II. REGIME PARLEMENTAIRE
764. — Nous n'espérons rien de la tribune, rien de la presse. Nous croyons que ces institutions ne sont pas des garanties, et ne peuvent avoir elles-mêmes aucune garantie. Il est de leur essence de se détruire par leur propre action. Elles peuvent emporter, lorsqu'elles sont libres, trône, autel, principes, même les principes de 89 , mais non pas se sauver des ténèbres qu'elles produisent et des passions qu'elles enfantent. (10, p. 416.)
765. — lo Les députés parlent, les sténographes écrivent, les journalistes seuls sont écoutés. Il y a dans la tribune des rédacteurs en chef, vingt ou trente inconnus , pleins d'audace et de passion , et en fait parfaitement irresponsables , qui font pour toute la France ce que l'on appelle « le grand jour de la publicité. » C'est mon premier grief contre le régime parlementaire.
2° Le iK grand jour de la tribune » est par lui-même essentiellement faux. Tout le monde y parle ; personne n'y parle franchement. Est-ce manque de gens de bien suffisamment intelligents pour comprendre la vérité , suffisamment forts et hardis pour la dire? Pas tout à fait ; on est d'un parti, il faut en être; telle est la loi des enceintes parlementaires. Or ce parti a ses plans, que l'on doit suivre, et dans les occasions importantes la simple vérité nuirait au but que cherchent les partis.
Pour que la vérité fût dite une fois , il faudrait un homme arrivé de la veille , inconnu , sans engagements d'aucune sorte ; mais celui - là parlerait une langue étrangère , et il tomberait au milieu des huées avant la moitié de son discours.
3° La théorie du gouvernement parlementaire est séduisante : des représentants librement nommés pour discuter les affaires d'un pays qui connaît ses affaires ; une tribune pour tout dire ; des journaux pour tout répéter; la lumière partout , la liberté et la surveillance partout. Gela semble si beau, si parfait, si juste, que l'opinion met en doute la raison de quiconque veut élever une objection contre le régime parlementaire.
Ap Comme tous les autres , le régime parlementaire livre le monde à gouverner à un petit nombre d'individus privilégiés du talent, de la richesse, de l'intrigue, même de la naissance.
Il ouvre la lice à tous les intérêts particuliers. Aucune cour n'est plus féconde en brigues; nulle part le favoritisme n'est plus puissant , l'omnipotence plus insolente. On y voit les faquins en fortune , le mérite dans la disgrâce, les services méconnus, le trésor saccagé, la vérité haïe.
Ce régime est admirable par la fécondité et la variété de ses péripéties. Depuis les questions de cabinet jusqu'aux questions de vie et de mort pour la société , il fait parcourir au public une échelle d'émotions vives, où personne n'a le temps de s'ennuyer.
5° Les délibérations parlementaires sont plutôt des combats que des discussions , plutôt des surprises que des combats. Les orateurs ne sont pas des conseillers qui donnent leur avis , s'occupant seulement de ce qu'il y a de plus sage à faire , et de plus favorable à la chose publique. Ce sont des avocats qui plaident leur cause , je dirai presque des chefs de bande qui cherchent à vaincre ou à surprendre l'ennemi, pour faire leurs propres atfaires et celles de leurs gens.
Avant le débat , ils savent ce qu'ils penseront après le
débat; ils ont leur but arrêté, ils font leur plan de campagne. Tel dira ceci, tel dira cela; Paul attaquera de ce côté , Jean de cet autre ; on fera tel avantage aux alliés; à ceux-ci plus, à ceux-là moins. On sait qu'on aura tant de voix de la droite , tant de la gauche , tant du centre : le reste à la fortune ! Tout est prévu. L'entreprise durera quatre jours. Il y a une batterie qu'on démasquera ou qui restera muette suivant l'occurrence. Si c'est le premier ministre qui parle , Guillaume répondra; si c'est un autre, il suffira de Jacques. Si Toccasion ne se présente pas de dire certaine chose , on se fera attaquer par un indifférent ou un faux frère , qui donnera sujet de répondre. Mille autres ruses sont en jeu.
60 II y aura des partis , et des partis furieux , aussi longtemps qu'il y aura des gens aux places et qui voudront les garder, des gens sans places et qui voudront en avoir.
Les partis révolutionnaires ont deux moyens infaillibles de triompher. Le premier consiste dans les inévitables divisions de la majorité ; le second dans l'action des sociétés secrètes, toujours entretenues, toujours soutenues par la tribune et par la presse, et qui conspirent à ciel ouvert et presque légalement.
70 « La république, dit-on, est seule possible; la monarchie de la gloire est tombée en 1814 ; celle de la tradition en 1830; et celle des intérêts, en 1848. » Ceci ne prouve rien contre la simple monarchie. Ni l'établissement impérial , ni la monarchie selon la Charte, si improprement nommée Restauration , ni la royauté de juillet , n'étaient la monarchie. Il n'y eut là que trois formes du régime parlementaire ou républicain. Toutes trois ont fini de la fin naturelle des républiques; et de ces trois chutes il ne résulte que l'impossibilité bien constatée d'édifier un pouvoir durable sur des bases révolutionnaires.
8° D'où vient la fortune du régime parlementaire? Ses patrons sont la présomption , l'envie et l'orgueil.
Dans les temps ordinaires, c'est le triomphe de la médiocrité ; en tout temps, c'est l'espérance de la révolte. C'est la voie large ouverte à toutes les ambitions sans génie, à tous les génies sans vertu, à toutes les vanités sans vergogne , à toutes les convoitises sans frein. C'est la puissance , la gloire, la richesse , la royauté promises pour un peu d'adresse et de persévérance à tous les affamés qui peuvent remuer le pied, la langue ou la plume.
9» Avec le régime parlementaire , plus de naissance , plus de rang , plus de talent , plus de services , plus rien qui puisse désespérer la noble ardeur des faquins, des forbans , des enfants trouvés et des sots. Tout au contraire , après le mérite suprême d'avoir fait le mal d'une certaine façon , et l'avantage d'être connu par de mauvaises œuvres, il n'y a pas, devant les électeurs, de mérite plus précieux que de n'avoir rien fait.
Et non-seulement l'inutilité, l'incapacité , l'improbité même n'ont rien à craindre du talent , de l'intelliG^ence , de la gloire; mais par le moyen du suffrage électoral, surtout du suffrage universel , elles ont encore et souvent le plaisir exquis de les humilier et de leur êlre préférées. (9, p. 96.)