XL VIII
C'est presque toujours avec les difficultés qui naissent de ses idées, et non avec celles qui naissent des choses, que l'homme est aux prises, dans les discussions dont il tourmente son esprit et 1* esprit des autres.
Il faut se piquer d'être raisonnable, mais non pas d'avoir raison; de sincérité, et non pas d'infaillibilité.
La franchise est une qualité naturelle, et la véracité constante, une vertu.
Bonne dans l'exécution, la circonspection nuit aux affaires dans les conseils, et ne sert qu'à celui qui Ta. C'est la sincérité qu'il faut dans les délibérations. Elle ouvre de nouvelles voies aux recherches ; elle promené l'esprit sur plus de points; elle multiplie les unités dans la quantité d'expédients soumis aux délibérations; enfin, elle aide aux heureux résultats ; car, pour bien
choisir, il vaut mieux choisir entre mille qu'entre deux.
LU
On ne peut s'expliquer franchement qu'avec l'espoir d'être entendu, et l'on ne peut espérer d'être entendu que par les gens qui sont moitié de notre avis.
lui.
Quelqu'un a dit plaisamment: « Quand on est par- « venu à s'entendre, on ne sait plus que se dire. » Oui : mais on est tenté de se quitter et de se fuir, quand on ne s'entend pas.
Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.
Certaines gens, quand ils entrent dans nos idées, semblent entrer dans une hutte.
Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein,
et plein de lui-même?
L'huile coulant sur le marbre offre l'image d'un caractère impénétrable aux douceurs de la persuasion. On est pressé dans la vie, et ces caractères décidés, tout faibles qu'ils sont en secret, ressemblent à ces bornes qu'on aime mieux tourner que franchir, quand on les rencontre sur son chemin ; au lieu d'assiéger leurs opinions dans les règles, on les bloque, ou l'on se détourne.
Les esprits intraitables s'exposent à être flattés. On
ICS TITRE VIIT.
cherche naturellement à désarmer ceux qu'on ne peut pas vaincre, et qu'on ne peut pas combattre,
De toutes les monotonie?, celle de l'affirmation est la pire.
Il faut toujours avoir dans la tête un coin ouvert et libre, pour y donner une place aux opinions de ses amis, et les y loger en passant. Il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont, dans le cerveau, que des cases où tout est pris, et où rien d'extérieur ne Deut entrer. Ayons le cœur et l'esprit hospitaliers.
Écrire serait cent fois moins pénible que converser avec ces gens qui sont perpétuellement occupés à passer la pierre ponce sur tout ce que vous pensez et sur tout ce que vous dites ; ils vous font mal. Avec eux, on ne peut se délasser ; il faut jouter, ferrailler, combattre. La contrainte qu'ils vous imposent, sans but et sans nécessité, est le plus insupportable inconvénient de toutes les dépendances.
L'attention de celui qui écoute sert d'accompagnement dans la musique du discours.
Il faut porter en soi cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées d' autrui. Tout genre d'esprit qui exclut de notre caractère la complaisance, l'indulgence, la condescendance, la facilité de vivre et de converser avec les autres, de les rendre contents de nous et contents d'eux-mêmes, en en mot d'être aimable et d'être aimant, est un mauvais genre d'esprit.
Un entendement doux est patient ; il cherche à comprendre avec lenteur, se prête à se laisser convaincre, évite de s'opiniâtrer, aime mieux s'éclairer que dominer.
Il vaut mieux se faire agréer que de se faire valoir.
Il est des entretiens où l'âme ni le corps n'ont de part. J'appelle ainsi ces conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur; où il n'y a ni abandon, ni gaieté, ni épanchement, ni jeu ; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation; enfin, où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce.
Dans la société, on parle de ce qu'on effleure ; mais dans l'intimité, on ne parle guère que de ce qu'on approfondit.
Les véritables bons mots surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les écoutent; ils naissent en nous, malgré nous, ou du moins sans notre participation, comme tout ce qui est inspiré.
Une conversation ingénieuse avec un homme est un unisson; avec une femme, c'est une harmonie, un concert. Vous sortez satisfait de l'une ; vous portez de l'autre enchanté.
LXIXU
Il ne faut pas montrer une chaleur qui ne sera pas partagée ; rien n'est plus froid que ce qui n'est pas communiqué.
nu
Dans le discours, la passion, qui est véhémente, ne doit être que la dame d'atours de l'intelligence, qui est tranquille. Il est permis, il est même louable de parler avec son humeur; mais il ne faut penser et juger qu'avec sa raison.
Il vaut mieux remuer une question, sans la décider, que la décider, sans la remuer.
L'un aime à dire ce qu'il sait, et l'autre à dire ce qu'il pense.
Qui ne sait pas se taire n'obtient point d'ascendant. S'il faut agir, prodigue-toi; s'il faut parler, ménage-toi; en agissant, crains la paresse, et en parlant, crains l'abondance, l'ardeur, la volubilité.
La taciturnité est, dans quelques hommes, une qualité politique, espèce de charlatanisme qui a tous les effets des charlatanismes cachés.
Si quelqu'un a deux noms, il faut l'appeler du plus beau, du plus doux et du plus sonore.
N'usez que de pièces d'or et d'argent dans le commerce de la parole.
On doit respecter la pudeur et la piété dans la lé \ reté de la conversation. Les exposer à rougir et les flétrir est un jeu grossier, un véritable attentat.
Se connaître est un devoir ; mais il ne nous est point
ordonné de connaître les autres. Observer leurs défauts, au delà du premier coup d'œil, est utile aux affaires, mais inutile, nuisible même à nos vertus.
Rendre risible ce qui ne l'est pas, c'est en quelque sorte rendre mauvais ce qui était bon.
Quiconque rit du mal, quel que soit ce mal, n'a pas le sens moral parfaitement droit. S'égayer du mal, c'est' s'en réjouir.
Il faut haïr et mépriser avec esprit. Les gros mots blessent le bon goût; le sot rire est toujours le rire d'un sot; il rend haïssable celui qui l'a.
Dans les qualifications odieuses, les âmes douces restent toujours en deçà : elles ménagent et se ménagent.
Ne montrez pas le revers et l'exergue à ceux qui n'ont pas vu la médaille. Ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur visage, ni leur vie, ni leur mérite.
La médisance est le soulagement de la malignité.
En prenant pour un travers d'esprit ce qui n'est qu'un travers d'opinion, ou pour un défaut de caractère ce qui n'est qu'un défaut d'humeur, en jugeant un homme d'après un propos, une vie d'après un fait, une aine d'après un mouvement, quand tout cela est irrégulier, on fait beaucoup de mal et beaucoup d'injustices.
Pour dire du mal d'un homme illustre, il faut attendre qu'il en ait fait.
S'il est pardonnable de juger les vivants avec son humeur, il n'est permis de juger les morts qu'avec sa raison, devenus immortels, ils ne peuvent plus être mesurés que par une règle immortelle, celle de la justice.
Le ciel punit souvent les fautes des gens de bien dans leur mémoire, en la livrant à la calomnie.
Dire d'un homme vain et bavard : c'est un bon père de famille, un bon voisin, un hôte affectueux, c'est le juger avec son âme. Dire, au contraire, du père de famille homme de bien, du voisin officieux et du maître de maison hospitalier, qu'il est bavard, c'est le juger avec son esprit; c'est oublier le visage pour la verrue, et le plan pour le point.
Attribuer à un galant homme le mérite qu'il n'a pas, c'est méconnaître celui qu'il a.
Repos aux bons! paix aux tranquilles !
xcn.
Braver toujours les bienséances est d'une âme abjecte ou corrompue ; en être esclave dans toutes les occasions est d'une âme petite. Le devoir et les bienséances ne sont pas toujours d'accord.
xcm.
La déférence pour l'âge, le mérite et la dignité, est une partie du devoir; pour les égaux, les étrangers et