‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 171 sur 216 · IX. AUTORITE · texte numérisé non relu

IX. AUTORITE

780. — La liberté sans l'autorité est aussi impossible que l'autorité sans la liberté; l'une et l'autre naissent dans l'ordre qui met chaque chose et chaque individu à sa place , et Dieu au sommet de tout. (24 , p. 62.)

781. — L'espèce humaine a besoin de l'autorité comme elle a besoin de vêtement : elle est moins mal à l'aise un peu trop chargée que toute nue. Après avoir été quelque temps aux intempéries de l'air et aux morsures des insectes, l'homme le plus fier implorerait à genoux la grâce de pouvoir s'habiller même d'une camisole de force , et s'en emparerait par violence au péril de sa vie, s'il n'avait pas d'autre moyen. Voilà la nature, voilà le fait contre lequel ne prévau-

dront jamais les progrès de l'esprit humain , ni les progrès de la sottise humaine; et les gens qui s'escriment et se répandent en écritures pour prouver le contraire, sont tout à fait dépourvus de sens, s'ils ont pu se le persuader. S'ils le disent sans le croire , ils sont tout à fait pervers. (9, p. 567.)

782. — Le pays s'arrangera toujours mieux de trop de pouvoir que de trop de liberté. Nous sommes de ceux qui ne demandent point à gouverner, et qui tolèrent qu'on les gouverne. Nous savons qu'un gouvernement ne se trompe pas toutes les fois qu'on serait tenté de le croire. Nous savons enfin qu'un gouvernement peut se tromper; et nous souffrons patiemment qu'il se trompe, tant qu'il ne fait rien de systématique dans le faux et d'irréparable. (9, p. 524,)

783. — Les révolutions prétendent en vain abroger toutes les lois; il y en a une qu'elles ne peuvent détruire : c'est la loi qui soumet les peuples à l'obéissance. Quoi que fasse le peuple, il obéit toujours à un petit nombre de maîtres, et ce petit nombre laimême obéit à un seul. La révolte éternelle contre cette loi est condamnée à une impuissance éternelle. Le peuple est un troupeau; et tout ce qu'il peut faire est de chaniT^er la houlette du bercer contre la dent des loups. Sa liberté religieuse consiste à quitter Dieu pour Baal, à sacrifier des victimes humaines au lieu d'offrir des fruits et des animaux ; à déchirer le symbole des Apôtres pour prendre et confesser celui de Mahomet, de Luther, de Henri YIII, de Voltaire ou de Proudhon. Sa liberté politique consiste à passer du pouvoir à l'anarchie, de l'anarchie au despotism.e, et à se battre dans ces deux servitudes dégradantes , jusqu'à ce qu'il y expire, ou que la miséricorde divine, touchée de ses misères, daigne lui rendre l'amour de la loi véritable, et lui donner un juge et un pasteur.

784. — Dieu n'a rien plus soigneusement enseigné à l'homme que le respect de l'autorité. Adam, ouvrant les yeux, voit d'abord son maître. Eve, aussitôt qu'appelée à la vie, reçoit le commandemerit d'obéir à Adam, et ce n'est pas une punition, puisqu'elle est encore innocente. C'est pourquoi nous voyons dans le Décalogue qu'après avoir dit : (( Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui, » Dieu ajoute aussitôt: (( Honore ton père et ta m.ère. » Ce précepte est comme une suite de l'obéissance qu'il faut rendre à Dieu, qui est le vrai père.

L'autorité politique, forme agrandie de l'autorité paternelle, n'est pas établie avec moins de soin. «Le prince, dit saint Paul, est ministre de Dieu pour le bien. » Avant saint Paul, le trône royal était considéré comme le trône de Dieu même ; on lit dans la sainte Ecriture : a Salomon s'assit sur le trône du Seigneur. » Bossuet, qui nous fournit ces interprétations, ajoute: (( Et afin qu'on ne croie pas que cela soit particulier aux Israélites, d'avoir des rois établis de Dieu, voici ce que dit l'Ecclésiastique : Dieu donne à chaque peuple son gouverneur. )>

Bossuet donne certainement une part assez large à l'autorité. Il déclare qu'elle est absolue , et il pose comme un des caractères essentiels de l'esprit du christianisme de faire respecter les rois avec une espèce de religion, que Tertullien appelle la religion de la seconde majesté. Mais aussitôt, décrivant de quelle manière cette autorité absolue doit s'exercer, il y met des limites sur lesquelles n'ont pas assez réfléchi ceux qui l'accusent d'être un docteur du despotisme. « Les rois, dit-il, doivent trembler en se servant de la puissance que Dieu leur donne, et songer combien est horrible le sacrilège d'employer au mal une puissance qui vient de Dieu. Quelle profanation et quelle audace aux rois injustes de s'asseoir dans le trône de Dieu pour donner des arrêts contre ses lois ! Saint Grégoire de Nazianze parle ainsi aux empereurs : Respectez

votre pourpre, reconnaissez le grand mystère de Dieu dans vos personnes ; il gouverne par lui-même les choses célestes ; il partage celles de la terre avec vous. Soyez donc des dieux à vos sujets. C'est-à-dire : Gouvernez comme Dieu gouverne, d'une manière noble, désintéressée, bienfaisante, en un mot, divine. ))

D'un bout à l'autre, le livre de Bossuet, ce prétendu code du despotisme, n'est que le code des devoirs de la royauté. Plût à Dieu que les souverains le lussent sans cesse ! Ils y verraient que la royauté est une institution créée par la Providence pour le seul bien des peuples. (( Le prince n'est pas né pour lui-même, mais pour le bien public. )) (12, p. 200.)

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