‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 161 sur 216 · XI. PERSEVERANCE DANS LA LUTTE · texte numérisé non relu

XI. PERSEVERANCE DANS LA LUTTE

740. — Nous n'avons la richesse, la force, la liberté, la vie , nous n'avons rien au monde pour nous seulement. A tout don qui nous est fait, incombe le devoir de protéger dans leur âme et dans leur corps la multitude de nos frères faibles et ignorants. Or la protection due aux faibles est d'établir des lois qui leur facilitent la connaissance de Dieu et la communication de Dieu. Nous serons examinés et jugés là-dessus, et nul chré-

tien ne peut croire qu'au jour où il lui sera demandé compte de ces petits abandonnés avec mépris ou défendus sans constance et sans amour, il se justifiera par la réponse de Gain : Suis- je le gardien de mon frère?

741. — N'avoir pas de système, c'est peut-être le plus faux de tous les systèmes qui peuvent leurrer la raison de l'homme; c'est la raison toute seule qui marche affranchie de la gêne des principes , faisant au jour le jour des choses d'un instant. Il ne faut pas s'entêter, mais il ne faut pas appeler entêtement la persévérance ; il ne faut pas violenter, mais il ne faut pas appeler violence la fermeté; il faut s'accommoder aux temps, aux circonstances, aux hommes , mais il ne faut pas soulfrir que le temps , ni les circonstances , ni les hommes, l'emportent sur la vérité et sur la justice. Le dépositaire du pouvoir doit aux peuples la vérité et la justice avant le repos et la paix, dont elles sont d'ailleurs les bases assurées. La préoccupation constante de ne point entreprendre l'impossible et de faire durer la paix, n'empêche pas toujours de grandes fautes; elle empêche certainement les grandes œuvres, les grandes actions. (16, p. 37.)

742. — L'homme de courage, l'homme de cœur est celui qui brave le péril, qui va au feu des batailles, qui affronte le feu des séditions, qui dompte le feu des tentations , qui méprise tous les dangers , et les provoque tous et les surmonte tous, pour faire son devoir.

L'homnje de cœur craint trois choses ; le jugement des justes, le jugement de sa conscience , le jugement de Dieu.

. L'homme persévérant, assuré de marcher vers le grand et le juste, ne se laisse arrêter par aucun obstacle. Plutôt que de reculer, il se couche aux pieds de l'infranchissable ; il y meurt. Il servira de marchepied à ceux qui viendront ensuite; par un escalier de ca-

davres l'obstacle sera franchi. Ainsi les martyrs s'entassèrent; ils comblèrent les abîmes, et le genre humain put aller à Dieu. (2d , p. 218.)

743. — Prenons soin de confesser la vérité avec plus de fermeté encore que nous ne prolestons contre le mensonge. La sagesse de l'heure qui passe a toujours condamné les esprits qui s'attachent trop au vrai ; mais toujours aussi, et plus particulièrement dans les grands périls, l'esprit de vérité a condamné cette sagesse, détesté son silence, réprouvé ses accommodements. «La vérité ne rougit que d'être cachée, disait TertuUien; c'est le seul déshonneur qu'elle connaisse. » A la racine des maux que nous souffrons, on trouve des vérités humiliées et enfouies; l'erreur y a poussé plus épaisse, comme le gazon sur les tombes. De grands désastres s'annoncent. Si la vérité périt, qui sera sauvé? Les rois perdront l'autorité, les peuples perdront la liberté, tout sera la proie de la force , non de la force qui crée, mais de celle qui détruit. Nous qui sommes chrétiens, n'usons pas du funeste pouvoir de diminuer les vérités ; respectons toute la hauteur de ces phares divins qui bientôt s'élèveront seuls sur le déluge des grandes eaux. (24, p. 7.)

744. — Les nôtres sont ceux qui aiment mieux succomber au pied de leur drapeau sans tache, que de le déguiser misérablement dans l'espoir de l'introduire aux orgies des vainqueurs ; les nôtres estiment qu'il n'y a de cause compromise que celle qui verse le sang, mais qu'il n'y a de cause perdue que celle qui refuse d'en donner, et c'est pourquoi ils veulent bien mourir; les nôtres, voyant combien leurs ennemis sont nombreux, ne renient point la justice et la vérilé, mais vont à la bataille et s'en remettent à Dieu du soin de relever la bannière où ils ont écrit son nom, après qu'ils auront péri pour elle. (6 , p. 578.)

'745. — Il y a certains moments de triste présage où tout succès semble assuré à l'erreur. Elle peut se présenter alors sous n'importe quelle figure , parler n'importe quelle langue, jeter en avant n'importe quelle ■folie; elle peut insulter au bon droit, au bon sens, à l'évidence, mentir et publier qu'elle ment; le pavé lui appartient, et ceux qui marchent à l'encontre n'ont guère que deux ressources ; ou se mettre à l'écart, ou se faire écraser.

Cependant le parti le plus honnête et le plus sûr n'est pas de se taire et de s'enfuir. Pour la vie présente comme pour la vie future, mieux vaut encore affronter l'écrasement. Si la vérité pouvait être vaincue , rien , premièrement, ne serait plus à désirer que d'être vaincu avec elle. Mais la vérité , habituellement outragée, n'est jamais vaincue, et même elle ne subit d'éclipse qu'autant que ceux à qui elle s'est révélée le veulent bien. Dieu lui a donné pour force ici-bas l'hommage et la confession des cœurs fidèles. C'est peu de chose aux yeux du monde : avec cela néanmoins elle a dompté le monde.

Confessons -la seulement. Rien n'est si haut que la conscience chrétienne. Sur ce sommet, dans cette lumière, aucune erreur ne peut complètement voiler la vérité. Il y a des époques et des pays où la vérité s'est trouvée réduite, pour ainsi dire, à un seul défenseur, et ce seul défenseur a été abattu ; mais l'erreur, qui avait passé sur son corps , n'a pu passer sur son tombeau. (15, p. 431.)

746. — La grande dignité delà polémique est la sincérité du langage, et surtout la sincérité de la personne. On combat à visage découvert , on parle avec droiture , on ne donne pas d'entorse aux faits; voilà l'essentiel. Ces -conditions gardées, on est assez digne , et pour peu qu'on ne sache point sortir de son genre , on est d'ordinaire assez heureux. Il n'importe guère qu'on ne le soit pas. (14 , p. 45.)

747.— Les besoins de l'Église sont pressants; les enfants de l'Eglise ne seront ni muets ni timides. Réussirons-nous? Dieu le sait, Dieu seul! Nous réussirons, si Dieu veut pardonner; nous échouerons, s'il veut punir. Quoi qu'il arrive, notre âme est en paix. 11 ne nous a pas ordonné de triompher, mais seulement de combattre jusqu'à la mort. (5, p. 153.)

748. — Si notre voix ne peut pas faire d'un incrédule un croyant, du croyant elle peut faire un apôtre, comme les récits et les beaux exemples de la guerre , comme le son de la trompette font du soldat un guerrier. (5,

749. — - Quelles que soient les préventions de la foule et l'habileté des sophistes, la vérité ne succombe qu'aux mains de ceux qui l'abandonnent. Les vaincus que le temps ne relève jamais , sont ceux qui ont douté de leur cause. (8, p. 391.)

750. — En présence des révolutions et des révolutionnaires, il y a deux espèces de peur, toutes deux très-naturelles : une peur qui résiste et combat , une autre qui s'incline et admire. Nous éprouvons la première. Que*** prenne garde aux conseils de l'autre: c'est celle qui sacrifie aux faux dieux! (8, p. 120.)

751. — Les idées ne succombent que dans la fuite. Périr pour elles, voilà le moyen de les sauver. (7, p. 191.)

752. — Au temps où nous sommes, tout chrétien doit se souvenir que le traître envers la vérité n'est pas seulement celui qui la transgresse par les feintes de son langage, mais celui-là encore qui ne la proclame pas librement. (24, p. 5.)

73 j — Quiconq'ie veut faire triompher parmi les

hommes une idée salutaire et sainte , doit être à l'épreuve du dégoût. Imitons ces missionnaires qui continuent de porter l'Évangile aux sauvages. (6, p. 16.)

754. — Le public se compose de deux sortes de gens devant lesquels il ne faut pas craindre de se répéter : les uns qui oublient vite, les autres qui apprennent difficilement.

Dans la masse des esprits entêtés dans l'injustice, on l'est autant par défaut de connaissances que de dessein formé. Les uns sont sincères, il faut les éclairer; les autres, francs ennemis, parleraient et agiraient comme ils font déjà, lors même qu'ils penseraient autrement et sauraient davantage : il faut les confondre et leur arracher ces lieux communs , unique appui de leur suffisance irritante et ridicule. Ce n'est pas une petite besogne! Mais nous ne sommes au monde que pour cette besogne-là; n'en déclinons pas la fatigue. (6, p. 518.)

755. — Tout ce que la haine de nos adversaires ose contre nous, c'est notre tiédeur, c'est notre timidité, c'est notre lâcheté qui le permet. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons pas , tant que nous ne voudrons pas nous défendre. Ce n'est pas assez de sacrifier sa fortune et son temps aux bonnes œuvres, la charité veut encore que ces œuvres soient protégées; il faut savoir étendre sur elles l'égide de ces lois par qui vivent et se développent toutes les entreprises particulières. Pour venir à bout des difficultés, il faut fatiguer le ciel et la terre. Ce n'est pas mettre dans le bien la vigilance et le courage que Dieu exige, si l'on ne sait pas le maintenir énergiquement contre les haines odieuses qu'il ne manque jamais de soulever.

Vous êtes citoyen comme vous êtes chrétien , et c'est là une force dont il convient d'user. Il faut traîner le méchant avec saloi devant les tribunaux, devantl'opinion des honnêtes gens, pour qu'il y subisse une flétrissure. Sous prétexte de douceur, vous aurez reculé devant la

crainte ; sous prétexte de charité, vous aurez failli à la véritable charité; vous aurez découragé d'autres dévouements, enhardi d'autres excès, paralysé d'autres courages. (5, p. 232.)

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