XXIX
« J'ai faim, j'ai froid, donnez. » Il y a là matière à une bonne œuvre, mais non à un bon ouvrage.
Il ne suffit pas pour écrire d'attirer l'attention et de la retenir; il faut encore la satisfaire.
Le talent a-t-il donc besoin de passions? Oui, de beaucoup de passions réprimées.
cxxxn, Lasciva est nobis pagina, vita proba; ce n'est pas là une excuse. Pagina lasciva importe ; vita proba importe moins.
Il n'est pas nécessaire qu'il y ait de l'amour dans un livre pour nous charmer; mais il est nécessaire qu'il y ait beaucoup de tendresse.
ex XXIV.
Tu seras toujours contente de toi : voilà la récompense que tas arts d'imitation doivent montrer à la vertu. Ce serait lui faire une promesse imprudente et menteuse que de lui dire : Toujours tu seras contente du sort.
Hélas! il faut, pour plaire aux peuples corrompus, leur peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes, à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires , sont avides d'excès dans leur implacable faim. C'est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à l'espérance du calme, à tous les grands mouvements qu'apportent de longues et périlleuses navigations, ne goûtent plus le repos de la teire, et demandent sans cesse la mer et ses écueils, l'orage et ses horreurs.
Peignez au moins, dans les passions exclusives et dominantes, le cri de la nature qu'elles tourmentent, et l'effort de l'âme qu'elles épuisent.
cxxxvn.
Il n'y a pas eu un seul siècle littéraire dont le goût dominant ne fût malade. Le succès des auteurs excellents consiste à rendre agréable à des goûts malades des ouvrages sains.
cxxxvm.
Un goût sûr est celui qui sait distinguer la matière de la forme, et séparer les vices de la forme de l'excellence du fond, les vices du fond de l'excellence de la
forme.
Dans toutes les sortes d'ouvrages de goût et de génie, la forme est la partie essentielle, et le fond n'est qu'un accessoire.
Les choses littéraires sont du domaine intellectuel; en parler avec les passions de celui-ci est contraire à la convenance, aux proportions, au bon esprit et au bon
sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules; ils écrivent sur les mots comme il n'est permis d'écrire que sur les mœurs. Il faut traiter les choses de l'esprit avec l'esprit, et non avec le sang, la bile, les humeurs.
Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument, elle n'est plus littéraire.