‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 158 sur 216 · VIII. DE LA MODERATION · texte numérisé non relu

VIII. DE LA MODERATION

727. — La modération se compose de bon sens et d'humihté. L'attitude de la modération ne donne poiut ces qualités rares. Plus un esprit est naturellement modéré, moins il parle de sa modération. Celui qui l'est tout à fait, s'en tait tout à fait, comme le sincère

delà sincérité, et le brave du courage. Au contraire, ceux qui n'ont qu\ine prétention d'être modérés, jettent sans cesse leur modération à la tête des gens; et surtout ils en assomment quiconque , dans leur propre parti, ne se range pas en tout à leur sentiment sur toute chose.

Cependant, il faut bien justifier cette belle montre de modération, et l'on est modéré en effet; mais envers qui? envers les adversaires directs et les ennemis de nature. On va loin , plus loin qu'il ne faut , en paroles gracieuses, en concessions, en silences obligeants. Les intentions sont excellentes. On se dit qu'à l'égard de tout adversaire, la vraie conduite chrétienne est de chercher les points qui rapprochent, dût-on passer un peu légèrement sur ceux qui divisent, et que la faiblesse de la charité est préférable à la rigueur de la vérité.

Soit! Ces mesures sont difficiles à déterminer; laissons-les à la conscience de chacun, et faisons tous pour le mieux, en priant Dieu d'être clément aux sévères et aux charitables.

Néanmoins , dans un journal religieux , la modération qui va jusqu'à l'éloge de l'ennemi, jusqu'au silence sur ses œuvres , est de deux manières un abus.

Tout chrétien peut prier en secret pour les plus grands pécheurs; aucun chrétien n'a le droit de leur remettre en public leurs plus grands péchés. Bourdaloue soutient que nous sommes tous obligés « comme les prêtres de prendre les intérêts de Dieu , de combattre les ennemis de sa gloire. » « La prudence qui décline ce devoir, dit -il, ou qui le remplit mal, est une prudence réprouvée. » Il ne veut pas qu'on se taise.

C'est « donner aux ennemis de Dieu , à l'impiété , au vice , tout l'avantage qu'ils demandent. Avec cela le libertinage ne manquera pas de prendre racine, il saura se fortifier et s'étendre. » Sur cette objection que le zèle trouble la paix, il répond: (( Qu'il la trouble!

Il y a une paix qu'il faut troubler. » A ceux qui font valoir les avantages de la discrétion : « Tant de discrétion qu'il vous plaira, pourvu que la cause de Dieu ne succombe pas. » Il est une discrétion, une prudence que saint Paul met parmi les œuvres de la chair, sapienlia carnis inimica est Deo.

Le métier de journaliste chrétien, en le réduisant au plus bas, c'est tout au moins un métier de sentinelle. Le devoir de la sentinelle va quelquefois jusqu'à faire feu , elle va tout au moins à examiner ce qui se passe et en rendre fidèle compte. Nous sommes l'œil et l'oreille du camp, placés pour signaler aux chefs les partis qui rodent dans la plaine, pour tirer sur ceux qui insultent les murs. (10, p. 363.)

728. — Combien, depuis vingt ans, n'avons -nous pas vu de catholiques qui ont amèrement condamné toute action, toute parole, non-seulement des laïques, mais de nos prêtres, de nos évêques et du Souverain- Pontife lui-même; qui n'ont vu que des imprudences, des témérités, des choses dites et faites à contretemps, dans toutes ces discussions, dans toutes ces œuvres, dans toutes ces décisions qui ont successivement servi de texte aux déclamations emportées des représentants de (( l'esprit moderne, » et qui sont aujourd'hui la gloire et la force de la religion? Aucun acte religieux, depuis les réclamations épiscopales pour la liberté d'enseignement jusqu'à la déliiiition du dogme de l'Immaculée Conception, n'a passé sans déchaîner des torrents d'injures et de blasphèmes. A chaque fois, nos timides ont dit : En effet! pourquoi ceci? Pourquoi cela? Pourquoi soutenir celte question? Pourquoi entreprendre cette chose? Pourquoi jeter ce défi à l'esprit moderne, à l'esprit humain? Gomme si le clergé, le Souverain-Pontife, l'Église, en un mot, n'était pas aussi bien l'esprit humain , ne le connaissait pas davantage, ne savait pas mieux ce qu'il demande, et quels sont ses besoins et ses penchants véritables.

que tous les barbouillons de journal et tous les oracles d'académie !

Mais rien n'éclaire ces timides, rien ne les rassure : après que tout a réussi, et quand tout marche, ils s'épouvantent même du succès; ils l'avaient déclaré impossible, ils le proclament dangereux. Leurs yeux se ferment au miracle de cette assistance divine, qui par toutes les voies et par tous les moyens, jusque par la voie de l'erreur, jusque par le moyen de l'obstacle, a couronné les bonnes volontés et confondu les volontés hostiles. (10, p. 387.)

729. — On nous a dit avec saint François de Sales : Ci On prend plus de mouches avec une cueillerée de miel qu'avec un tonneau de vinaigre. y> Ceux qui nous avertissaient ainsi avaient entrepris de réconcilier la raison et la foi, de toucher les incroyants, de traiter avec douceur les esprits égarés. Ils fuyaient par-dessus tout les thèses impopulaires; ils n'auraient pas défendu la sainte Inquisition , ni la possibilité des miracles. On coulait même sur la liberté d'enseignement. Voilà le miel; qui a vu les mouches? Quel profit a-t-on tiré de tant de ménagements que nous voulons croire douloureux, de tant de condescendances que nous voulons nommer héroïques? On a obtenu quelques éloges, bien chiches, des protestants et des phalanstériens ; mais de cœurs éteints rallumés, mais d'esprits prévenus éclairés , mais de retours et de conversions , mais de mouches prises, enfin, point de nouvelles! On avait beau faire: pour vouloir plaire de tous côtés, on ne parvenait qu'à déplaire partout ; on était trop philosophe pour les catholiques, trop catholique pour les philosophes.

Nous autres, nous amusons beaucoup lesincroyanls; ils nous méprisent, d accord ! Quel crédit voyez-vous (lu'ils vous donnent? Ils vous louent, mais de quoi? de vos silences et de vos reniements. Ce n'est pas la religion que vous leur rendez aimable, ce sont vos per-

sonnes ; et la peur de cesser d'être aimables finit par vous ôter le courage d'être vrais. Il faut l'être pourtant, et vous ne direz point que c'est une mauvaise tactique, quand vous savez que c'est un devoir. (8, p. 570.)

730. — On répétait devant un grand chrétien cette parole de saint François de Sales, dont plusieurs abusent, à savoir « que l'on attire plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre. » Il demanda fort sérieusement : (( Pourquoi attirer les mouches ? ce sont de vilaines bêtes; il faut, au contraire, les chasser. Elles font un bruit importun ; elles ont des piqûres souvent mortelles. Chassez -les, écrasez -les; et du miel de saint François de Sales ne faites pas un festin pour les méchants et un vinaigre pour les bons. » Il ajoutait : « Si vous arrachez l'aiguillon de l'abeille , elle ne donnera plus de miel ; et le miel qui est amassé sera dévoré par les frelons. » (42, iv, p. 192.)

731. — Toute la grâce que nous pouvons faire à la nature humaine, c'est de la reconnaître faible; cette compassion ne peut aller jusqu'à décharger l'homme de ce que Dieu lui commande ou directement , ou par son Église, attendu que Deus imvossïbilia nonjiibet. Nous devons la charité aux hommes , non au diable, non au mal, non à l'erreur, non à l'hérésie, qui tuent la raison, la dignité, le corps et l'âme. La roide vertu des vieux âges n'exigeait pas plus , la vertu de nos jours ne réclame pas moins. Saint Ambroise fermait la porte du temple au grand empereur qui s'était oublié ; en écoutant le pécheur repentant , il versait des larmes de tendresse. La vertu est toujours la même, et notre siècle en a le même besoin que les siècles précédents. Nous avons comme nos pères une âme à sauver. (xi,p. 228.)

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