IV. LE PROGRES
595. — Qu'est-ce que le progrès? Il n'y en a pas dans l'humanité. C'est un mot tout à fait vide de sens, à l'usage des gens qui parlent pour ne rien dire, et plus encore de ceux qui ne parlent que pour cacher leurs desseins.
Il y a dans la vie de l'humanité , comme dans la vie de l'hommCj des phases différentes, qui tout à la fois la modifient à l'extérieur et la laissent au fond telle qu'elle est. Tentée de différentes passions, c'est le changement; astreinte aux mêmes besoins , soumise aux mêmes devoirs, c'est la slabiUté. A travers ces phases diverses, tantôt heureuse , tantôt malheureuse , suivant qu'elle obéit à ses devoirs ou cède à ses passions , elle marche vers la mort.
Le progrès est le même pour l'humanité et pour l'homme, et ne consiste qu'en un seul point, qui est de s'affermir dans le bien, ou d'y revenir. Tout ce qu'une société fait pour son bien-être , pour sa splendeur politique , tout ce qu'elle gagne en force, en éclat, en civilisation scientifique, militaire, industrielle, ne signifie rien et n'est pas un progrès. Un homme qui , à vingt ans, aurait été ignorant, faible et pauvre, mais pieux et bon, et qui, à quarante ans, serait devenu savant, puissant et riche, mais en même temps incrédule et pervers, aurait-il fait un progrès? Point du tout. lise trouverait en réalité plus faible, plus ignorant, moins
heureux qu'au temps de sa jeunesse. Le progrès pour lui serait de revenir, de se rajeunir en reprenant sa vertu première aux dépens de toute sa fortune, au mépris de toute sa science, s'il le fallait. Cette conversion qui rajeunit l'homme, est aussi le seul rajeunissement possible de la société. (19, p. 311.)
596. — Que voulez-vous ôter, que voulez-vous ajouter à l'œuvre de Dieu? Nous sommes perdus de systèmes, d'accommodements, de combinaisons, de compromis de toutes sortes; nous avons vu le fond de la sagesse humaine; nous avons reconnu, à la double épreuve de la raison et du cœur, le point faible de toutes les théories. Nous avons rencontré le doute sur les lèvres de tous les docteurs ; il nous faut une doctrine qui croie en ellemême et qui s'affirme de la part de Dieu jusqu'à braver non-seulement notre examen, mais nos railleries, mais nos menaces, mais nos fureurs, et qui nous dise : Venez à moi , je suis la vérité ; je suis immortelle , venez à moi, si vous voulez vivre! (10, p. 430.)
597. — On nous reproche d'être les admirateurs du passé et de lutter obstinément contre l'esprit moderne. Si l'esprit moderne consiste à regarder sans effroi tant de signes de décomposition morale qui éclatent tous les jours , et à n'en attendre le remède que du progrès des arts, des sciences, de la littérature ou de la police, non assurément, nous ne sommes pas à la hauteur du progrès moderne; qu'on nous fasse envisager un autre avenir, et nous louerons moins le passé. (13, p. 3.)
598. — Si le christianisme des siècles barbares ne peut plus convenir, pourquoi celui que nous adoptons aujourd'hui nous conviendrait -il demain? Pourquoi conviendrait-il aux Allemands^ aux Italiens, aux Espagnols? Pourquoi le christianisme des riches serait -il celui des pauvres? Il faudra donc un christianisme pour chaque siècle, pour chaque pays, pour chaque in-
dividu, pour chaque jour? La belle invention! Ce christianisme progressif, c'est tout bonnement le protestantisme. (36, p. 163.)