‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 122 sur 216 · VIL ORGUEIL · texte numérisé non relu

VIL ORGUEIL

565. — Un héritage m'échoit à point nommé; je me trouve riche au moment que je souhaite de l'être. Par malheur, ma fortune est dans l'industrie. Je suis forcé d'y veiller assidûment, et, ne pouvant la réaliser, je me laisse aller au désir de l'accroître. Tout va fort bien pendant quelque temps. L'argent m'arrive par cent canaux. J'ai maison de ville et de campagne, chevaux^ voitures, laquais, grande table et gens de lettres.

Ai-je trouvé le bonheur? Non , j'ai gagné la fièvre. Je suis le premier manufacturier de mon département; il faut que je devienne le premier industriel et le premier argentier de France. Je veux qu'un jour, bientôt, mes navires couvrent les mers. Un de mes hommes m'a composé une bibliothèque magnifique , où je n'entre jamais; un de mes artistes a fait dans ma maison de campagne des embellissements que je ne vais point voir; deux de mes journaux, d'accord avec mon préfet, m'offrent la députation, et je ne veux point l'accepter. Les plus célèbres chanteurs viennent dans mes salons. Pendant qu'ils chantent, je cause dans un coin de quelque affaire , avec d'autres artistes non moins ingénieux que ceux qui courent après la gloire , car ils courent après l'argent.

Ce n'est point l'argent néanmoins qui m'enfièvre ainsi, c'est l'ivresse de la domination. Au milieu de mes richesses, je mène une vie d'anachorète. Je dors moins qu'un chartreux et d'un sommeil moins paisible ; je ne sais ni ce que je mange, ni comment je m'habille; je n'appartiens ni à mes amis, ni à ma famille, ni à moi-même, ni à Dieu : j'appartiens aux affaires et aux gens d'affaires, et je cherche le moyen de culbuter mes rivaux. Devenir le plus puissant des capitaHstes, tel est mon rêve.

Vanité des vanités, tout n'est que vanité dans les soucis que l'homme se donne pour son bonheur, parce qu'il place son bonheur dans la satisfaction de ses sens ou de son orgueil, qui ne seront jamais satisfaits! (18, p. 346.)

566. — Pour l'homme de lettres, il y a une terreur qui dépasse tout ce que peut lui faire éprouver l'appréhension des plus grandes infortunes : c'est la crainte d'être sifflé. Et cependant donnez-lui à choisir du sifflet ou du silence, il demandera d'être sifflé. (39, p. 69.)

567. — L'homme n'est pas fait pour l'encens. Si peu qu'il en respire, sa raison l'abandonne; il tombe dans l'ivresse, au-dessous du viveur brutal qui s'éloigne en chancelant du théâtre de ses orgies. (18, p. 339.)

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