‹ Pensées de J.J. RousseauChapitre 4 sur 6 · D E 3. J. R O U SS E A U · texte numérisé non relu

D E 3. J. R O U SS E A U

la Uchtîé , la pusillanimité , la créduli^ , la Teneur Je la mort: S'ils guérissent k corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu'ils fassent marcher des cadayres ? ce sont des hommes qiVil nous faut ^ et Ton n'en Voit point sortir de leurs mains.

I,a médecine est à la mode parmi nous , elle doit l'être. C^esr ramusement des gens oisifs et désœuvrés , qui ne sachant que faire de leur tcms , le passent à se conserver. S*i!s avoieut eu le malheur de naître immorlelSjiis seroient les plus misérables des êtres. Une vie qu'ils n'auroîent jamais peur de perdre , ne seroit pour eux d'aucun prix. Il faut à ces gens-là des médecins qui les menacent pour les flatter , et qui leur donnent chaque 30i;r le seul plaisir dont ils soient susceptiMes ; celui de n être pas morts.

Les hommes font sur l'usage de la médecine les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu'en traitant un mabda on le guérit , et qu^en cherchant la véaté on la trouv^-^ ils ne Voient pas qu'il faut balancer l'avantage d'une guérison que le médecin opère , par la mort de cent m.alades qu'il a tués ; et ru;:ilJté d'une vérité découverte , par le tort que font les erreurs qui passent en mtme lems. La

science qui instroir, et la médecine o,ui guérit sont fort bonnes sans coûte ; mais Is science qui trompe et la médecine qui tue , sont mauvaises. Apprenez donc à les distinguer : voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité , nous ne serions jamais les dupes du mensonge; si nous savions ne pas vouloir guérir, malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du mélecin. Ces deux abstinences seroient sages ; on g.igneroit évidemment à s'y soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine ne soit utile à quelque-s hommei , mais je dis qu'elle est funeste au genre humain.

On m.e dira , comme on fau sans cesse , que les fautes sont du médecin, mais que la médecine elle-même est infaillible. A la bonne heure ; mais qu'elle vienne donc sans le mé-> decin ;• car tant qu'ils viendront ensemble , il y aura cent fois plus à craindre ces erreurs de i'ûrtiste, qu'à espérer du secours de l'art.

Cet art mensonger, plus fait pour les maux de l'esprit c,uepour ceux du corps, nVst pas plas utile aux uns qu'aux autres ; '1 nous guérit moins de nos maladies qu'il ne nous en imprime l'effroi. Il recule ipoins la mort iju'il ne la fait çenîir d'avance. Il use la vie

DE J. J. ROUSSE AU. i6t

au lieu de la prolonger ; et q-iand il la prolongeroic « ce scroit encore au préjudice de l'espèce , puisqu'il nous ôte à la société par les soins qu''il nous impose, et à nos devoirs par les frayeurs qu'il nous donne. C'est la connoissance des dangers qui nous les fait craindre : celui qui se croiroit invulnérable n'auroit peur de rien. A force d'armer Achille contre le .péril , le poëte lui ôte le mérite de la valeur : tout autre à sa place eût été un Achille au même p'ix.

Voulez-vons trouver des hommes d'un vrai courage ? Chtrchez-les dans les lieux ou il n'y a point de médecins , ou l'on ignore les conséquence- des maladies , et où l'on ne songe guère à la mort. Naturellement l'homme sait souffrir constamment et meurt en paix. Ce sont les médecins avec leurs ordonnances, les philo'oph'=-s avec leurs préceptes , Içs prêtres avec len-s exhortaiions, qui l'avilissent de cœur et lui font désapprendre à iTioarir.

La seule partie utile de la médecine ert l'hygiène. Encore l'hygiène est-elle moins une science qu'une vertu La tempérance et le travail sont les de»43t vrais médecins de l'homme : le travail aiguise son appétit , et la tem» pérance l'empêche d'en abuser.

bi par les observations générales , on ne trouve pas que l'usage de la médecine donne aux hommes une santé plus ferme ou une plus longue vie ; par cïla même que cet arc n'est pas utile , il est nuisible , puisqu'il employé le temps, les hommes et les choses à pnre perte. Un homme qui vit dix ans sjns .médecins , vit plus pour lui-même et pour autrui que celui qui vit trente ans leur victime.

Vis félon la nature , sois patient et chasse les médecins : tu n'éviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras qu'une fois . tandis qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée , et que leur art mensonger , au lieu de prolonger tes jours , t'en ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait au.K hommes ? Quelques-uns de ceu.K qu'il guérit mourroient , il est vrai ; mais des millions qu'il tue rcsteroienr en vie. Homme sensé, ne mers pointa cette loterie, ou trop de chances sont contre toi. Souffre , meurs ou guéris ; mais sur-tout vis jusqu'à ta dernière heure.

% TvRE , ce n'es: pas respirer , c'est a^îr ; c'^esc faire usage de nos organes , de nos sens , de nos facultés , de toutes les parties de nousiTiCnnes , qui nous donnent le sentiment de rotrs existence. L'homme qui a le plus vécu , «""est pas celui qui a compté le plus d'années 9 rais crlui qui a le plus senti la vie. Tel s'est fait enterrer à cent ans , qui mouruc dès sa naissance. II eût gagné de mourir jt-une ; au moins eût-il vécu jusqu'à ce temps - là.

Quelque ingénieux que nou:" puissions être à fomenter nos misères à force de belles institutions , nous n'avons pu jusqu'à présent nous perfectionner au point de nous rendre généralement la vie à charge, et de préférer le néant à notre existence : sans quoi le découragement et le désespoir se seroient bientôt emparés du plus grand nombre , et ie genre humain n'eût pu subsister long-tems. Or, s'il est mieux pour nous d'être que de n'être pas , c'enseroit assez pour justifier notre existence, quand même nous n'aurions aucua dédommagement à attendre des maux qtie

ï64 PENSÉES

nous avons à souffrir , et que ces m^.ux seroient aussi grands qu'on nous les dépeinc. Mais il est diStciie de trouver sur ce sujet de la bonne-foi chez les hommes , et de bons calculs chez les philosophes , parce ^ue ceux-ci , dans la comparaison des biens et des maux , oublient toujours le doux sentiment de l'existence , indépendamment de toute autre sensation, et que la vanité de mépriser la mort engage les autres à calomnier la vie ; à peu près comme ces femmes qui , avec une robe tachée" et des ciseaux , prétendent aimer mieux des trous que des taches.

Peu de gens , dit Erasme , voudroienc renaître aux mêmes conditions qu'ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut , qui en rabattroit beaucoup, s'il avoit quelque espoir de conclure le marché. D'ail'.euk's , qui est-ce qui dit cela i* Dcs^ riches peut-être rassasiés de faux plaisirs , mais ignoran: les véritables , toujours ennuyés de !a vie et toujours tremblant de la perdre : peut-êtr-e des gens de lettres , de tons les or.ires d hommes le plus sédentaire , le plus mal-sain , le plus réfléchissant , et par fcon séquent le plus maihcureuw Veut-on trouver des hommes de meilleure composition , ou idu moins comf

D E J. J. ROU SSEAU. 16^ jnunément plus sncères , et qui , formant le plus grand nombre , doivent au moins pour :<cla être écoutés par préférence r' Que Ton !-<onsulre un honnête bourgeois , qui aura passé une vie obscure et tranquille , sans projets et sans ambition ; un bon artisan qui "Vit commodément de son métier, un paysaa même , mais d'un pays libre. J'ose poser <n fait , qu'il n'y a peut - être pas dans le haut Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate, et qui n'acceptât volontiers, au lieu même da paradis , le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c'est souvent l'abus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge ; et j'ai bien mi)ins bonne opinion de ceux qui sont fâchés <i avoir vécu, que de celui qui peuc dire avec Caton : « Je ne me repens point i> d'avoir vécu , car j'ai vécu de façon à » pouvoir me rendre ce témoignage que je » ne suit, pas né en vain ». Cela n'empêche pas que le sage puisse quelquefois déloger volontairement , sans murmure et sans déssspoir , quand la nature ou la fortune lui portent bien distinciement l'ordre du départ.

i66 PENSÉES

Ol nous étions immortels , nous serions des éires très-niisérables. Il est dur de mourir ; mais il est doux d'espérer qu'on ne vivra pas toujours , et qu'une meilleure vie finira les peines de celle-ci.

Si l'on nous offroit l'immortalité sur la terre, qui est-ce qui voudroit accepter ce triste présent ? Quelle ressource , quel espoir , quelle consolation nous resteroit-il contre les rigueurs du sort et contre les injustices ces hommes ? L'ignorant , qui ne prévoit rien , sent peu le prix de la vie , et craint peu de la perdre ; l'homme éclairé voit des biens d'ua plus grand prix qu'il préfère à celu!-ià. II n'y a que le demi-savoir et la fausse sagesse qui prolongeant nos vues jusqu'à la mort , et pas au-delà , en font pour nous le ^re des maux. La nécessité de mourir n'est à l'homme sage qu'une raison de supporter les peines Je la vie. Si Von n'étoit pas sûr de la perdre une fois , elle coûteroit trop à conserver.

On croit que l'homme ^ un vif amour pour sa conservation , et cela es: vrai ; mais on ne voit pas que cet amour , tel qas hous

DE J. }. ROUSSEAU. 157 sencon? , est en grande partie l'ouvrage d^s hommes. Naiurellement l'homme ne s'inquiète que pour se conserver autant que les moyens sont en son pouvoir ; si-tôc que ces moyens lui échappent, il se tranquilise et meurt sans se tourmenter inutilement. La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages ainsi que les bêtes , se débattent fort peu contre la mort , et l'endurent presque sans se' plaindre. Cette loi détruit. , il'S'en forme une autre qui vient de la raison ; mais peu savent l'en tirer , et cette résignation factice n'est jamais aussi pleine et entière que la première.

La grande erreur est de donner trop d'importance à la vie , comme si notre être en dépendoit , et qu'après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n'est rien aux yeux de Dieu ; elle n'est rien au.^ yeux de la raison ; elle ne doit rien être aux nôtres , et quand nous laissons notre corps , nous ne faisons qae poser un vêtement incommode •

Il y a des événemens qui nous frappent souvent plus ou moins selon les faces sous lesquelles on les considère , et qui perdent beaucoup de l'horreur qu'ils inspirent au premier aspect , quand on veut les examiner de près. La nature me confirme de jour en jour

qu'une mort accélérée n'est pas toujours un mal réel , et quVile peut quelquefois passer pour un bien relatif. De tant d'hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne , plusieurs sans doute ont évite de plus grands malheurs; et malgré ce qu*une parei,le description a de touchant , il n'est pas sûr qu'un seul de ces infortunés ait plus souffert que si , selon le cours ordinaire des choses > il eût attendu dans de longuet angoisses la mort qui l'est venu surprendre. Est-il une fin plus triste que celle d'un mourant qu'on accable de soins inutiles , qu'un notaire et des hé^ ritiers ne laissent pas respirer , que les médecins assassinent? Pour moi , je vois par-tout que les maux auxquels nous assujétit la nature , sont beaucoup moins cruels que ceux que noi:s y ajoutons.

Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée , on la veut rétablir par des remèdes ; au mal que l'on sent , on ajoute celai qu'on craint , la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère ; plus on la veut fuir, et plus on la sent ; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie , en murmurant contre la nature des mauK qu'on s est faits en l'offensant.

Vivre

Vivre libre et p^u tenir aux choses humaines , est le meilleur moyen d apprendre à mourir.

Etude.

\J u A V D on a une fois l'entendement ouvert par rhabitu.le de léfléchir , il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu'en trouveroit dans les livres; cVst le vrai secret de les bien mouler à sa tête , et de se les approprier.

La grande erreur de ceux qui étudient , est de se fier à leurs livres et de ne pas tirer assez de leur fond , sans songer que de tous les sophistes , notre propre raison est presque Toujours celui qui nous abuse le moins. Sitôt qu'on veut rentrer en soi-même , chacun sent ce qui est bien , chacun discerne ce qui est beau; nous n'av ns pas besoin qu'on nous apprenne à connoîtrc ni l'un ni l'autre, et l'on ne s'en impose là-dessus qu'autant qu'oft s'en veut imposer. Mais les exemples du trèsbon et du très-beau sont plus rares et moins connus, il les faut aller chercher loin de nous. La vanité, mesurant les forces de la nature sur notre foiblesse, nous fait regarder comme lome preaiy 3^

t70 PENSÉES

chimériques les qualités que nous ne sentons pas en nous-mêmes ; la paresse et le vice s*appuycnt sur cette pr<:tendue impossibilité , et ce qu'on ne voit pas tous les jours , rhomme foible prétend qu'on ne le voit jamais. Cest cette erreur qu'il faut détruire , ce sont ces grands objets qu'il faut s'accoutumer à sentir et à voir , afin de s'ôtcr tout prétexte de ne les pas imiter. L'ame s'élève , le cœur s'enflamme à la contemplation de ces divins modèles ; à force de les considérer on cherche à leur devenir semblable , et l'on ne souffre plus rien de médiocre sans un dégoût mortel.

L'esprit , non plus que le corps , ne porte que ce qu'il peut porter. Quand l'entendement s'approprie les choses avant de les déposer dans la mémoire, ce qu'il en tire ensuite est à lui. Au lieu qu'en surchargeant la mémoire à son insu , on s'expose à n'en jamais rien tirer qui lui soiî propre.

Page 1