnt-ils, si la patrie n est rien de plus pour eux que pour des étrangers , et qu'elle ne leur accorde que ce quelle ne peut refuser à personne? Ce scroit bien pis, s'ils n'y jouissoien:
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pas même de la sûreté civile , et que leurs hiens, leur vie , ou leur liberté fussent à la discrétion des hommes puissai»s , 5ans qu'il leur fût possible ou permis d'oser réclamer les lois. Alors, soumis aux devoirs de Tétac civil, sans jouir même des droits de l'état de la nature , et sans pouvoir employer leurs forces pour se défendre , ils seroient par conséquent dans la pire condition où se puissent trouver des hommes libres , et le mot de patrie ne pourroit avoir pour eux qu'un sens odieux ou ridicule.
Amour-propre, amour de soi-meme.
Jll ne faut pas confondre ramour- propre es l'amour de soi-même ; deux passions très-différences par leur nature et par leurs efîecs. L'amour de soi-même est un sentiment rîatutel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation , et qui dirigé dans Thonlme par la raison , et modifié par la pitié ,; produit l'humanité et la vertu. L'amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice et né dans la socié:é qui poxte chaq e individu k
faire plus de cas de soi que de tout autre ,. qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement , et qui est la véritable , source de Thonr^ettr.
Le plus méchant d^s hom es est celui quî 5"'i^o e le plus , qui concentre le plus son cœur en lui-même ; le meilleur est celui qui partage également ses affections à tojs ses semblables. Il vaut beaucoup mieux aimer une maitresse que de s'aimer seul au monde. Mais quiconque aime tendrement ses parens » ses arois, sa patrie, et le genre humain , se dégrade par un attachement désordonné, qui nuit bientôt à tous les aitres , et leur est infailliblement préféré.
L'amour de soi , qui ne regarde que nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits i mais Tamour-propre , qui se compare, n'est jamais content et ne sauroit l'être, parce que ce sentiment , en nous préférant ■aux autres , exige aus-i que les autres nous préfèrent à eux , ce qui est imposrible. Voilà c mment les passions douces et affectueuses naissent de Tamour de soi , et comment les passions haineuses et irascibles naissent de i'amour propre. Ainsi ce, qui rend i'nomme esseniieliement bon , est d'avoir peu de be» ssiins et de peu se comparer aux autres :
ce
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ce qui le rend essentiçllemcnt méchant, est d'avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à ropinion.
les préceptes de la loi naturelle ne sont pas fondés sur la raison seule , ils ont une base plus solide et plus sage. L^amour des hoiTimes , dérivé de Tamour de soi , est Is principe de la justice humaine.
N peut distinguer le moral du physique dans le sentiment de l'amour. Le physique eft ce désir général qui porte un sexe à s'unir à l'autre : le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement , ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d'énergie. Or il est facile de voir que le moral de l'arnoor est un sentiment factice , né de l'usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d'habileté et de soin pour établir leur empire , et rendre dominant le sexe qui devroit obéir.
On aime bien plus l'image qu'on se faî$ que l'objet auquel on l'applique. Si l'on voyoit ce qu'on aime exactement tel qu'il est, il n*y; Tome premt £
auroit plus d'amour sur la terre. Quand en cesse d'aimer, la personne qu^on aimoit reste la même qu'auparavant , mais on ne la voie plus la même. Le voile du prestige tombe, et l'amour s'évanouit.
Les premières voluptés sont toujours mystérieuses i la pudeur ies assaisonne et les cache : la première maîtresse ne rend pas effronté , mais timide. Tout absorbé dans un état si nouveau pour 'lui , le jeune homme se recueille pour le goûter, et tremble de le perdre. S'il est bruyant, il n'est ni voluptueux, «i tendre : tant qu'il se vante , ii n'a pas joui.
Le véritable amour est le plus chasie de tous les liens. C est lui , c'est son feu divin qui fait épurer nos penchâtes naturels, en ks concentrant dans un sçul objet ; c'est lui qui nous dérobe aux tentations , et oui fait qu'excepté cet objet unique , u n sexe n'est plus rien pour l'autre.
Pour une femme ordinaire , tout homme est toujours un homme ; maii pour celle dont le cœur aime , il n'y a point d'homme que son amant. Que dis-je ? un amant n'est-ii qu'un ibomme? Ah! qu'il est un être bien plus sublime! Il n'y a point d'hoipme pour celle qui aime; soq amant est plus , tous les àucre«
DE J. .T. ROU SS E AU. 75' sent moins : elle et lui sont les seuls de leur espèce. Ils ne désirent point , ils aiment.
Le véritable amour , toujours modeste , n'arrache point les faveurs avec audace , il les dérobe avec timidité- Le mystère, le silence, la honte craintive aiguisent et cachent ses doux transports; sa flamme honore et purifie toutes ks caresses ; la décence et l'honnêteté raccompagnent au sein de la volupté même ^ et lui seul fait tout accorder aux désirs , sans rien ôter à la pudeur.
Le plus grand prix des plaisirs est dans Ve cœur qui les donne : un véritable amant ne trouvcroit que douleur , rage et désespoir dans la possession même de ce qu'il aime , s il croycit n'en point être aimé.
Malgré l'absence , les privations , les allarmes , malgré le désespoir même , les puissans "élancemens de deux cœurs Tun vers l'autre, ont toujours une volupté secrette ignorée des <\mes tranquilles. C'est un des miracles de l'amour, de nocs faire trouver du plaisir à souffrir j et des vrais amans regarderoient tomme le pire des malheurs , un état d'in- <j;jfr<:rtnce et d'oubli qui leur ôteroit tout le fçntimcnt de leurs peines.
■ L'amour qui rapproche tout , nVlève point la personne, il n'élève que les sentimens.
GcncraîenKnc les hommes sonr nvvins consians que les femmes , et se rebutent p iutôî qu'elles de Tamour heureux. La femme pressent de loia rinconstance de Thomme , et s'en inquiète j c'est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s'attiédir , forcée à lui rendre, pour le garder , tous les roins qu'il prit autrefois pour lui plaire , elle pleure > eiie s'humilie à son tour, et rarement avec le même succès. L'attachement et les soins gagnent le? ccears ; mais ils ne les recouvrent guères.
Vous êtes bien folles, vous autres femmes , de vouloir donner de ia consistance à ua sentiment aussi frivole et aussi passager que l'amour. Tout change dans la nature , tout est dans un flux continuel , et vous voulez inspirer d^s feux constans? Et de quel droit prétendez-vous être aimée aujourd'hui , parce 4}uc vous l'étiez hier ? Gardez donc le même visage , le même âge , la même humeur ; soyez^ toujours la même et l'on vous aimera toujours , si l'on peut. Mais changer sans cesse , et vouloir toujours qu'on vous aime > c'e«t vouloir qu'à chaque instant on cesse de veus aimer ; ce n'est pas chercher des cœurs constans, c'esc en chercher d'aus$i changsariS ^e vous*
L'iiTicsge de la félicité neflatte plus leshomiT!ES : b corruption du vice n'a pas moins dépravé leur goût que leurs cœurs. Ils ne savent p'us sentir ce qui est touchant , ni voir ce qui est aimable. Vous qui , pour peindre la volupté , n'imaginez jamais que d'heureux aniiins nageans dans le ssin des délices, que Tos tableaux sont encore imparfaits ! Vous n'en avez que la moitié la plus grossière ; les P'US duux attraits de la volupté n'y sont point. O qui de vous n'a jamais vu deux jeunes époux , unis sous d'heureux auspices > sortant du lit nuptial , et portant à la fois daris îe^rs regards langujssans et chastes Tivrfs:e des doux plaisirs qu'ils viennent de goûter , l'aimable sécurité de l'innocence , er la certitude alors si charmante de couler enscnibie le reste de leurs jours ? Voilà Tobjet le plus ravissant qui puisse être offert au cœur de l'homme ; voilà le vrai tableau de la volupté : vous l'avez vu cent fois sans le reconnoître ; vos cœurs endurcis 11e sont plus faits pour l'aimer.
J'ai peine à concevoir comment on rend a?sez peu d'honneur aux femmes, pour leiir oser adresser sans cesse ces fades propos galans , ces compljmens insahans et moq^ eurs, auxqueh on ne daigne pas même donner un
air de bonne-foi ; les outrager par ces evîdeas mensonges , n'est-ce pas leur déclarer ?.sçez nettement qa*on ne trouve aucune vérité obligeante à leur dire ? Que l'amour se faSse illusion sur les qualités de ce qu'on aime , cela n'arrive que trop souvent; mais est-il question d'amour dans tout ce maussade jargon ? Ceux mêmes qui s'en servent , ne s'en servent-ils pas également pour toutes les femmes , et ne seroieut-ils pas au désespoir qu'on les crût sérieusement amoureux d'une seule ? Qu'ils ne s'inqjîètent pas. Il faudroit avoir d'étranges idées de l'amour pour les en croire capables , et rien n est plus éloigné de son ton que celui de la galanterie. De la manière que je conçois cette passion terribie , son trouble , ses égaremens , ses palpitations , s^'s transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énergique , tçs inexprimables regards que leur timidité rend téméraires , et qui montrent les désirs par la crainte , il me semble qu'après un langage aussi véhément , si l'amant venoit à dire une seule fois , je vous aime, l'amante indigné lui oiroi: , vous ne m\:im:^ piis , et ne le reverroit de sa vie. L'amour véritable eft un feu dévorant qui por:e son ardeur dans les aurres sentimens , et hs anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour
D E J. J. RO USSE A U. 79 cela qu'on a die que Tamour faisoit des Le ru s.
Le moment de la possession est une crise de ramoiir.
Le plus puissant de tous les obstacles à la durée des feux de Tamour » est de n'en avoir plus à vaincre , et de se nourrir uniquement d'eux-mêmes. L'univers n'a jamais vu de passion soutenir cette épreuve.
Le véritable amour a cet avantage , aussi bien que la vertu, qu'il dédommage de tout ce qu'on lui sacrifie , et qu'on jouit en quelque sorte des privations qu'on s'impose par le sentiment même de ce qu'il en coûte , et du motif qui nous y porte.
Q .and !e bonheur commun devient impossible, chercher le sien dans celui de ce qu*on aime , n'est-ce pas tout ce qui reste à faire à l'amour s:ins espoir ?
L'amour est privé de son plusgraud charrre quand l'honnêteté l'abandonne ; pour en sentir tout le prix , il faut que le cœur s'y complaise, et qu'il nous élève en élevant l'objet aimé. 0:ez l'idée de la perfection , vous otcz l'enthousiasme ; ôtcz l'estime, et Tamour n'est plus rftn. Comment une femme pourroit-cl!e hon4)rer un homme qui se déshonore ? Comment pourra-t-ii adorer lui»
5û PENSÉES
même celle qui n^a pas craint de s'abandonner à un vil corrupteiii r Ainsi bienrôc iis se mépriseront mutuellement; l'amour ne sera plus pour eux qu'un honteux commerce , ils auront perdu l'honneur , et n'auront pas trouvé la félicite.
On n'est point sans plaisir quand on aime encore. L'image de l'amour éteint, effraie plus un cœur tendre que celle de l'amour malheureux , et le dégoût de ce qu'on possède est un état cent fois pire que le regrec de ce qu'on a perdu.
On n'aime point si l'on n'est aimé : du moins on n'aime pas long-tems. Ces passions sans retour, qui font, dit-on, tant de malheureux , ne sont fondées que sur les sens. Si c,uelqi:es-unes pénètrent jusqu'à l'ame , c'est par des rapports faux dont on est bientôt détrompé. L'amour sensuel ne peut se passer de la possession , et s'éteint par elle. Le véritable amour ne peut se passer du cœur , et dure autant que les rapports qui l'ont fait naître. Qua d ces rapports sont chimériques, 51 dure ar.rant que l'illusion qui nous ks fait Sivxagincr.
Il n'y a point de passion qui nous fasse «ne si forte illusion que l'agjjour: on prend sa violence pour un signe de sa durée ; le cœur
D E J. J. R O U s s E A U. 8t surchargé d'un scniiiiient si doux, Tétend , poiT ainsi dire , sur l'avenir , & tant que cet amour dure , on croit qu^il ne finira point. Mais au contraire , c'est son ardeur même qui Je consume ; il s*use avec la jeunesse , il s'efface avec la beauté sous les glaces de Tâge, & depuis que le monde existe , on n'a jamais vu deux amans en cheveux blancs soupirer l'un pour l'autre. On doit compter qu'on cessera de s'adorer tôt ou tard j alors, l'idole qu on servoit détruite , on se voit réciproquement tel qu'on est On cherche avec étonnement l'objet qu'on aime : ne le trouvant plus , on se dépite contre celui qui reste, & souvent l'imagination le défigure autant qu'elle l'avoir paré. Il y a peu de gens , dit la Rochefoucault , qui fie soient honteux de s'être aimés, quand ils ne s'aiment plus.
Si l'amour éteint jette l'ame dans l'épuisement , l'amour subjugué lui donne , avec la conscience de sa victoire, une élévation nouvelle et un attrait plus vif pour tout ce qui est grand et beau.
Loin que l'amour soit à vendre , l'argent le tue infailliblement. Quiconque paye , fût- il le plus aimable des hommes, par cela seul qu'il paye 9 ne peut être long-tems aimé, tieutôt il payera pour un autre , ou plutôc
Si pensées
cer autrs sera payé de son argent ; et dans ce double lien ; formé par 1 intérêt , par ia débauche , sans amour , sans honneur , sans vrai plaisir , la femme avide , infîdelle et misérable , traitée par celui qui reçoit comme elle, traite le sot qui donne , reste ainsi quitte envers tous deux.
Celui qui disoit : J: possède Laïs sans qu'elle me possède , disoit un mot sans esprit. La possession qui n'est pas réciproque n'est rien ; c'est tout au plus la possession du sese , mais non pas de Tindividu. Or , où le moral de l'amour n'est pas , pourquoi faire une si grande affaire du rose-; i* Rien n'est si facile à trouver. Un muletier est là-dessus plus près du bonheur qu'un millionnaire.
r 'risse l'homme indigne qui marchande un cœur , et rend l'amour mercenaire ! c'est lui qui couvre la terre des crimes que la débauche y fait commettre. Comment ne seroit pas toujours à vendre celle qui se laisse acheter une fois , et dans l'opprobre ou bientôt elle tombe , lequel est l'auteur de sa misère , du brutal qui la maltraite dans un mauvais lieu , ou du séducteur q-û l'y traîne , en mettant SQS faveurs à prix.
DE J. J. ROU SSEAU. S3
NE femme hardie , effrontée , intrigante, qui ne sait actirer ses amans que par la coquetterie ) ni les conserver que p:^r les faveurs, les fait obéir comme des valets l'ans les choses serv^lBset communes: dans les choses importantes et graves , elle est sans autorité sur cuK. Mais la fcmn\e à la fois honnête, aima- Me et sage , celle qui force les siens à la resrcctcr, celle qui a de la réserve et de la modestie , celle en un mot qui soucient l'amour par l'estime, les envoie d*un signe au bout du monde , au combat, à la gloire, à la more, ou il lui plaît : cet empire est beau , ce me semble, et vaut bien la peine d'être acheté. " Brantôme dit que du tems de François premier , une jeune personne ayant un amant babillard, lui imposa un silence absolu ^t illimité , qu'il garda si fidellement deux ans entiers , qu'on le crut devenu muet par maladie. Un jour en pleine afiemblce , sa rnaîtrcsse , qui dans ces tems (ju l'amour se faisoit avec mystère , n'étoit point connue pour telle , se vanta de le guérir sur-le-champ , et le fit avec ce 5Sul xnpt : Parifj, ï^'y a-ï-il pas quelque
S4 PENSéES
chc5Cfle grand er d'héroïque dans cet ainonr" là? Qu'eut fait de plus la philosophie dePythagore avec tout son faste? Quelle feranne auiourd'hui pourroit compter sur un pareil silence uri seul jour , dût-eile le payer de tout le pris qu'elle y peut meure?
Deux amans s'aiment-iis l-'un et l'autre? Non ; vûiii et moi sont des mois proscrits de leur langue; ilsne sont plus deux, il« sont un.
Les amans ont mille moyens d'adoucir le sentiment de l'absence et de se rapprocher en un moment. Leur attraction ne connoît point la loi des distances ; ils se toucheroient aux deux bouts da monde. Quelquefois même îls se voient plus souvent encore , que quanJ ils se voyaient tots les jours ; car sitôt qu'un <ies deux est seul , à l'instant tous deux sont tns mble.
L'inconstance et l'amour sont incompatibles ; l'amant qui change , ne change pas; jl commence eu finit d'aimer.
L'amant qui lov:e dans l'objet aimé des perfections imaginaires , les voit en efiTet telles qu'il les repre'stnte ; il ne ment point en disant des mensonges ; il flatte sans s avilir , et Ton peut au moins Tcsiimer sans le croire.
Comn e l'idolâtre enrichit , des t résors qu'il csLime, rvbjet de son culte , et pare sur
t>E J. J. R OUS s E A U. 85
l'autel le Dieu qu'il adore , Tamant a beau voir sa maîtresse parfaite , il lui veut sans cesse ajouter de nouveaux ornemens. Elle n'en a pss besoin pour lui plaire ; mais il a besoin , lui , de la parer : c'csr un nouvel hommage qu'il croit lui rendre ; c'est un nouvel intérêt qu'il donne au plaisir de la contempler. Il lui semble que rien de beau n'est à sa place , quand il n'orne pas la suprême beauté.
A MI, Ami
N n'achette ni Gon ami ni sa maîtresse.
On n'a pas tout perdu sur la terre quand on y retrouve un fidèle ami.
Un honnête homme n'aura jamais de meilleur ami que sa femme.
Un cœur plein d'un sentiment qui déborde , aime à s'épancher ; du besoin d'une maîtresse naît bientôt celui d'an ami.
L'attachement peut se passer de rétour, jamais l'amitié. Elle est un échange , un contrat comme les autres , mais elle es: le plus saint de tous. Le mot d'ami n'a point d'autre corrélatif que lui-même. Tout homme qui n'est pas l'ami de son ami, est très-sûrement un fourbe ; car ce n'est qu'en rendant ou feignant de rendre l'amitié , qu'on peut l'obcç^nir.
Rien n'a ranr de poids sur le cœur hiimaia que la voix de Tamitié bien reconnue ; car on sait qu'elle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire q-t'un ami se trompe; mais non qu'il veuille nous tromper. Quelquefois on rt'siste à ses conseils, -sjais on ne les mtprise pas.
On peut laisser penser aux indifférons ce qu'ils veulent , mars- -c'est un crime de souffrir qu'un ami nous fasse un mérite de ce que nous n'avons pas fait pour lui.
Il n'est pas bon qu un homme soit seul. Les amcs humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix, et la force unie des amis comme celle des lames d'un aimant artificiel , est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulières. Divine amitié , c'es:-là ton triomphe !
Les épanchemens de l'amitié se retiennent devant un témoin quel qu'il soit. II y a mille secrets que trois amis doivent savoir, et qu'ils ne peuvent se dire que deux à deux.
Tout le charme de la société qui règne entre de vrais amis, est dans cette ouverture de coeur qui met en commun tous les sentimcns , toutes les pensées, et qui fait que chacun se sentant tel qu'il doit être ,se monrrc à tous tel qu'il esr. Supposez un moment
Dr J. J. ROUSSEAU. Zy quelque intrigue secrette , quelque liaison qu'il faille cacher , quelque raison de réserve et de mystère , à Tinstant tout le plaisir de se voir s'évanouit ; on est contrainî l'un devant l'autre , on cherche à se dérober ; quand on se rassemble , on voudtoit se fuir : la circonspection , la bie -séance amènent la défiance ce le dégoûr. Le inoycn d'aimer long-temi ceux qu'on craint î
On prétend que la ùonversation des amis ne tarit jamais. Il qs: .rai , la langue fourniL lin babil facile aux attachemens médiocres. Mais , amitié ! scnricnent vifcr céleste, quels discours sont dignes de roi .■* Quelle langue ose être ton interprête! Jamais ce qu'on dit à son ami peut-il valoir ce qu'on sent à ses cotés ? Mon Dieu ! qu'une main serrée, qu'un r2<^ard animé , qu'une étreirte contre la poitrine, que le soupir qui la suit, disent de choses, & que le' premier mot qu'on prononce est froid après tout cela î
Le silence, l'état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais les importuns empêchent de les goûter , et les amis ont besoin d'être sans témoins pour pouvoir ne \t rien dire à leur aise. On veut être recueilli , pour ainsi dire , l'un dans l'autre : les moindres distractions sont
dcsolantfs , la moindre contrainte est insupportable . Si quelquefois le cœur porte un mot à la bouche , il esc si doux de pouvoir le prononcer sans gêne ! Il semble qu'ion n ose penser librement ce qu'on n'ose dire de même : il Semble que la présence d'un seul étranger retient le sentiment et comprime des âmes qui s'entendroient si bien sans lui.
La communication des cœurs imprime à la tristesse je ne sais quoi de doux et de tpuchant que n'a pas le contentement ; et l'amitié a été spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux et la consolation de leur^ peines.
Quelle chaleur la voix d'un ami re donnet-elle pas au raisonnement d'un sage ?
Dans une société très-intime, les styles se rapprochent ainsi que les caractères ; les amis , confondant leurs amcs , confondent aussi leurs manières de penser , de sentir et de dire.
Les consolations indiscrettes ne font qu'aigrir les violentes afflictions. L'indifférence et la froideur trouvent aisément de> paroles ; mais la tristesse et le silence sont le vrai langage de l'amitié. ,
On peut rcpousssr des coups portés par des mains ennemies ; mais quand on voit ,
parmi les assassins , son ami le poignard à la main , il ne reste qu'à s'envelopper la tête.
Il est des amitiés circonspectes qui , craignant de se compromettre , refusent des conseils dans les occasions difïkiles , et dont la réserve augmente avec le péril des amis ; mais une amitié vraie ne connoît point ces timides précautions.
Un riche , un grand n'a de véritable ami q'^e cehû qui n'est pas la dupe des apparences, et qu'il le plaint plus qu'il ne l'envie , malgré sa prospérité.
Qu'est-ce qui rend les amitiés si tièdes et si peu durables entre les femmes , entre ceUes même qui sauroient aimer ? c'est l'empire de la beauté ; c'est la jalousie des conquêtes.
Sentiment.
Jl out devient sentiment dans un cœur sensible. L'univers entier ne lui offre que des sujets d'attendrissement et de gratitude. Partout il apperçoit la bienfaisante main de la Providence î il recueille ses dons dans les productions de la terre; il volt sa table couverte par ses «oin^*; il s'endort sous sa protection , son paisible réveil lui vient d'elle , il sent ses leçons dans les disgrâces, et ses
#o PENSÉES
faveurs dans les plaisirs : les biens dont jouic tout ce q'.i lui est cher , sont autant de nouveaux sujets d''honnmagcs. Si le Dieu Je l'univers échappe à ses foihles yeux , il voit partout le père commun des hommes. Honcrer ainsi ses bienfaits suprêmes, n'est-ce pas servir aviiant qu'on peut l'Être infini ?
O sentioient . sentiment ! douce vie de l'ame! quel est le cœur de fer que tu n'as jamais touché ? Qi^el est l'infortuné mortel à qui tu n'arrachas jamais de larmes ? Les scènes de plaisir et de joie que produit la vivacité du sentiment , n'épuisent un instant Ja nature que peur la ranimef d'une vigueur nouvelle ; elles ne sont jamais dangereuses, A mesure qu'on avance en âge, tous les seniimcnî se concentrent. On perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cl:er , tt Ton ne le remplace plus. On meurt ainsi par dégrés, jusqu'à ce que n'aimant enfin que soi-même , on ai: cessé de sentir et de vivre avant de cesser d'exister. Mais un coeur sensible se défend de toute sa force contre cette nK>rt aniicipée ; quand le froid commence aux extrémités , il rassemble autci:r de b i toute sa chaleur naturelle ': ph:s il perd, plus il s'attache à ce qui lui reste , et iî rient, pour ainsi c*ire , au dernier objet par ÎCi liens
HuMAMiTÉ, Bienfaisance.
OMMF.s , soyez humains , c'est votre preinkr devoir. Soyez-le pour tous les états , poUr tous les âges , pour tout ce qui n'est pas étranger à i'hoinmc. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de Phumanîté ^
L''occasion de faire des heureux est plus rare qi^on ne pense ; la punition de l'avoir rnanquée est de ne la plus retrouver , et Tusage que nous en faisons nous laisse un sentiment éternel de contentement ou de repentir. Ce n'est pas d'argent seulement qu'ont besvin les infortunés ; et il n'y a que les paresseux de blen-faire , qui ne sachent faire du bien que la bourse à la main. Les consolations, les conseils , les soirs, les amis , la protection, sont autant de ressources que la commisération laisse au défaut des richesses, pour le soulagement de l'indigent. Souvent les opprimés ne le sonr que parce qu'ils manquenc d'organe pour faire entendre leurs plaintes. î! ne s'agit quelquefois que d'un mot qu'ils ne peuvent dire , cl'une raison qu'ils ne savent point ejrposef , de la porte d'un grand qu'ils ne peuvent franchir. L'intrépide appui de la
\erta désintéressée , suffit pour Icvîr une infinité d'obscacles ; et l'éloquence d'un homme de bien peut effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance. Si vous voulez donc être homme en effet , apprenez à redescendre. L humanité , comme une eau pure et salutaire, va fertiliser les lieux bas; «lie cherche toujours le niveau, elle laisse à sec CCS roches arides qui menacent ia campagne, et ne donnent- qu'une ombre nuisible ou des éclats pour écras:r leurs voisins.
Il n'y a que l'exercice continuel de la bienfaisance ,qui garantisse les meilleurs coeurs de la contagion des ambitieux : un tendre intérêt aux malheurs d'autrui sert à mieux en trouver la source , et à s'éloigner en t ut sens des vices qui ts ont produirs.
S'il est des bénédictions humaines que le Ciel daigne exaucer , ce ne sont point celles qu'arrachent la flatterie et a bassesse en présence des gens qu'on loue ; mais celle que dicte en secret un cœur simple et reconnoissant : voilà l'encens qui plaît aux âmes bienfaisantes.
Un homme bienfaisant satisfait mal son penchant an milieu des villfs , où il ne trouve
presque à exercer son ? le que pour des iniri-
gans ou pour des frippons:
DE J. J. ROUSSE AU. 95 11 ne scroit pas plus aisé à une ame sensible ctbienfaisante, d'être heureuse en voyant des misérables , qu'à Thonime droit de conserver sa vertu toujours pure, en vivant sans cesse au rrilieii des méchans. Une amc de ce caractère n'a point cette pitié barbare , qui se contente de détourner les yeux des maux qu>clle pourroit soulager: elles les va chercher pour les guérir. Cest l'existence , et non la vue de> malheureux , qui la tourmente : il ne lui suffit point de ne point savoir qu'il y en a ; il faut pour son repos qu'elle sache qu'il n> en a pas , du moins autour d'elle : car ce scroit sortir des termes de la raison , que de faire dépendre son bonheur de celui de tous les hommes.
Nul honnête homme ne peut jamais se vanter d'avoir da loisir , tant qu'il y aura du bien à faire , une patrie à servir , des malheureux à soulager.
Les premiers besoins , ou du moins les plus sensibles , sont ceux d'un cœur bienfaisant ; et tant que quelqu'un manque du nécessaire , quel hcnnête homme a du superflu.
Il n'y a que les infortunés qui sentent Le prix dts âmes bjenfaisanies.
Nature, Habitude,
i-i A nature, nous di:-on, n'est oue Thabitude. Que signifie cela ? N'y a-t-iî pas des habitudes qu'on ne contracte q;;e par force, ^t qui n'étoufFeat jamais ia nature? Telle est par exemple, l'habitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mise ca liberté garde Pinclinaison qu'on l'a forcée à prendre ; mais la sève n'a point changé pour cela sa direction primitive , cr si la pbme continue à végéter , son prolongemer.r redevient vertical. li en est de me. ne àes inclinations des hommes. Tant qu'on reste dans le même état, on peut garder celles qui r^suh£nc de l'habitude er qui, nous sont les moins na- •curelles ; mais sitôt que la situation change, rhabituile cesse et le nnturel revjcTir. L'éducation n'est certainement qu'une habitude. Or , n'y a-t-il pas des gens qui oublient cr -perdent leur éducation * d'autres qui la gardent t D'où -vient cette différence? S'il faut borner le nom de nature aux habitudes conformes à la nature , on peut s'épargner ces galimathias.
Nous naissons sensibles, ci dès notre naix-
DE 5- J. R O U S S E AV. 95 'aTicc nous sommes afiectes de diverses manières par les objets qui no!^s environnent, Si-ïôc que nous avons , pour ainsi dire , la conscience de nos sensations , nous sommes dispos. s à rechercher ou à fuir 1 s objets qui les produisent , d'abord selon qu'elles nous sont agréables ou déplaisantes , puis selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre ncus et ces objets, et enfin selon les jugemens que nous en portons siit l'idée du bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s'étendent et s'affermissent à mesure que nous devenons plus sensibk^s et plus éclairés : mais , contraintes par nos habitudes , elles s'altèrent plus ou moins par noft jppiniQns. Avant cette altération , elles sont ce que j'appelle en nous la nature.
L'attrait de l'habitude vient de la paresse naturelle à l'homme , et cette paressa augmente en s'y livrant. Onfjùt plus aisément c€ qt^'on a déjà fait; la route étant frayée, devient plus facile à suivre. Aussi peut-on remarquer q.ie l'empire de l'habitude est trèsgrand sur les vieillards et sur les gens indoiens , très -petit sur I4 jeunesse et sur les gens vifs. Ce régime n'ek bon qu'aux âmes foibles et les affoiblit davantage d€ jour en jour. La
96 P E N S i JB S
«cule habitude utile aux enfans est àe s''acservit sans peine à la nécessité des choses, et. la seule habitude utile aux hommes esc de s'asservir sans peine à la raison. Toute autre habitude est un vice.
Vice.
J-Jz ridicule est l'arme favorite du vice. C'esr par elle qu'attaquant dans le fond des cœurs le respect qu'on doit à la vertu , il éteint enfin l'amour qu'on lui porte.
Tel rougit d'être modeste et devient effronté par home ; et cette mau.aise honte corrompt plus de cœurs honnêtes que les mauvaises inclinations. C'est elle qui la première introduit le vice 'dans une ame bien née , étouffe la voix de la conscience par la clameur publique » et réprime l'audace de bien faire par la crainte du blâme. Insensibleruent on se laisse dominer par la crainte du ridicule , et Ton braveroit plutôt cent périls qu'une raillerie : et qu'est-ce cependant que cette répugnance qui met un prix aux railleries des gens dont l'estime n'en peut avoir aucun?
Si l'on pQuvoiticyclopper ik$$ez les incon-
u^i^uenc^-
D E 3. J. R ou s s E AU. 07
séi]aences du vice» coir.bîcn , lorscjiii! obric'.ic ce qu'il a vo lu , on le trouvtroit lùia de son compte! Tourquoi cet ce barbare avidité de corrompre l'innocence , de sç faire une victime d'un jeune objet qu on eut du protéger , c: que de ce premier pas on traîne inévitablemenc dans tin gouffre de misères « dont il ne sortira qu'à la mort? Brutalité, vanité , sot:is2 , ci rien davantage. Ce plaisir mcmr n'csr pas de la nature , il est ,de l'opinion, et de l'opinion la plus vile , puisqu'elle tient au mépris de soi. Celui qui se sent le dernier des hommes, c»int la comparaison de tout autre, e: veut passer le premier pour être moins odieux. Voyez si les plus avides de ce ragoût imaginaire sont jamais dss jeunes gens aimables , dignes de pl?ire , et qui seroient plus excusables d'être difficiles ? Non, avec de la figure , du mérite et àts sen.timens , on craint pdu l'expérience de sa maî:resse; dans une juste confiance 5 on lui dit : tu connois les plaisirs, n'importe; mon cœur t'en promet que tu n'as jamais connus. Mais un vieux satyre usé de débauche , sans agrément , sans ménagement , sans égar^ , sans aucune espèce d'honnêteté, incapable , indigne de plaire à toute femme qui secgnnQiîcn gens aimables^ Tons Frem» F
croit suppléer à rou: cela chez une jeune innocente , en gagnant de \îiesse sur lcx|crience , e: lui donnant la première émotion des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur deia nouveauté j c est incontestablement là le motif secret de cette fantaisie : mais il se trompe « Thorreur qu'il fait n'est pasmoins de la nature, que n'en sont les désirs quM voudroit exciter ; il se trompe aussi dans sa folle attente ; cette même nature a soin de revendiquer' ses droits ; toute fille qui se vend s'est déjà donnée ; et s'étant donnée à son. ^oix, elle a faii la comparaison qu'il crainr. Il achète dune un plaisir imaginaire % Cl n'en esc ras moins abhorré.
-i— ''isGRA-pTTUDE scroit p'us rare, si les bienfaits à usure écoienc moins communs. On aime cç qui nous fait du bien ; c'est un sentiment si naîut€l! L'ingratitude n'est pas dans le cœur de l'homme ; mais l'intérêt y est : il y a moins d'obligés ingrats , que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons , ]c marchanderai sur le prix j mais si vous feigacz de |ii€ do»iH€jr , j-oUi<v«i".dre en-
U E J. J. R 0 U s s E A U. 99 suite à vûcre mor , vous usez de fraude. Le cœur n- reçoit des lois que de lui-même; et Vûulanr reiichaîner onle di.'gagc,on l'enchaîne en le laissant libre.
V'oit-on jamais qu'un homme oublié par son bienfaiteur , l'oublie * au contraire , il en parle toujours avec plaisir , il n'y songe point sans attendrissement : s'il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattetidu qu'il se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude ! avec quelle douce joie il se fait reconnoître! avec quel transport il lui dit : mon tour est venu! Voilà la voix de la nature ; jamais un vrai bienfait ne fît d'ingrat.
Jalousie.
i— *N amour, la jalousie paroît tenir de si près à la natuie qu'on a bien de la peine à croire q'^'elle u'en vienne pas. Ce qu'il y a d'incontestable , c'est que Taversion contre tout ce oui trouble et combat nos plaisirs , esc un niouvemenc naturel , et que , jusou'à un certain pjmt , le désir c>e posié Jer exclusivement ce qui nous plaît , en est encore i\v:.
Parmi nous, la jalousie a son motif dans
ICO PENSÉES
les passions sociales , puisque dans rir.s:inc£ prinihif. Dans la plupart des liaisons rie gz- Janterie , Tamant haït bien plus ses rivaux , qu'il n'aime sa maîtresse. S'il craint de n être pas sétii écouté , c'est l'effet de l'ainourpropre , et la vanité patit en lui bien plus que rameur.
Ce n'est que dans les liaisons formées par restime et le sentiment , que la jalousie est elle-même un sentiment délicat , parce qu'alors, si l'amour est inquiet, l'estime est constante , et que plus il est exigeant, plus il est crédule. Un amant guidé par Pestime , et qdî n'aime dans ce qu'il aime que les qualités donc il fait cas, sera jaloux sans être colère, ombrageux 01! méchant, mais il sera paisible et craintif: il sera plus allarmé qu'irrité; il s'attachera bien plus à gagner sa maîtresse qu'à menacer son rival ; il l'écartera s'il peut , comme un obstacle , sans le haïr comme un ennemi ^ son injuste orgueil ne s'offensera point fortement qu'on ose entrer en concurrence avec lui ; mais comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le roériie, et que l'honneur est dans le succès > il redoublera de soins pour' se rendre ainiable , Cl probablement il réuflira.
D E J. J. ROU s s E A U. ici
J-L n'*y a 'point de folie dont on ne pnifle désabuser un homme qui n'eil: pas fou , hors la vanité ; pour celle-ci , rien n'en guérit que l'expérience, si toutefois quelque chose en peut guérir.
La vrnité de l'homme est la source de ses plus grandes peines ; et il n'y a personne de fi parfait et de si fêté à qui elle ne donne plus de chagrins que de plaisirs. Si jamais la vanité fît quelque heureux sur la terre , à coup sûr cet heureux-là n'étoit qu'un sot.
La vanité ne respire qu'exclusions et préférence ; oigeant tout et n'accordant rien , elle est toujours inique.
Hypocrisie.
-»-''HypocRisïE est un hommage que le vice rend à la vertu ; oui , comme celui des assassins de César , qui se prosternoient à ses pieds pour l'égorger plus,sûrement. Couvrir sa méchanceté du dangereux manteau de l'hypocrisie , ce n'eft point honorer la vertu , c'eft
l'outrager en profanant ses enseignes ; c'eit ajouter la lâcheté et la fourberie à tous les autres vices ; c'est se fermer pour jamais tout retour vers la probité. Il y a des caractères élevés qui portent jus.iues dans le crime , je ne sais quoi de fier et de généreux, qui laisse voir au dedans encore quelque étincelle de ce feu céleste , fait pour animer les belles âmes. Mais l'am.e vile et rempante de Thypocrite est semblable à un cadavre où Ton ne trouve plus ni feu ni chaleur , ni retour à la vie. J'en appell" à l'expérience. On a va de grands scélérats rentrer en eus - mêmes , achever saintement leur carrière , et mourir en prédeftinés. Mais ce que personne n'a jamais vu , c'est un hypocrite devenir homme de bien ; oa auroit pu raisonnablement tenter la conversion de Cartouche , jamais un homme sage n'eût entrepris celle de Crom vel. Il n'y a qu'un homme de bien qui sache l'art d'en former d'autres. Un hypocrite a beau vouloir prendre 1: ton de la vertu , il n'en peut inspirer le goût à personne ; et s'il savoir la rendre aimable^ il l'aimeroit lui-nr^me.
MÉCHANCETÉ, Méchant.
-*• o u T E nïéchancetd vient de faiblesse ; Tert ant n'esc méchant que parce qu'il eft foible ; rendez- ie fort , il sera bon : celui qui pourroit, tout , ne f:roit jamais de mal. D: tous les attriltuts de la Divinité tonte - J. lissante, !a bonté est celui sans lequel on la peut le moins concevoir Tous les peuples qui ont reconnu deux principes ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon, sans quoi ils auroient fait une supposition absurde.
Le méchant se craint et se fuit ; il s\^gaye en se jettant hors de lui-même ; il tourne autour de lui Aes yeux inquiets , et cherche un objet qui l'amuse ; sans la satyre amère , sans la raillerie insultante, il seroit toujours triste ; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire la sérénité du juste est inrérièurc ; son ris n^est point de malignité , mais de joie : il en porte la source en luimêm'e ; il est aussi gai seul qu'au milieu d'un cer'cMe ; il ne tire pas son contentement de ceux qui rapprochent 5 il le leur communique,
Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles àcs autres : c'est notre iniérêE tjui nous fait haïr les méchans : s'ils ne nous faisoient aucun mal , nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mai que rous font les méchans , nous fait oublier celui qu'ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si cous pouvions connoître combien leur propre coeur les en punit. Nous sentons l'offense j et nous ne voyons pas le châtiment : les avantages sont apparens , !a peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n'est pas moins tourmenté , que s'il n'eût point réussi .• l'objet est changé , Tinquiétude est la même : iis ont beau montrer ]eur fortune et cacher leur cœur , leur conduite le montre en dépit d'eux ; maiS pour le voir , il ne faut pas en avoir un semblable.
S'il existoit un homme assez misérable pour n'avoir rien fait en toute sa vie , dont le souvenir le rendît content de lui-même , et bien- aise d'avoir vécu , cet homme senoit incapable de jamais se connoître ; et , faute de sentir quelle bonté convjent à sa nature , il resteroic méchant par force j et seroi: éternellemcm malheureux»
Caractères.
J.L est des âmes assez ressemblantes pour n'avoir aucun caractère marqué , dont on puisse» au premier coup d'oeil , assigner les différences ; et cet embarras de les définir les fait prendre pour des âmes communes par un obtcrvattur superficiel. Mais c'est cela même qui les distingue , qu'il est impossible de les distinguer; et que les traits du modèle commun , dont quelqu'un manque toujours à chaque individu, brillent tous également en elles. Ainsi chaque épreuve d'une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractère ; et s'il en vient une qui soit parfaite , quoiqu'on la trouve belle au premier coup d'oeil , il faut la considérer long-temps pour la rcconnoître. Comment réprimer la passion même la plus foible, quand elle est sans contrepoids? Voilà l'inconvénient des caractères froids et tranquilles. Tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations; mais s'il en survient vne qui les atteigne, ils sont aussi-tôt vaincus qu'attaqués , et '.a raison qui gouverne tandis qu'elle est seule , n'a jamais de force pour résister au moindre effort.
Ltskomines froids qui consulrent plus leurs VfÙK que" leur cœur, jugent mieux des passions d'autrui que les gens turbulens et vifs ou vains , qui commencent toujours par se mettre à la place des autres, et qui ne savent jamais voir ce qu'ih sentent.
Celui qui n'est que bon , ne demeure tel qu'autant qu'il a du plaisir à l'être : la bonté se brise et périt sous le choc des passions humaines.; l'homme qui n'est que bon, n'est bon que pour lui.
L'observation nous apprend qu'il y a des caractères qui s'annoncent presque en naissant , et des encans qu'on peut étudier sur Je sein de leurs nourrices. Ceux-là font une classe à part , et s'élèvent en commençant de vivre. Mais quant aux autres qui se développent moins vite , vouloir former leur esprit avant de les connoître , c'est s'exposer à gâter le bien que la narurc a fait , et à f.:ife plus mal à sa place.
Pour changer un esprit , il faudroit changer l'organisation intérieure ; pour changer un caractère , il faudroit changer le tempérament dont il dépend. A t-on jamais oui dire qu'un emporté soit devenu, flegmatique , et qu'un esprit méthodique et froid ait acquis de l'imagination ? Pour moi je trouve qu'il
DE J. J. ROUSSEAU. loy seroit tout aussi aisé de faire un blond d'un brun , et d'un sot un homme d'esprit. C'est donc envain qu'on prétendroit refondre les divers esprits sur un modèle commun. Ou peut les contraindre et non les changer : on peut empêcher les hommes de se montrer tels qu'ils sont, mais non les faire devenir autes ; et s'ils se déguisent dans le cours ordinaire de la vie , vous les verrez dans toutes les occasions importantes reprendre leur caractère originel , et s'y livrer avec d'autant moins de régie , qu'ils n en connoisscnt plus en s'y livrant. Encore une fois » il ne s'agit point de changer le caractère et de plier le naturel ; mais , au contraire , de le pousser, aussi loin qu'il peut aller , de le cultiver ,et .d'çmpêcher qu'il ne dégénère ; car c'est ajrvsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être -, et que l'ouvrage de la nature s'jchève en lui par l'éducation. Or, avant de cultiver le caractère , il faut l'étudier , attendre paisiblement qu'il se montre , lui fournir les occasions de se intontrer , et toujours s'abstenir de rien faire, plutôt que d^agir malà -propos. A tel génie il faut donner des aides , à d'autres des entraves ; l'un veut être pressé J l'autre retenu ; l'un veut qu'on le flatte , et i*auir* qu'on i'inùmide : ï\ faudroit
io8 PENSÉES
tantôt éclairer , tantôt abrutir. Tel homma est fait pour porter la connoissance humaine jnsqu'à son dernier terme ; à tel autre , il est même funeste de savoir lire. Attendons la première étincelle de raison ; c'est elle qui fait sortir le caractère et lui donne sa véritable forme ; c'est par elle aussi qu'on le cultive , et il n'y a point avant la raison de véritable éducation pour Phomme.
Tous les caractères sont bons et sains en eux-mêmes. Il n'y a point d'erreurs dans la nature. Tous les vices qu'on impute au naturel sont l'effet dts mauvaises formes qu'il a reçues. Il n'y a point de scélérat dont les penchans mieux dirigés n'eussent produit de grandes vertus. 11 n'y a point d'esprit faux dont on eût tiré des talens utiles en le prenant d'un>certain biais, comm€ ces figures difformes^ et mOrvstrueuses qu'on rend belles et bien proportionnées en les mettant à leur point de vue.
^COQUETTERI E.
J-/ E manège de la coquetterie exige un dis* certïement plus fin que celui de la politesse ; car , pourvu qu'une femme polie le soit envers toyt le monde , elle ^ joujgurs f ssezbien
fait}
DE J. J. ROUSSEAU. îo?
f?iit; mais !a coquette pcrdroit bîcn:3r son enipirepar cette uniformité miil-adroiiC. A force de vouloir obliger tous ses amans , cUe les reb'Jterci: to'js. Dans la société, les manières qu'on preni avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun : pourvu qu'on soit bien traité , l'on n'y regarde pas de si près sur les préférences : mais en amour une fjveur qui n'est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimeroir cent fois mieux être seul maltraité que caressé avec tous les autres ; et , ce qui peut arriver de pis, es: Je n'èirc point distingué. Il faut donc qu'une fcmaie qui veut conserver plusieurs amans , persuade à chacun d'eux qu'elle îe préfère, et qu'elle le lui persuade sous les yeux de tous les amies, à qui elle en persisade autant so !s les siens.
Vuulez-vcus voir un personnage embarrassé? t'iaccz un homme entre deux feirmies , avec chacune desquelles il aura des liaisons secrettes , puis observez quelle sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes ( et sûrement l'exemple ne sera pas plus rare ), vous serez émerveillé de l'adresse avec laquelle elle donne le change à tous deux , et fera que chacun se rira de l'auire. Or si cette femi^ie leur séinoignoit U Tome PrêBi, Jg,
mcme ccnfiance et prenoî: avec eu:? la nièiiie famjliaritw' , comment ?eroient-ils un instant SCS c'upcs ? En les traitant également , ne nnontrcroir-eîle pas qu'ils ont le mCme droit sur e^e * Ch '. qu'elle s'y pren J bien mieux que cela ? Lain de les traiter de la même manière, ci'c a.Te;:e de mettre entr'eux de rinégalito*; tlic fait si bien que celui qu'elle flatte croit q-^e c'en par tendresse, et que celui qu'elle maltraite croît que c'est par ddpir. Ainsi chacun content de son partage * la voit toujours s'occuper de lui y tandis qu'elle ne s'occupe en cfiTci que d'elle seule.
Une certaine coquetterie maligne et railleuse , dtîsorjcnte encore plus les soupirans que le silence ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau Céladon tout déconcerté, se confondre , 9e troubler , se pcrj.re à chaque répartie ; de lancer contre lui des traits moins brûlans , mais plus aigus que ceux Je l'amour.
Adversité, Coups du sort.
JLiA raison veut qu'on supporte patiemment 1 adversité , qu'on n'en aggrave pas le poidspar des plaintes inutiles ; qu'on n'csiime pas
DE J. J. R OUSS EAU". m les choses humaines au-delà de leur prix ; qu'on n'épuise pis à pleurer ses maux , les forces qu'on a pour les adoucir ; et qu'enfin l'on songe quelquefois qu'il est impossible à l'homme de prévoir l'avenir » et de se connoîire assez lui-mcme pour savoir si ce qui lui arrive es: un bien ou un mal pour lui. C'est ainsi que se comportera l'homme Jutiicieux et ter/.pérant , en proie à la mauvaise fortune. Il tâchera de mettre à profit ses revers mêmes , comme un joueur prudent cherche à ti*er parti d'un mauvais point que le hasard lui amène ; et sans se lamenter comnie un enfant qui tombe et pleure auprès de la pierre qui Ta frappé, il saura porter, s'il le faut , un fer salutaire^à sa blessure , et la faire saigner pour la faire guérir.
Tout ce qu'ont fait les hommes , les hermmes peuvent le détruire : il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature , et la nature ne fait ni princes, ni riches ni grands seigneurs. Que fera donc dans la bassesse ce satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur ? que fera dans la pauvreté ce publicain qui ne sait vivre que d'or ? que fera dépourvu de tout , ce fastueux imbécille, qui ne sait point user de lai-mêaie , et ne met son être que dans ce
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qui «st étranger à lai ' Heureux celui qui sait quitter arors l'état qui le quitte , et rester homme en dépit du sert i Qu'on loue tant qu'on voudra ce roi vaincu , qui veut s'enterrer en furieux sous les débris de son trône ; moi je le méprise : je vois qu'il n'exibte que par sa couronne et qu'il n'c5t rien du tout , s'il n'est roi : mais celui qui la perd et s'en passe, est alors au-dessus d'elle. Du rang de roi , qu'un lâche , un méchant , un fou peu: remplir comme un antre, i! monte à l'état d'homme , que si peu d'hummis savent remplir. Alors il triomphe de !a fortune , il la brave, il ne doit rien qu'à lui seul ; et quand il ne lui reste à montrer que lui , il n'est poiiu nul ; îl est quelque chose. Oui . j'aime mieux cent fois le roi de Sirsicuse maître d'école à Corynthc , et le loi de Macédoine greffier à Rome , qu'un malheureux Tarquin , ne sachant que devenir s'il ne règne pas , que l'héritier et le fils d'un roi des rois ( * / , jouet de quiconque ose insulter à sa misère , errant de cour en cour , cherchant par-tout des secours , et trouvant par-tout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu'un métier qui n'est plus en son pouvGi,r,
( * } Vononi , jiU. di Phrazas , rd d:s Panhest
DE J. J. ROUSSE A U. rrj
Four vous soii.-ncnre la fortune et les choses , commencez par vous en rendrs indépendant. Pour régner par l'opinion , commencez par régner sur t-lle.
Institutions sociales.
JL-i'homme naturel e'^t tont pour lui : il est Tunité r»uméfjciut , rentier abolu , qui n'a de rappor. eu*à lui-mCme ou à son semblable. L homme civil nVsr qu'une unité fractionnaire qui tient au denuminnteur , et dont la valeur est dans son rapport avec l'entier , qui est le corps social. Les bonnes nstitutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer rho;nme , lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative , et transporter le moi dans l'unité commime ; ensorre <^ue chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l'unité , et ne soit plus sensible que <lans le tout. \Jn citoyen de Pome n'éroit ni Caïus , ni Lucius , c'étoit un Romain : niêmcil aimoit la patri : e."clu5îvem nt à lui. Régulus sejjrétendoit CarthagiL;oi?. , comme étant devenu ie bien de ses maîtres, ^w sa qualité d'é anger , il refusoit de siéger au Sénat de Rome j il fallut qu'un Carthaginois
ir4 PENSÉES
le lui ordonnât. Il sMndi;!noit q-.fon vo'ilûc lui sauver la vie. Il vainquit , et s'en retourna triomphant mourir dans les supplices. Cela n'a pas grand rapport , ce me semble aux ho;-n:nes que nou.s connoisson.?.
Le Lacédénionien Pédarcte se présente pour être admis au conseil des trois cents; il est rejeté. Il s'en retourne: joyeux de ce qu'il s'est trouvé dans Spar:e trois cents hommes valant mieux que lui. Je suppose cette dcmonstration sincère ; et il y a lieu de croire qu'elle 1 éroit.
Ure fcmii? de Sparte avoit cinq fils à Tarmde , et artendoit des nouvelles de la bataille. Un Ilore arrive ; elle lui en demande en tremblant. Vos cinq fils ont été tués. Vil esclave , t'ai-je demandé cela ? Nous avons gcgné la victoire. La mère court au temple et rend grâces aux dieux. Voilà la citoyenne.
Toute société parcielle , quand elle esc étroite et bien unie , s aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers , ils ne sont qu'hommes , ils ne sont rien à ses yeMs. Cet inconvénient est inévitable; mais il esc foible. L'essentiel est d'être bon aux gens avec qui Ton vit. Au dehors , le Spartiate étoit ambitieux , avare , inique ; mais le désintéressement ) l'équité , la concorde ré-
DE J. J. ROUSS EAU. 115 gnoienr dans ses murs. Uénez-vjus de ces cosmopoliies qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philcsophe ai.v.e les Tartares , pour ctrc dispensé d'aimer SCS voibins.
Peuples.
Xl n'y a qu'un pas du savoir à l'ignorance ', et l'akemacive de l'un à 1 autre est fréquente chez les nations : mais on na jamais vu de -peuple une fois cortonipa , revenir à la vertu.
Tout peuple qui a des mœurs , ce qui , par ccnséqucni respecte les loîj , et ne veut point raïfmer sui les anciens usages , doit se garantir avec soin dçs sciences , et sur tout di's f avans , dont les maximes sentencieuses c-t dcgmatiq-ics ici apprendroient bientôt à mépriser ses usages et sts lois j ce qu'une ii;îtion ne peuc jamai > faire sans se corrompre.
Le moindre changement dans les coutumes , (ûc-^il même avantageux à certains égards , tourne toujours au préjudice des mœurs : car les «coutumes sont la morale du peuple; et dès qu'il cesse de les respecter, il n'a plus de règle que ses pefîions , ni d«
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frein que les lois, qui peuvent quelquefois concenir les méchans , mais jamais ks rendre bons.
Généralement on apperçcir plus de vigueur d'ame dans les hommes dont les ieunes ans ont écé préserves d'ant corn'prion prématurée , qne dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s'y livrer ; et c'est sans doute une des raisons pourquoi les peuples qui ont Ciçs niiurs surpassent ordinairement en bon sers ec en courage les peuples qui n''en ont par. Ceux-ci brilknt uniquement par je ne sais quelles petites qualités déliées, qu'ils appellent esprit , sagacité , finesse ; mais ces grandes et nobles fonctions de sagesse et de raison qui distinguent et honorent Thomme par de belles actions, par des vertus , par des soins véritablement utiles , ne se trouvent guère que dans Iqs premiers.
Les peuples , ainsi que les hommes , r^e sent dociles que dans leur jeunesse; ils deviennent incorrigibles en vieillissant. Quand une fois ks coutumes sont établies , et les préjuges enracinés , ces: une entreprise dangereuse et vaine , de vouloir les réformer : le peuple ne peut pas même souflfrir q l'on touche à ses maux pour ks détruire j sem-
Mab'e à CCS inalaii s stupides, qui frémissent à /^is^^ecc du médecin .
C'est le seul moyen te connoîtrc les véritables mœurs d'un peuple , q'ie d étudier sa vie privée dans les éta's les pl'.i»; nombreux; car s'arrcter aux ijei s o-:i ftpr^çenent toujours , c'ts: ne voii que d;s com-diens
Toutes les capitalfs se r.ss^ rn 'Mcnr ; tous les peuples s'y inclent , co tes i.s iViO^urs s'y confondent ; ce n'ts: pas là qu'il f^ut aller étudier les nation?. P-itis 6cLon^fQ< ne sont à ir.es ytux, que la njcn\c vijlc. Leurs habi ans ont queiq^vs préjugés diffôrens ; irais ils n'en ont:pa5 moins !ts uns oue les autres, c-t tout« -leurs masiivits pratiques sont les r..cziî:s. O-jwsiit" quelles -fcspè^ces d'hommes doivent sç rassembler dans les cours. On sait quelles mœurs, l'enrassement du peuple et i'inégaljié dts fç'ti.ncs doivent par- out produire. Si-tôt qu'on me paris d'une ville -compcséc de deux ccncs mille amcs , je sais d'avance comment on y vit. Ce que je saurois <îe;p.us sjr les lieux , ne vaut pas la peine d'aller 1 apprendre. C'est dans les provinces reculées , ou il y a moins de moavemcns, de commerce ,• ou les étrangers voyagent moins, dont le9habitans sz déplacent moins, changent moins de fortune et d'état , qu'il
îi8 PENSÉES
faut aller étudier îe génie et les mœurs d'une nation. Voyez en passant la capitale , mis allez observer au loin le pays. Les Français ne sont pas à Paris , ils sont en Touraiue ; les Anglais sont p'ais anglais en Mercie qu'à Londres , et les Espagnols plus espagno's en Galice qu'à Madrid. C'est à ces grandes distances qu'un peuple se cr.ractérj$e , et se montre tel qu'il est sans mélange : c'est-là que les bons et les mauvais effets du gouvernement se font mieux sentir : com.ne au bout d'un plus grand rayon la mes.ue des ar.s est la plus exacte.
C'est le iptfuple qui compose le genre hu» main; ce qui n est pas peupl" est si peu de chose que ce n'est pas la peine dé le co;Tîpter. L'homme est le même dans to".s les états : si cela est , les états les plus nombreux méritent le pics de respect. Devant celui qui pense , toutes les distinc:ions civiles dispaloissent : il voit les mêmes passions , les mêmes sentimens , dans le gtvaiat et dans l'homme ill .stre ; il ny discerne que lear langage , et qu'un coloris plus ou m-^ns apprêté ; et si quelque différence essentielle les distingue » elle est au préjudice des phis dissimulés. Le peuple se montre tel q^'il est , et n*cst pas aimable : mai$ il faut bien que le*
D E J. J. Il ou SSEAU, IÎ9 gens du monde se déguisent ; s'ils se montroient tels qu'ils sont , ils feroient horreur.
Gouvernement.
Il est bon de «voir employer les hommes tels qu'ils sont ; il vaut beaucoup mieux encore les rendre tels qu'on a besoin qi^'ilS soient. Cécoît-là le grand art àçs gouvernemens anciens , dans ces tems reculés , -Ài les philosophes donnoient les lois aux peuples , ce n'employoient leur autorité qu'à les rendre sages et heuteux. Formez donc les hommes , si vous voulez commander à des hommes ; si vous voulez tju'on obéisse aux lois , faites qu'on les aime , et que pour faire ce qu'on doit , il SufEse-de songer qu'on le doit faire : en un mot , faites régner la vertu.
Dans un état bien gouverné , il y a peu de punitions , non parce qu'on y fait beaucoup de grâces , mais parce qu'il y a peu de criminels. î.a multitude des crimes en assure l'impunité , lors.]ue l'état dépérit. Sous la république romaine, jamais le sénat ni les -consuls ne tentèrent de {\iire gr.ice ; le peuplé «ïfai« aea faisait pas , quoiqu'il révotiuât
q.clquefois son propre jugement. Les îiéqucnrcs grâces annoncent que bientôt les forfaits n'en auront plus bcïoin ; et chacun voit ou cela mène.
La fréquence des supplices est toujours un signe de foiblesse ou de paresse dans le go;ivcrncment. Il n'y a point de méchant qu'on ne puisse rendre bon à quelque chose : on a droit de faire mourir pour l'exemple , celui qu'on ne peut conserver sans danger.
Une àts règles faciles et simples pour juger de la bonté rclacive des gouvernemens , es: la population. Dans tout pays qui se dépeuple , réiat tenu à sa ruine ; et le pays qui peuple le plus , fut-il le plus pauvre , est infailliblement le mieux gou.erné. Mais il faut pour cela que cette population soit un effet naturel du gouvernement et des mœurs : car si elle se fcisoit par dts colonies, ou par d'autres voies accidentelles et passagères , alors elles prouvcroient le malpar le remède. Quand Auguik porta des lois. conrrc le célibat « ces lois raoniroieni déjà le déclin de l'empire Romain. Il faut que la bonté du gouvernement por:e les citoyeris à se marier, et non pas que la Ifti les y conixaigne : il ne fjut pas examiner ce qui se fait par force , car la loi qui combat la cons-
dtinion , s'élude et devient vaine; mais ce qui se fait par l'influence des mœurs , et par la pente natiwelle du gouvernement , car ces moyens ont seuls un effet constant. C'étoit la politique du bon abbé de Saint-Pierre , de chercher toujours un petit remède à chaque mal particulier , au lieu de remonter à leur source commune , et de voir qu on ne les pouvoit guérir que tous à la fois. Il ne s'agit pas de traiter^séparémeni .chaque ulcère qui vient sur le corps d'un malade , mais d'épurer la masse du sang qui les produit tous. On. dit qu'il y a des prix en Angleterre pour l'agriculture ; je n'en veux pas davantage , cela seul me prouve qu elle n'y brillera pas long-tems.
La seconde marque de la bonté relative du gouvernement et des lois, te tire aussi de la population , mais d'une autre manière , c'est-à-dire de sa distribution, et non pas de sa quantité. Deux états égaux en grandeur et en nombre d'hommes peuvent être fort inégaux en force ; et le plus puissant des deux est toujours celui dont les habitans font le plus également répandus sur le territoire : celui qui Va pas de si grandes villes, et qui par conséquent brille le moins , battra toujours l'autre. Ce sont les grandes
iii PENSÉES
viiles qui épuirent un (jizz , et font sa f îblesse : la richesse qu'elles produistnt , est une richesse apparente et illusoire : c'est beaucoup d'argent et peu d^eŒçt.
Ce n'est rien de voir la forme apparente d'un gouvernement f^ri^ par Tapparei! de l'administration cl par le jargon des ariministrateurs, si Ton n'en étudie aussi la nat-jre par les effets qu'il produit sur le peuple , et dans tous les dégrés de radmînistration. La différence de la forme au fond , se trouvant partagée entre tous ces dégrés , ce n^est qu'en les embrassant toas , qu'on connoît cette différence. Dans tel pays , c'^sr par les manœuvres dçs subdéîéguéî , qu'on commence à sentir l'esprit du ministère : dans tel autre., -51 faut voîr élire les membres du parlement , pour jiîger s'il est vrai que la nation îoît Jil>re : dans quelque pays que ce soit , il est impossib^ que qui n'a vu que les villes , ronnoisse k gouvernement , attendu qr.e i'es- -prit n'en est jamais le même pour la ville *i pour la campagne. Or, cVst la campa- -gne qui fait le pays ; et c'est le peuple de la campagne qui fait la nation.
. Il y a des perples sans physionomie aux- ^eels il ne faat point de peintre ; il y a des •ÇOiiffriiçmcft» saiw caractère , aus^iittls il.
DE J. J. RO U 5S E AU. rsj ne faut point d'historiens, et oh si-tôt qu'on sait quelle place m; homme occupe, on sait d'avance tout ce qu'il y fera.
Jamais le peuple ne s'est rebellé contre les lois , que les chefs h'ayent commencé par les enfreiîidrc en quelque chose. C'est sur ce principe certain qu'à la Chine , quand il y a quelque révolte dans une province, on commence toujours par pMnir le gouverneur.
Législateur,
V^ELUï qui ose entreprendre d'instituer uh îjcùple , doit se sentir en état de changer, pourarnsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu , qui par lui-même cft un tour parfait et rolitaire, en partie d'im plu* graxid tout dont cet individu reçoive "en que'que sorte sa vie et son être ; d*alté- Ter la constitution de l'homme pour la renforcer ; de substituer une existence parrfelle "et morale à l'existence physique et indépendante que ncus avons tous reçue de la nature. Il faut , en un mot , qu'il ôce à l'homiBC ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères , et dont il ne puisse faite usage' Sâtïs^ lé* Secours d'auuui. Plus ces
forces nariireilcs sont mortes er anéanties ï pius les acquises sont grandes ec durables , plus aussi 1 instituiion est solide ec parfaite : ensorte que si chaque citoyen n'est rien , /»e peut rien , que par tous les autres , ec que la force acq-.ise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus , on peut dire q^e la législation es: au plus haut point de perfection qu'elle p:îisse atteindre.
--S'il est- vmi qu'un grand prînce est un homme rare , que sera-ce d'un grand Législateur ? le premier n^a qu'à suivre le modèle que l'autre doit proposer. Celui - ci est le méchanicien qui invente la, machine , celui-là n'est que l'ouvrier c^ui la. mont£ et la fait marcher.
Les anciens législateurs mirent leurs décisions dans la hoi.'che des immoçt^s,, pour entraîner par l'autorité divine , ceux que ne pourroit ébranler la prudence l.umaine : mais il n'appartient pas à tout homme de faire parler les dieux, ni d'en être cru quand JX s'annonce pour être leur interprète. La grande amc c/u législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa missifcn. Tout homme peut graver des tables de pieVre , ou acheter un oracle, ou feindre un sej;ret.jfOinmercc
t)E J. J. RO U S S E AU. 125
avec quelque divinité , ou dresser un oiseau pour lui parler à l'oreille , ou trouver d'autres moyens grossiers pour en imposer au peuple. Ctiui qui ne saura que cela , pourra même assembler par hasard une troupe d'insensés; mais il ne fondera jamais un empire , et son extravagant ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestig(.s forment un lien passager; il n'y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïque toujours subsistante , celle de l'enfant d'Ismaël , qui depuis dix siècles régit la moitié du monde , annoncent encore aujourd'hui les grands hommes qui les ont dictées ; et tandis que l'orgueilleuse phiioso* phie , ou l'aveugle esprit de parti , ne voie en eux que d'heureux imposteurs , le vrai politique admiie dans leurs institutions , ce grand et puissant génie qui préside aux établisremens durables.
Un peuple ne devient célèbre , que quand sa législation commence à décliner. On ignore durant combien de siècles l'institution de Lycurgue fit le bonheur des Spartiates avant qu'il fût question d'eux dans le reste de la Grèce.
Loi.
Vj £St à la loi seule que les hommes doirent la iustice et la liberté. C'est ccc organe salutaire rie la volonté de tous, qui rétablit dans le droit Tcgali^é namrciie entre les hommes C'est c>ette vois céleste qui dicte à chaque citoyen les préceptes de la raison f ..Llique , et lui apprend à agir selon les maximes de son propre icgement, et à n'c-crc pas en contradiction avec lui-même. C'est elle seule aussi qiie les chefs doivent faire parler quand ils commandent ; car sitôt iju'indépcndammcnc des lois , un homme en prétend sojmcctre ua autre à sa voonié privée, il sort à Tinstant de Tétat civil , et $c met vir-à-vi» de lui dans le par éiai de nature ou Tcbéissance n'est jamais p:cscrice oue par la nécessité.
La loi dont en abuse sert à la fjis au puissant d'armj offensive tt de Louciitr conue le foible ; et le prétexte du bien public est toujours le plus dangereux fiéau dii peupîe. Ce qu'il y a de plus nécessaire , et peut-ctre de plus difficile dans le gouveriiement , c'est une intégrité sévère à rendrt justice à tous , et
r E T. J. ROUS SE AU. 127 siTT-icui à prot<;gcr ic p;iuvrc contre la tyran- 1 ic ciu riche. Le plus grand mal est déjà fait , quand on a des pauvres à défendre et cîcs riches à contenir. C'est sur la mcdiocritc j,:uie que s'exerce toute la force <^es lois ; elles sont également impuissantes contre les trésors du riche ,ct comrc la misère du pauvre ; le premier les e'iui^e , le second leur <;chap^'e ; l'un brise la toile , et l'autre passe au tiavers.
Toute condition imposée à chacun par tous , ne peut cire onéreuse à personne , et la pire des lois vaut encore mieux que ts meilleur àcs maîtres; car tout m ait 13e a des préférences, et la loi n'en a jamais.
La liberté suit toujours le sort àcs lois » elle règne ou périt avec elles.
Plus vous muluplicr les lois , plus vous les rendez méprisables ; c'est introduire d'auircs abus , sans corriger les premiers ; et tous les surveillans que vous instituez , ne sont que de nouveaux infracteurs destinés à partager avec les anciens ou à faire leur pillage à part. Bientôt le prix de la vertu devient celui du brigandage ; les hommes les plus ^vils sont let plus accrédités : plus ils sont grands , pltA ils sont méprisables ; leur infamie éclate dans leurs dignités , et ils
laS PENSÉES
sont (léshonorcs par leurs honneurs. S'iîs achètent les suffrages des chefs, ou !a protection des femmes , c'est pour vendre à leur tour la justice , le devoir et Tt-tat , et le peuple qtii ne voit pas que ses vices sont la première cause de ses malheurs, murmure ce s'écrie en jjcmissant : Tous mes miux nt viennent que de ceux que je pûye pour m'en garantir.
Nulle exemption de la loi ne sera jamais acccrd-ie , à quelque titre que ce puisse être , dans un gouvernement bien police. Les citoyens mcraes qui ont bien mérité de la patrie , doivent être récompensés par des honneurs , et jamais par des privilèges : car la république est à la veille de sa ruine , si- tôt que quelqu'un peut penser qu'il est beau de ne pas obéir au j: lois.
La plus importante de toutes les lois , celle qui ne se grave , ni sur, le marbre, ni sur l'airain , mais dans les cœurs des citoyens , qui fait la véritable constitution de l'État ; qui prend tous les jours de nouvelles forces ; qui, lorsque les autres lois vieillissent ou s'éteignent, les ranime ou les supplée ; qui conserve un peuple dans liesprit de son insxitution , et substitue insen\>ilMement la force d« rhabitude à celle de l'autorité : cette loi
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si force et si solide , ce sont lc3 niceurs , les coutumes , et sur-tout ropinion. N«s politiques ne connoissent point cette partie de la législation , de laquelle dépend le succès de toutes les autres; mais le grand législateur s'en occupe en secret, tandis qu'il paroîc se borner à des règlemens particuliers, qui ne sont que le cintre de la voûte , dont les mœurs plus lentes à naître , forment enfin l'inébranlable cief.
rOUVOIR ARBITRAIRE.
V^ u A N D les hommes sentiront-ils qu'il n'y a point de désordre aussi funeste que le pouvoir arbitraire avec lequel ils pensent y remédier? Ce pouvoir est lui-même le pire de tous les désordres : employer un tel moyen pour les prévenir , c'est tuer les gens afin qu'ils n'aient pas la fièvre.
Il en est de la liberté comme de l'innocence et de la venu , dont on ne sent le prix qu'autant qu'on ejn jouit soi-même , et dont le goûc se perd si-tôt qu on ks a perdues»
ip PENSÉES
Je connois les délices de ton pays , dho'.t Erasidas à un satraps mi comparoit la vliie de Sparte à celle de ?£r:;épo- is , mais tu ne peux connoître les plaisirs da mi°n.
les esclaves perJeu: tout dans leurs fers, jusqu'au désir d'oeil soriir : ils aiment leur servitude comme îcs cotripagnons d*Ulysse aimoiem leur abriuisîcinent.
Il est très-difîîciîe de réduire à Tobéirsancç celui qui ne cherche poin: à com-nar»der ; et le politique le p'us a<îre:c ne Tienaroi: pas à bout d'assujettir des hont>mrs qui ne voudrojent qu'être libres ; maïs Fiaé^alité s'étend sans peine parmi ics âmes ambstlruscj et lâches , toujours prêtes à cotirir les risques de la fortune, et à dominer ou servir presque indifToremment , seloa qu'elle îevr «îevîenr favorable ou contmiie.
I! y a peu d'hommes d'im cccar sssez saia pour savoir aimer la iîbeaé. Tous çeuicnt commanJcr , à ce priï nul ne craint d'obtlr. Un périr parvenu se donne cent maîtres ponr acquérir dix va!e:s- îî n'y a <}u'i voir ix fierté des nobles dans les monarcbies ; avec c^p.elle emphase ils prorsoncmt ces cnofî Je service et de j.'rvir ; corabîm ils s'e$:iment gî-ands et respectables, qç.»iHl iis penvcnt avoir l'honneur dédire, it toi mon, rnavrc;
D E J. J. R ou S5 I^ A U. T^ï combien ils m(;priscnt des rcpnhlicains qui ne son: q-e libres, et qui certalnemeac sont plus nobles qu'eux.
Il et incontestable , et cVst la maxime fondamentale de tout le droit politique , que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté, et non pour les asservir. Si nous avons un prince, disoit Pline à Trajnn , c'est afin qa^il nous préserve d'avoir un maître.
Renoncer à sa Tîberté , c'est renoncer à sa qualité d'homme , aux droits de l'humanité, même X ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme , et c'est ôter toute moralité à ses actions , que d'ôicr toute liberté à sa volonté.
Les Jurisconsultes qui ont gravement prononcé que l'enfant d'un esclave naîtroit esclave , ont décidé en d'autres termes , qu'un homme ne naîtroit pas hcmmc.
L'homme acquiert dans l'état civil la lîbcrti morale , qui seule rend l'homme vraiment maître de lui ; car l'impulsion du seul rippétît est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescilte est liberté.
Il n'y a que la force de l'état qui fasse la liberté de ses membres.
Depehdance.
Xl y a deux sortes de dépendance : celle des choses , qui esc de la nature ; celle des hûmmes , qui est de la société. La dépendance des choses n'ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et n'engendre point de vices : la dépendance ces hommes étant désordonnée , les engendre tous ; «t c'est par elle que le maître et l'esclave se dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c'est de substituer la loi à l'homme , et d'armer les volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvoient avoir , comme celle de la nature , un inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre , la dépendance des hommes redeviendroit alors celle des choses j on réimiroit dans la république tous les avantages de Tétat. naturel à ceux de l'état civil ; on joindroit à U liberté qui maintient l'homme exempt de vices , la moralité qui l'élève à la vertu.
GUZURE.
A guerre n'esr ^^oint une relijrion d'homme à homme , mais une relation crétac à état, {'ans laqnelleles particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes» ni nicmc comme ciroyens , mais comme soldats ; non point comme membres de la pa rie , mais comme ses défenseurs. Enfîa chaque état ne peut avoir pour ennemis' que d'autres états , et non pas des hommes, at* tendu qu'entre choses de diverses natures ., on ne peut fixer aucun vrai rapport.
Ce principe est même conforme aux mal'iimes établies dans tous les temps et à la pratique constante de tous les peuples policés. Les déclarations de guerre sont moins des avertissemens aux puissances qu'à leurs su» jets. L'étranger , soit roi , soit pariiciilier, soit peuple» qui vole , tue ou détient les sujets sans déclarer la guerre au prince , n'est pas un ennem.i, c'est un brigand. Même en pleins, guerre , un prince juste s*empar,e bien , en pays ennemi , de tout ce qui appartient aw public ; mais il re.'J^ecte la personne et les kicns dçs particuliers ^ il respecte les dioit*'
sur lesquels son: fondés les siens. La fin de la' guerre étant la destruction de Tétat ennemi , on a droit d'en tuer les défenseurs , tant qu'ils ont les armes à la main; mais sitôt qu'ils les posent et se rendent , cessant d'être ennemis, ou instrumens de l'ennemi , ils redeviennent simplement hommes, c: l'on n'a pli: s droit sur leur vie. Quelquefois on peut tuer l'état sans tuer un seul de ses membres : cr la guerre ne donne aucun droit qui ne soit nécessaire à sa fin.
Fika::ces, Impôts.
^-* K plus importante maxime de l'adrainistration t!es finances, c'est de travailler avec beaucoup plus de soin à prévenir les b soins, qu'à augmenter les revenus. Les gouvernemens anciens faisoicnt plus, en effet , avec leur parcimonie , que les~ nôtres avec tous leurs trésors.
l.ts livres et tous les comptes des régisseurs servent moins à déceler leurs infidélités , qu'à les couvrir, et la prudtnce n'est Jamais aussi prompte à ima-^iner de nouvelles précautions , que lafrippoi neric à les éluder, paissez donc les registres et papiers, et re-
DE J. J. ROU SS EAU. M5 mettez les finances en des mains fidelles : c'est le seul moyen qu'elles soient fidellemenc régies. La vertu esc le seul instrument efficace en cette délicate partie de l'administratii^n.
Touies choses égales , celui c^uî a dix fois plus de bien qu'un autre , doit payer dix fois plus que lui. Celui qui n'a que le simple nécessaire , ne doit rien payer du tout ; et la taxe de celui qui a du lup-rflu peut aller aii uesoin jusqu'à la concurrence de tout ce qui excède son nécessaire. Quelqu'un dira, qu'eu (égard à son rang , ce qui seroit superflu pour im homme inférieur , est nécessaire pour lui; mais cVst un mensonge, car un grand a deux jambes , ainsi qu'un bouvier , et n'a qu'ua ventre non plus que lui. De plus , ce prétendu nécessaire est si peu nécessaire à son rang , que , s'il savoir y renoncer pour un sujec louable , il n'en seroit que plus respecté. Le peuple se prosterneroit, devant un ministre qui iroit au conseil à pied , pour avoir vendu ses carrosses dans un pressant besoin dç létat. Ennn la loi ne prescrit la magnificence à personne ; et la bienséance n'est jamais une raison contre le droit.
Qu'on établisje de fortes taxes sur la li-r ▼rée , sur les équipages , sur les étoffes eï
la dorure , sur les cours tt jaidins des hctels, sur les spectacîes de toute eipece , sur les professions oiseuses , comme baladins, chanteurs, histrions , et en un mot sur cette foule d'objets de luxe , d'amusement et d'oisiveté , oui frappe tous les yeux , et qui peuvent d'autant moins se cacher., que le seul usage est de se montrer , et qu'ils seroient inutiles s'ils n'6toient vus. Qu'on ne craigne pas que de tels produits fussent arbitraires, pour n'être fondés <jue sur des choses qui ne sont pas d'absolue nécessité : c'est bien mal connoître les hommes , qvie de croire qu'après s'être laissé une fois séduire par le luxe, ils y puissent jamais renoncer ; ils renonceroient cent fois plutôt du nécessaire, aimeroieni encore mieux mourir de faim que de honte. L'augmentation (de la dépense ne sera qu'une nouvelle raison de la soutenir , quand la vanité de se montrer opulent fera son profit du prix de la chose et des frais de la taxe. Tant qu'il y aura des riches, ils voudront se distinguer des pauvres; et l'état ne sauroit se former un reveru Riùins onéreux ni plus assuré , que sur cette distinction.
Par la même raison, l'industrie n'auroic rien à souffrir d'un ordre écvino'.r-ique qui en^ Tichiroit les finance? , ranimeroit Tagrict;!-
ture , en soulageant le laboureur, et rapprocheroic insensiblement toutes les fortunes de cetie mcdiûcriié qui fait la véritable force d'un ctat. Il se pourroit , je l'avoue , que les impôts contribuassent à faire passer plus rapidement quelques modes ; mais ce ne seroît jamais que pour en substituer d'autres , sur lesquelles l'ouvrier «agneroit , sans que le fisc eue rien à perdre. En un mot , supposons qof l'esprit du gouvernement soit constamment d'asseoir toutes les taxes sur le superflu des richesses, il arrivera ée deux choses l'une; ou les riches renonceront à leurs dépenses superflues pour n'en faire que d'otiles , qui retourneront au profit de l'état; alors l'assiette des impôts aura produit Teffet des meilleures lois somptuaires ; les dépenses de i'état auront nécessairement diminué avec celles des particuliers; et le fisc ne sauroic moins recevoir de cette manière, qu'il n'ajt beaucoup m ins encore à débourser ; ou , si les riches ne diminuent rien de leurs profusions, le fisc aura dans le produit des impôts les ressources qu'il cherchoit, pour pourvoir aux besoins réels de l'état. Dans le premier cas , le fisc s*enri^hit de toute la dépense ^u'ii a ai moins à' faire; dans le second il
ijS PENSÉES
s'enrichit encore de la dépense inutile des
particuliers.
Il me paroît certain que tout ce qui n'est pas proscrit parles lois, ni contraire aux mœurs , et que le gouvernement peut défendre , il peut le permettre , moyennant un riroic. Si par exemple, le gouvernement peut interdire Tusage des carosses , il peut, à plus forte raison , imposer une taxe sur les carosses , moyen sage et utile d'en blâmer l'usage sans le faire ceser. Alors on peut regarder la taxe comm: une espèce d'amende, dont le produit dédommage de l'abus qu'elle
punit.
On a osé dire qu'il falloit charger 1« paysan, ei qu'il ne feroit rien, s'il n'avoit rien à payer. Mais l'expérience dément chez tous les peuples du mon :e cette maxime ridicule. C'est en Hollande , en Angleterre, où le cultivateur paye très-peu de chose , & sur- tout à la Chine , où il ne paye rien, que la terre est le mieux cultivée. Au contraire , par-tout où le laboureur se voit chargé à proportion du produit de son champ , il le laisse en friche, ou n'en retire exactement que ce qu'il lui faut pour vivre. Car , pour qui perd le fruit de sa p^îine , c'est gagner que de ne yien faire i et mettre le tiayail à
ramende , esc un moyen fort fjr.gulîer de bannir la paresse.
Si Ton die que rien n'est si dangercu:: qu'un impôt payé par Tachetcur , ce qui se fait cependant à la Chine, \c pays du monde où les impôts sont les plus forts et les mieux payés , comment ne voit-on pas que le mal est cent fois pire encore y quand cet impôt est payé par le cultivateur mcmc ? n"'cit-ce pas attaquer la sul^sistance de 1 £:at jusques dans sa source ? n'est-ce pas travailler aussi directement qu'il est possible à dépeupler le pays , et par conséquent à le ruiner à la longue ? Car il n'y a point pour une nation, de pire disecte que celle d'hommes.
Luxe. .__.
Jlj e luxe corrompt tout , et le riche qui en jouit, et le misérable qui le convoite.
Semblable à ces vents brûians du midi , qi i couvrant l'herbe et la verdure d'insectes dévorans , ôtent la subsistance auj: animaux utiles , et portent la disette et la mort dans tous les lieux où» ils se font sentir , le luxe dans quelque étut , grand ou pecit , que ce puisse ç;re > poui nourrir des foules de yalcps
et de misérables qu'il a faits , accablé et mine le laboureur ou le citoyen. Sous prétexte de faire vivre les pauvres , qu'il n'eût pas fallu faire, il appauvrit tout le resre , et dépeuple l'Etat tôt ou tard.
A mesure que ]'ir\dustrie et les arts lucraiîfs s'étendent et fleurissent, les arts les plus récessaires , comme l'agriculture , doivent enfin devenir les plus négligés r d'où il arlive que le cultivateur méprisé , chargé d'impôts nécessaires à l'entretien du luxe , et condamné à passer sa vie entre k travail et 3a faim , abandonne ses champs pour aller chercher dans ies villes le pain qu'il y devroit porter. Les terres restent em friche .; les grands chemins sont inondés de malheureux citoyens , devenus mcndians ou voleurs , & destinés à finir un jour leur misère jur la Toue ou sur un fumier. Tel est l'effet réel qui résulte des progrès de l'inciustrie et du luxe ; telles sont les causes sensibles de toutes les misères , où l'opulence précipite enfin les nations les plus admirées : c'est ainsi que l'Etat s'enrichissant d'un côté , s'affoiblit et se dépeuple d'un autre , et que les plus puissantes monarcTiics , après bien des travaux pour se rendre opulentes et désertes , finisfem par devenir la proie de«
DE J. J. ROUSS EAU. 141 nations pauvres qui siiccoiabcat à la funeste tentation de les envahir.
La vanité et roisiveré qui ont engendré nos sciences, ont aussi engendré le luxe. Le goût du luxe accompagne toujours celui des lettres , et le goût des lettres accompagne souvent celui du luxe (i\
Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres »mais sMl n'y avoir point de luxe , il n'y auroit point de pauvres.
Le luxe sert au soutient des Etats > comme les cariatides servent à soutenir les palais qu'elles décorent , ou plutôt comme les poutres dont on étayc des bârimens pourris , et qui souvent achèvent de les renverser. Hommes sages et prudcns , sortez de toute maison qu'on éiaye.
Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes , et en fait périr cent mille dans nos cam-
,, I ) A mesure que le luxe corrompt les mœurs, dit un auteur moderne , les sciences les adoucissent : Semblables aux prières dans Homère » qui parcourent toujours la terre à la suite de l'injustice , pour adoucir les fureurs de cette cruelle divinité. ( Note de L^écbitiur ).
pagnes. L'argent qui circule entre les mains des riches et des artistes pour fournir à kur super fluité, est perdu pour la sub^tisiance du laboureur : et celui-ci n'a point d'habit , précisément parce qu'il faut du galon aux autres. Le gaspillage des manières qui servenc à la nourriture des hommes suffit icul pour rendre le luxe odieux à l'humanité. Il faut du jus dans nos cuisines ; voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables ; voiià pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre à nos. perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n ont pas de pain.
A ne consulter que l'opinion la plus naturelle , il sembleroit que pour dédaigner l'éclat et le luxe , on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie et la rég ilari é plaisent à tous les yeux. L'image du bien-être et de la félicite toDche le cœur humain qui en est avide mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à l'ordre « ni au bonheur , et n'a pour objet que de frapper les yeux , quelle idée favorable à celui qui l'étalé peui-il exciter dans l'esprit du spectateur > L'idée du goût? Le goût ne paroit-il pas cent fois mieux dans Its^choses simples , que dans celle», qui sont offusquées de richesses ?
D E J. J. RO y SSE A U. 145
Vidée de la coinmodité :* Y a-c il rien de plus incommode que le faste ? L'idée de la grandeur r c'est précisément le contraire. Quand je vois qu'on a voulu faire un grand palais , je me demande aussi -tôt pourquoi ce palais n'est pas plus grand ? Pourquoi celui, qui a cinquante domestiques n'en a-t-il pas cent? Cette belle vaisselle d'argent, pourquoi n'est-elle pas d'or ? Cet homme qui dore son caresse , pourquoi ne dore-t-il pas ses lar.ihris ? Si :es lambris sont dorés, pourquoi son toît ne l'est-il pas ? Celui qui voulut bâtir une haute tour, faisoit bien de la vouloir porter jusqu'au ciel , autrement il eue beau l'élever , le point cù il se fut arrêté n'eût servi qu'à donner de plus loin la preuve de son impuissance. O homme petit et vain , montre-moi ton pouvoir , je te montrerai ta misère ! au contraire , un ordre de choses ou rien n'est donné à l'opinion , où son utilité réelle , et qui se borne aux vrais besoins de la nature , n'offre pas seulement un spectacle approuvé par la raison , mais qui contente les yeux et le cœur , en ce que 1 homme ne s'y voit que sous des rapports agréables comme se suffisant à lui-même , qr.e l'image de sa foiolesse n'y paroît point , et que ce riant tableau n'«xcite jamais de ré-
flexions attriscantcs. Je âéde aucun homi^e sensé de contempler une heure durant le pilais d'un prince, et le faste (fron y voit briller , sans tomber dans la mélancolie et déplorer le sort de 1 humanité.
Riches, Richesses.
J- o u s les riches comptent Tor avant le mérite. Dans la mise commune de Targent et des services ,ils trouvent toujours que ceu:-ci n acquittent jamais l'autre , et pensent qu'on leur en doit de reste quand on a passé sa vie à les servir en mangeant leur pain.
Ceux qui aiment les richesses sont faits pour servir, et ceux qui les méprisent , pour commander. Ce n'est pas la force de Tor qui asservit les pauvres aux riches : mais c'eît qu ils veulent s'enrichir à leur tour : sans cela ilsseroient nécessairement les niaîtr s.
Les pauvres gémissent sous le joug des riches , &. les riches sous Je joug des préjugés»
Richesse ne fait point riche , dit le roman de la rose. Les biens d'un homme ne sont point dans ses coffres , mais dans l'u» sage de ce qu'il en tire i car on ne s'approprie les choses qu'on possède que par leur
emploi.
DE J. j. ROUSSEAU. 145
emploi , et les abus sunt toujours plus inépuisables que les richesses ; ce qui fait qu'on ne jouit pas à proportion de sa dépense , mais à proportion qu'on la sait mieux ordonner. Un" fou peut jetter àes lingots dans la mer et dire qu'il en a joui : mais quelle comparaison entre cette extravagante jouissance et celle qu'un homme sage eût su tirer d'une moindre somme ?
Il n'y a point de richesse absolue. Ce moc ne signifie qu'un rapport de surabondance entre les désirs et les flicultés de l'homme riche. Tel est riche avee un arpent de lerre ; tel est gueux au milieu de ses monceaux d'or. Le désordre et les fantaisies n'ont point de bornes , et font plus de pauvres que les vrais besoins.
Quiconque jouit de la santé , et ne man- <jue pas du nécessaire , s'il arrache de son cœur les biens de l'opinion , est assez riche : c'est ï''aurt:a mediocritai d'Horace.
J-^ouRRiR les mepJians , c^cst contribuer à multiplier les gueux et les vagabonds qui ^ se plaisent à ce lâche métier , et se rendanç Tome 2remt l
à chargea la société, la privent encore ci u travail qu'ils pourroient y faire. Voilà les ma.NJmes donc de pUisans raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches.
On soufFre et on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles , dont plusieurs ne servent qu'à corrompre et gâter les mœurs< A ne regarder Tétat de mendiant que comme un métier , loia qu'on en ait rien de pareil à craindre , on n'y trouve que de quoi nourrir en nous les sentimens d'intérêt et d'humanité qui devroient unir tous les hommes. Si Ton veut le considérer par le talent , pourquoi ne récompenserois-je pas l'éloquence de ce mendiant oui me remue le cœur, et me porte à ie secourir , comme 3e paie un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles ? Si l'un me fait aimer les bonnes actions d'autrui , l'autre me porte à en faip€ mol-mcme : tout ce qu'on sent à la tragédie sjoublie à l'instant qu'on €n sort ; mais la mémoire des malheare'.;:< qu'on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendians est onéreux à l'état , de combien d'autres professions qu'on encoura<Te et qu'on tolère , n'en peut-on pas dire autant ? C'est au souverain de faire ensorte qu'il n'y aît point de
DE J. J. ROUSSEAU. 147 mencjcrs : mais pour les rcbiitir de leur profcssioit, faut- il rendre des citoyens inhumains er dénaturés ? Four moi ^ans savoir te que les pauvres scr.t à l'état , je sais oii'ils sont*tcus mes frères , et que je ne puis sans une inexcusable ciurete , ie^r refuser le foible secours q 'ils me demandent. La plupart sont des vagabonds , j'en conviens ; mais Je connois trop les peins-s de la vie pour ignorer •nar combien de malheurs in honnête homme peut se trouver réduit à leur sort ; et comnîcnt piis-je être sûr que 1 inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance , et mendier un pauvre n orceau de pain , n'est pas peut - être cet honnête homme prêt à 'périr de misère , et que mon refus va réduire au désespoir I* Quand Taumône qu'on leur donne ne seroit pas pour eux un secours réel , c'est au moins un témoignage qu'on prend part à leur peine, un adoucissement à la dureté du refus , une sorte de salutation qu'on leur rend. Une petite monnoie , ou un morceau de pain , ne coûtent guè;e p'.us à donner et sont une réponse plus honnête qu'un Dieu vous aaiite • comme si les dons de Dieu n'étoitrt pas dans la main dçs hommes, et qu'il eût d'autres greniers sur la terre que ks magasins des ri-
ches ? Enfin , quoi qu^on puisîe penser de cet infortunés » si l'on ne doi: rien au gueux qui inendie , au moins se doic-onà soi-même de rendre honneur à l'humaniré souffrante ou à son image, et de ne point s'endurcir ie cœur à l'aspect de ses misères.
Nourrir les mendians , c'est , disent les détracteurs de l'aumône , former des pépinières de voleurs ; et tout au contraire c'est empêcher qu'ils ne le devieni-.ent. Je conviens qu'il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendiaas ; mais quand une fois il* le sont, il faut les nourrir de peur qu'ils, ne «e fafTent voleur^. Rien n'engage tant à changer de profession que de ne pouvoir vivre dans la sienne : or tous ceux qui ont une fois goûté de ce métier oiseux prennent tellement le travail en aversion , qu'ils aiment mieux voler et se faire pendre , que de reprendre l'usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé et refusé ; mais vingt liards auroienc payé le soupe d'un pauvre, que vingt refus peuvent impatienter. Qui est-ce qui voudroit jamais refuser une si légère aumône , s'il songeoit qu'elle pût sauver deux hommes , l'aa d'un crime et l'autre de «.la mort? J'ai lit quelque part que les mendians sont une verjuins qui s'attache aux riches. Il esc oaturei
fpc les enfans s'attachent aux pères ; mais ces pères opulens & durs les niéconnoisscns: et laissent aux pauvres le soin de les nourrir.
Suicide.
J. V veux cesser de vivre , mais je voudroîi bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire ? Le ciel ne t'impose-t il point avec la vie une tâche pour la remplir ? Si tu as fait ta Journée avant le soir , repose-toi le reste du jour , tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse iiexis-tu prête au juge suprême <5ui demandera compte de ton tems ? Malheureux ! trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu ; que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l'humanité , et tu dis , la vie est un mal. Mais regarde , cherche dans Tordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-*^ donc à dire qu'il n'y ait aucun bien ,dans l'univers , e: peux- tu confcndre ce qui est mal par sa nature, avec
"ce qui ne souffre le mal que par accident ? La vie passive de rhomme n'est rien , et ne regarde qu'un corps dont i! sera bientôt délivré; m-is sa vie active et morale qui doit influer sur tout son être , consiste dans rexexcice de sa vo'.onié. La vie est un n^al pour le méchant qui prospère, et un bien pour rhonnêtc homme infortuné : car ce n'esc pas une modification passagère , mais son rapport avec son objet , qui la rend bonne ou mauvaise.
Tu t'ennuies de vivre , et tu dis , la vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé , et tu diras , la vie est un bien. Tu diras plus vrai , sans mieux raisonner : car rien r.'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui, et pu]s:;ue G"'est dans la mauvaise disposition de ton ame qu'est tout le mal , corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.
Que sont uix , vingt , trente ans pour ua être in-imortel ? La peine et le plaisir passent comme une ombre ; la vie s'écoule en un instant ; elle ti'est rien par elle-mêine , son prix dept-nd c'e son emploi. Le bien seul qu on a fait denneure, et c'est par lui qu'elle est vjuelque chose. Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre , puisqu'il dépend de
toi seul que ce soit un bien , et que si c'est un mal d'avoir vécu , c'est une raison de plus jioiir vivre encore. Ne dis pas non plus, qu'il res: permis de mourir ; car autant vaudront dire qu'il t'est permis de n'être pas homme , qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être et de tromper ta destination.
I-c suicide est une mort furtive et honteuse. C'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter , rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien , je suis inurilc au monde. Philosophe d'un jour ! ignores -tu que tu ne saurois faire un pas sur la terre , sans trouver quelque devoir à remplir , et que tout homme est utile à rhumanité , par cela seul qu'il existe.
Jeune insensé I s'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu , viens ," que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir , dis en toi-même : Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir : puis vas chercher quelque indigent à secourir , quoique infortuné ù consoler , quoique opprimé à défendre. Si cette considération te retient aujoura huj, elle te reiicndra demain, après-demain,
ïî« PENSÉES
toiite la vie. Si elle ne te rerient pas, meurs, tu n'es qu'un méchant.
Duel.
,^^ A n D E z - V o V S de confondre le nom sacré de Thcnneur rvec ce préjugé féroce cuj met to'ues les vertiis à la pointe d une épée , et n'est propre qu'à faire de braves scélérats.
En ,<;uci cons'sre ce préjrgé? Dans Topir.ion la plus ey'ravaî:an;e et la plus barbare qui en-ra jamais dan^ l'esprit humc^in , savoir, que tous le^ devoirs de la société sont suppléés par la bravoure; qu'un homme n'est plus fourbe , fripon , calomniateur , qu'il est civil , hum?.in , poli quand il sait se battre : oue le mfr<-o^ge se change en vérité ; q;,f le vol devient légitime, la perfidie honnête , l'infi-iélité louable , si-tôt qu'on soutient tout cela le fer à la main; qu'un affront es: toujours bifn réparé par un coup d'épée , et q"'on n'a jamais tort avec un homme , pourvu qu on le tue. Il y a , Je l'avoue , une autre sorte d'affaire /)ù la gentillesse se mêle à la cruauté , et où l'on ne rue les gens que par hasard ; c'est celle ou l'on se
DE J. J. R OU SSE A U. 153 bat au premier sang. Au premier sang ! grand Dieu I Et qu'en veux-tu faire de ce sar.g , hête féroce ! le veux-tu boire ?
les plus vaillans hommes de raniiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par les combats particuliers ? César envoya ->t-il un cartel à Caton , ou Pompée à César , j our tant d'affronts réciproques ? et le plus grand capitaine de la Grèce futj-il déshonoré pour s'être laissé menacer d'un bâton ? D'autres tems , d'autres mcîurs , je le sais; mais n'y en a-t-il que de bonnes , et n'osei;oit-ûn s'enquérir si les mœurs d'yn tems sont celles qu'exigent le solide honneur ? Non, cet honneur n'est point variable , il ne dépend ni des préjugés , il ne peut ni passer , ni renaître , il a sa source éternelle dans le cœur de l'homme julte et tlans la règle inaltérable de ses devoirs. Si Jcs peuples les plus éclairés , les plus braves , \es plus vertueux de ,1a terre , n'ont point connu le duel, je dis qu'il n'est point une institution de l'honneur , mais une mode affreuse et barbare , digne de sa féroce origine. Reste à savoir si quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui , l'honnête homme se jègle sur la mode , et s'il n'y a pas alors Çlus de vrai courage à la braver qu'à la sui-
vre? Q'.!e fcroit celui qui s'y veut asservir , dans des lieux où règne un usage contraire ? A Mesîiae ou à Napies , il iroic attendre son homme au coin d'une rue , et le poignarder , par derrière. Cela s'appelle être brave en ce payt-Ià j ec 1 honneur ne consiste pas à se faire tuer par son ent\emi , .mais à le tuer lui-même.
L'homme droit dont toute la vie est sans tache , et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté , refusera de souiller sa main d'un hon.icide , et n'en sera que plus honore. Toujours prêt à servir la patrie , à proKilger le foibie , à remplir les devoirs les plus dangereux , et à dcfendre , en toute rencontre juste et honnêie , ce qui lui e-t cher , au prix de son sang, il uîcc dans ses démarches cetre inébranlable fermeté qu'on n'a poin: sans le vrai cournge. Dans ia sécuricé de sa conscience , il marche la tête levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément cu'il craint moins de mourir que de mal faire, et qi^'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui , tous les jours de son honorable vie sont autant de téinùins qui les récusent , et dans une conduite si bien liée, on ju^e d'une action sur toutes les autres.
DE J. J. ROUSSEAU. 1^5 Les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres , sont pour la plupart de mal-h<3nnêtes gens qui , de peur qu'on n'ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour euj: , s'efforcent de couvrir de quelques afFaires d'honneur l'infamie de leur vie entière.
Tel fait un effort et se présenre une fois pour avoir le droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance & moins d'empressement j il est toujours ce qu'il doit être , il ne f;iut ni l'ey.citer ni le retenir : l'homme de bien le porte par-iouc avec lui ', au combat contre Tennemi ; dans un cercle en faveur des absens et de la vérité ; dans son lit contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l'ame qui rinspjre est d'usage dans tous les tCms : elle met toujours la vertu au-dessus des évènemens , et ne consiste pas à se battre , mais à ne rien craindre.
Excès du vin.
J. o u T E intemyerence est vicieuse , et surtout celle qui nous ôtc la plus noble de nos facultés, L'excès du vin dégrade l'homme ^-
aliène au moins sa raison peur un tems , et Pabruiit à la longue. Mais enfin le goût du vin n f st pas im crime » il en fait rarement commettre . il rend Thomme stupide et non pas méchant. Pour une querelle passagère qu'il cause , il forfne cent attachemens durables. Généralement parlant, les buveurs t>nt de la cordialité, de la franchise ; ils sont presque tous hons , droits , justes, fidèles , braves et honnêtes gens à leur défaut près.
Combien de vertus apparentes cachent souvent des vices réels ! Le sage est sobre par tempérance , le fourbe Test par fausseté. Pans le pays de mauvaises mœurs , d'intrigues y de trahisons, d'adultères , on redoute un état d'indiscrétion où le cœur se montre jans quon y îonge. Par-tout les gens qui abhorrent le plus 1 ivresse sont ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en garantir. En Suisse elle csr pre que en estime , à Naples elle est en horreur ; mais au fond , laquelle est la plus à craindre de l'intempérance du Suisse ou de la réscr e de l'Italien?
Ne calomnions point le vice même , n'at-îlpas assez de sa laideur? te vin ne donne pas delà méchanceté, il' la décèle. Celui qui tua Clifus dans l'ivresse fie mourir Philoras de sang- froid. Si Tivrcsse a sçs fureurs 1
DE J. J. R O us s E A U. T57
quelle passion n''a pas les siennes? La différence est que les autres res;cn; au fond de Pâme , et que celle-là s'allume et s'éccinc à l'instant. A cet emportement près, qui passe et qu'on évite aisément , soyons sûrs que quiconque fait dans le vin de méchantes actions , couve à jeun de méchans desseins.
Maladies.
l^*EXTRêME înég'îlké dans la manière de vivre , l'excès d'oisiveté dans les uns , l'excès de travail dans les autres ; la facilité d'irriter et de satisfaire nos appétits et notre sensualité ; les alimens trop recherchés des riches y qui les nourrissent de sucs échauffans et les accablent d'indigestions ; la mauvaise nourriture des pauvres . dont ils manquent même le plus souvent , et dont le défaut les poPte à surcharger avidement leur estomach dans l'occasion; les veilles ; les excès de toute - espèce ; les transports immodérés de toutes les passions , les fatigues et lé-^ puisement d'esprit , les chagrins et les peines sans nombre t^'on éprouve dans tous les états , et dont les a^mes sont perpétuellement longées J voilà les funeste? garans ^ue la
plupart de nos maux sont notre propre ovivrage , e; que nous les aurions presque tous évités en conservant la iiianièrs de vivre simple , uniforme et solitaire , qui nous étoit prescrite par la nature. Si elle nous a dtstinés à écre sains, j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature » et que l'homme qui médite est un animal dépravé.
Nos maux moraux sont tous dajis l'opinion y hors un seul qui est le crime , et celui-là dépend de nous; nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le tenis ou la mort sont nos remèdes ; mais nous souffrons d'autant plus que nous savons moins souffrir, et nous nous donnons plus de tourmens pour guérir nos maladies que nous n'en aurions à les supporter.