‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 182 sur 216 · XIX. LA PRESSE · texte numérisé non relu

XIX. LA PRESSE

842. — Je connais la presse. S'il s'agissait d'en faire présent au monde, j'hésiterais sans doute, et vraisemialablement je m'abstiendrais. (M, p. 30.)

843. — Une trop large liberté d'écrire est fatale au pays, destructive de l'ordre, corruptrice des bonnes mœurs et du bon sens, et elle se change en oppression véritable pour le plus grand nombre des citoyens. La société n'a rien à perdre à ce que les méchants se taisent ou à ce qu'ils tremblent. Elle y peut gagner, au contraire, et eux aussi; car ils ne sauraient faire de métier plus déshonorant, plus funeste aux autres et à eux - mêmes. Le Pouvoir peut et doit interdire cet

abominable système de diffamation par la plume et par le crayon , qui ne laisse place à aucune défense , et auquel aucune vérité ne résiste.

Agir ainsi, ce n'est pas seulement protéger les institutions, les corps constitués et les personnes publiques; c'est protéger encore la presse. (9, p. 518.)

844. — L'autorité, la religion, la morale, l'art, la langue , la politesse des mœurs ne peuvent avoir un ennemi plus redoutable que la presse complètement libre ou complètement asservie. (41, p. 31.)

845. — La presse vit de toutes les mauvaises institutions et de toutes les mauvaises passions, et les fait vivre. Délivrée de tout frein, elle devient bientôt de toutes les mauvaises institutions la plus mauvaise , de toutes les mauvaises passions la pire. C'est elle qui corrompt les masses. Quelles craintes n'inspire-t-elle pas , et quelles craintes n'a - t - elle pas justifiées?

Il y a une quantité de choses si naturellement bonnes et respectables , que les trois quarts des hommes ne songeraient jamais à les haïr; il faut qu'une voix scélérate donne l'exemple de les insulter tout haut, après les avoir perfidement calomniées.

Ce n'est pas notre faute si la pleine liberté de la presse et la pleine liberté de l'Église ne peuvent pas avoir chacune leur côté de la rue. Obligé de choisir, nous choisissons la liberté de l'Eglise.

Il y aura moins de mauvais journaux, ceux qui resteront seront moins mauvais. Ils seront sans doute un peu gênés , mais aucune vérité n'en souffrira , et tout le monde s'en trouvera bien. (10, p. 131.)

846. — Le poignard le plus aigu, le poison le plus actif et le plus durable, c'est la plume dans les mains sales. Avec cela on gâte un peuple, on gâte un siècle. Il s'écrit aujourd'hui des choses qui lèveront longtemps en semence de crimes. (22, p. 135.)

847. — Les charmants mauvais livres sont la pire chose qui soit au monde. (9, p. 278.)

848. — En quoi importe-t-il au bonheur de la France et au progrès de l'humanité que M. Sue vende ses livres, et M. Clésinger ses baechantes? Que tant de peintres, de lithographes, de graveurs, de mouleurs étalent aux vitres tant de déshabillés ? que le corps des ballets soit si nombreux et si bien entretenu? Quelle nécessité y a-t-il que Paris renferme plus d'écrivains, et produise plus d'articles et de feuilletons à lui seul que la France et le monde entier n'en veulent lire et n'en peuvent lire? Aucun de ces pauvres auteurs ne pourrait désormais écrire , que ce serait la moindre des pertes assurément ; on les verrait s'adonner à quelque industrie honnête, que ce ne serait pas une calamité publique. (7, p. 415.)

Ce n'est pas quand le vaisseau doit soutenir tout à la fois la tempête et la guerre , que les passagers peuvent et doivent prêter l'oreille aux conteurs. (7, p. 416.)

849. — Le théâtre et le livre n'ont produit avec succès, depuis quinze ans, que des types immondes ou infâmes. Pour obtenir la palme , ce n'est pas assez de descendre plus avant dans le mal , il faut descendre plus avant dans l'ordure. Le talent, même lorsqu'il se dégrade , a encore des scrupules qui nuisent à sa fortune ; mais quand le style est abject comme la pensée, on rassemble et on enlève cent mille lecteurs. Voilà plusieurs années déjà que les classes instruites ont laissé les romans didactiques contre la famille, contre la religion , contre le mariage : ce régal est devenu trop fade. Les classes instruites mordent aux feuilletons d'à présent, qui sont la pratique hideuse des moeurs dont ces livres étaient la théorie. Elles ne peuvent s'assouvir; il en faut toujours. Toujours de l'adultère, toujours des meurtres, toujours de l'argot, toujours cette indescriptible fange. (6, p. 501.)

850. — On est écrivain pour vivre. Il ne s'agit plus de réfléchir, de méditer, de corriger ; il s'agit de charger une feuille volante. L'écrivain fait sa page quotidienne pour gagner son pain quotidien. L'invention des journaux a créé encore cette misère.

Le plaisir d'écrire, c'était de vivre avec une pensée, de la mûrir, de la vêtir, de la faire forte et belle. Nous n'en sommes plus là. Une idée vient. Est -elle creuse, est - elle féconde : peu importe. On la tire ou on la rogne à la taille d'un article : on la jette sur la feuille volante. L'idée qui se refuse est prise de force, accommodée de force et clouée sur la feuille volante. Il faut couvrir et vendre la feuille ; il faut vivre. { 20 , p. 455.)

851. — En toute chose le mal est aisé ; il a des attraits par lui-même. La littérature du mal se fabrique plus vite, s'écoule mieux. (20, p. 457.)

852. — La presse n'a pas besoin d'être honorée pour être puissante; jamais son action n'est aussi forte que quand elle le mérite moins. Ce n'est pas par la hauteur des doctrines ni par le talent des écrivains que les journaux deviennent populaires; c'est, au contraire, par la vulgarité , et même par la bassesse des opinions et du style. (14, p. 129.)

853. — Le journalisme est une institution démocratique par excellence. (14, p. 131.)

854. — On invente la presse pour servir d'organe à l'opinion ; c'est une institution qu'on environne de mille sûretés, comme une propriété du public, plus sacrée cent fois que la source où chacun vient boire, et le champ qui nourrit chacun. Mais voilà que l'institution devient le monopole de quelques individus assez mal famés pour la plupart , ou tout à fait inconnus; ils s'établissent en permanence redresseurs de torts , et sous

ce beau titre ils sont en général les plus effrontés pillards , les plus violents despotes , les plus subtils et audacieux calomniateurs qu'il y ait dans toute la nation. Ils répliquent indéfiniment, ne sont obligés de rien prouver, répondent noir quand vous leur avez dit blanc , et vous soutiennent en face que vous leur avez dit noir, suppriment ce que vous leur objectez de plus décisif, se moquent de tout jugement, ou plutôt jugent eux-mêmes , sans appel ni cassation. (39, p. 104.)

855. — Dans tous les journaux, mais surtout dans les journaux démocrates, règne une orthodoxie à la fois très-variable et très -jalouse, qui rature, taille, coupe tout ce qui s'éloigne des plans du maître de l'endroit. Ce maître, ce rédacteur ou ce directeur, qui n'est pas toujours un écrivain, trône en véritable pape, ou plutôt en véritable autocrate; car le Pape se borne à maintenir la doctrine , tandis que l'autocrate la crée ou la modifie sous l'inspiration de ses caprices ou de ses intérêts. Non-seulement il faut se conformer à sa pensée générale, mais encore il faut obéir à sa pensée du moment, et même à son goût particulier, en morale et en littérature comme en politique. Défense d'aimer ce qu'il n'aime pas, défense de n'aimer pas ce qu'il aime, hommes et choses.

Un rédacteur en chef se convertit au socialisme, toute la rédaction se convertit en même temps. Il soutient la liberté illimitée de penser et d'écrire , ses ouvriers la soutiennent comme lui. (9, p. 341.)

856. — On voulait prévenir les complaisances de la censure pour les auteurs dramatiques. On a fait toucher au doigt l'impuissance des censeurs, honnêtes gens sans doute, mais enfin très -petits, très -minces employés, manquant de lumières quand la bonne volonté ne leur manque pas, manquant d'autorité, lors même qu'ils auraient bonne volonté et lumières , on pourrait dire aussi manquant de courage contre le courroux des au-

teurs. Ils ferment les yeux, ils se contentent de sarcler ce que le manuscrit peut renfermer d'impiétés et de sacrilèges envers les majestés de l'État, princes , ministres, chefs de bureau, commissaires de police, gendarmes. Dans une pièce où l'on dit de Mazarin, ce damné ministre, ils effacent le blasphème, mettent ce damné cardinal, et s'en vont, bien avec leur conscience, bien avec l'auteur, bien avec le gouvernement, jouir aux premières loges du succès de leur correction . Partout, l'intelligence et le respect des choses sacrées ont fait la gloire et la splendeur de l'art. Quant aux auteurs qui croient avoir besoin de la profanation et du sacrilège pour donner à leurs ouvrages un peu de montant , dès qu'ils sauront que cet élément ne peut plus entrer dans leurs spéculations, ils s'industrieront pour le remplacer par un autre. Ils ont vécu, depuis les lois de septembre, sans outrager les personnes royales, ni les ministres en place ; sans rouvrir les tombeaux à peine fermés pour dévorer ce que la mort y avait laissé de chairs; ne sauraient-ils pas tout aussi bien se passer d'introduire nos saints , nos mystères , notre clergé, nos religieux, tous les objets de notre vénération dans leurs parodies indécentes? (5, p. 56.)

857. — Je n'ai jamais désiré pour la presse une liberté absolue et déréglée. Un temps fut où la presse avait cette liberté-là. Je l'ai combattue, et je le tiens à honneur, sans faire difficulté d'avouer que, même alors à travers tous ses excès , la presse était à la fois moins vile et moins dangereuse qu'aujourd'hui. Je ne crois pas que la liberté absolue de la presse soit indispensable à la liberté absolue d'opinion. Des lois, même dures, des freins, même rigoureux , sont nécessaires. La probité s'y soumet et se fait encore entendre ; la sottise et la sédition seules en sont gênées. Quant à ceux qui ont besoin d'un Journal de la canaille, comme on en publiait sous la république , la société a besoin de ne les pas satisfaire; et d'ailleurs, on peut s'en convaincre.

ils ne sont jamais absolument frustrés. (23, p. 20.)

858. — En fait des libres appréciations de la presse, notre proj^ramme à nous est celui - ci : En matière de religion, on respecterait les vérités de la foi, les livres saints, la hiérarchie. 11 ne serait pas permis, même aux plaisants , de rire des contes de la Bible. On aurait au moins une grande réserve à l'égard des personnes ; la puissance publique interviendrait d'office pour protéger le ministre du culte qui serait publiquement invectivé et diffamé dans les journaux à l'occasion d'un acte, quel qu'il soit, de son ministère , attendu que , s'il a fait une faute, la répression appartient aux lois et non pas aux particuliers. — En matière politique, on s'arrêterait devant les principes constitutifs et devant l'autorité.— Pour tout le reste, opinions, doctrines, écoles, chacun pourrait se permettre , et chacun devrait souffrir la discussion , sous la réserve des lois qui garantissent l'honneur et l'intérêt de chacun. (13, p. 37.)

859. — Autrefois, lorsqu'il existait en France une règle, une protection pour les personnes comme pour les esprits, celui qui avait eu la force ou la faiblesse de faire un livre, avait la consolation de lire au dernier feuillet de son ouvrage une approbation, signée du censeur royal, ou du théologal du diocèse, quelquefois des deux, et il dormait tranquille.

Ce droit de censure est un de ceux que nous regrettons le plus. Nous n'avons aucun-amour pour la liberté d'écrire; nous trouvons que rien n'est moins respectable qu'une société qui ne veut pas être respectée.

A cette funeste abdication, le talent probe et consciencieux, le talent réellement utile perd tout ce que savent y gagner l'intrigue , l'impudence et la médiocrité. Avec la liberté de parler, de discuter, d'écrire, nous avons perdu la science des livres nobles et utiles, la science des gouvernements paisibles et heureux. (28, p. 226, 288, 293.)

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