I. ALGERIE
860. — Je me crois suffisamment autorisé à dire qu'il faut en Algérie , non pas des aventuriers plus ou moins corrompus , mais des familles et des familles chrétiennes; qu'il faut à leur tète des prêtres respectés et sévères, la sévérité étant la sainte douceur de la religion ; qu'il faut à ces villages , qui seront autant de petites républiques , une organisation pour le moins aussi théocratique que militaire, qui leur apprenne à répondre à la guerre sainte des musulmans par la guerre sainte des chrétiens. Il le faut ainsi pour que Dieu bénisse ces établissements , sentinelles de la France et de la foi, avancées, presque perdues sur une terre qui sera longtemps ennemie et infidèle. A ceux qui souriraient d'une constitution faite dans le but d'attirer les bénédictions du Ciel, je dirai , s'ils le veulent, dans un autre langage, que les populations agricoles françaises ont absolument besoin de ces vertus et de ce zèle religieux, afin de n'être découragées ni par le travail, ni par la guerre, ni par l'isolement ; afin de frapper les Arabes de ce respect et de cette admiration, que Dieu leur a laissés, comme une voie ouverte à leur retour, pour tout ce qui est sincère-
ment religieux; afin que des relations brisées par la mauvaise foi et la ruse se renouent par la probité. (3 , p. 450.)
Quand les Arabes de Constantine virent pour la première fois des religieuses , ils furent si étonnés et en même temps frappés d'une telle admiration, que ces pieuses filles auraient pu , si on l'avait permis , convertir toute la province. L'âme humaine est faite à l'image de Dieu : c'est pourquoi rien ne peut assez la dégrader pour que ce qui est vraiment noble et grand ne lui inspire pas aussitôt un profond respect. Une chose est restée à ces peuples malheureux : c'est l'instinct du bon et du beau, l'instinct de la vérité, l'instinct du salut. Par là l'Europe cathohque pourrait les sauver : l'Europe politique et incrédule aimera mieux les anéantir, pour s'établir à leur place. (3 , p. 163.)
861 . — La foi chrétienne et l'expérience de dix-huit siècles ne nous permettent pas de croire qu'il puisse exister jamais un peuple inconvertissable. L'Évangile a régné et régnera sur le monde : tous les peuples l'ont reçu, toutes les passions l'ont subi, toutes les ignorances se sont laissé pénétrer à sa douce lumière. Les musulmans n'ont pas été, sous ce rapport, plus invincibles que les idolâtres du Japon et de la Chine , que les fétichistes et les sauvages de l'Afrique et de l'Océanie, que les philosophes de l'Europe. Tous les jours, à Constantinophe, nos sœurs de Charité apprennent aux musulmans à croire en Jésus- Christ. Je sais que l'erreur des nations est retranchée derrière des remparts autrement forts que celle des individus. L'individu n'est défendu que par ses passions, il est seul, il est libre; pour lui porter la conviction , il suffît d'un homme.
Toute tyrannie en matière de religion est impolitique et impie; mais quand la conquête, déterminée par une raison humaine, est opérée, le meilleur moyen de la justifier, de la rendre plus douce et de la consolider, est de diriger la force de telle sorte qu'elle aide aux con-
quêtes de la religion. Sans dire au vaincu : Crois, ou meurs; ni même, ce qui est moins dur et plus excusable, crois, ou va-fen; sans lui demander en aucune façon l'abandon de son culte, la simple politique du bon sens conseille de lui faciliter tous les moyens d'y renoncer; et quand la religion du vainqueur est la religion chrétienne, c'est-à-dire la vérité divine; quand la religion du vaincu est l'islamisme, c'est-à-dire nu amas de dogmes abrutissants et sauvages , ces efforts que le bon sens conseille , l'humanité les exige. Ouvrir des écoles religieuses, accorder quelques faveurs aux néophytes , combattre dans les mœurs et dans les coutumes ce qui s'oppose le plus à un changement désirable sous tous les rapports : voilà tout ce que j'entends par la force. Je n'en exige pas d'autre secours.
Nos ordres religieux auraient excité, je ne dis pas seulement le respect des Arabes , mais leur admiration et leur enthousiasme, et bientôt leur reconnaissance. De la main des moines ils auraient reçu les bienfaits et les vérités que nos gouverneurs et nos fonctionnaires civils ne sauraient leur faire accepter , et songent encore moins à leur offrir.
En tous cas, c'était une œuvre à tenter, et n'eût -on laissé à la religion que les orphelins , les pauvres , les prisonniers , tous ces misérables seraient devenus autant de voix qui auraient publié dans la langue des vaincus les générosités de la France, les œuvres miséricordieuses de son culte , l'inépuisable charité des ministres de son Dieu.
La première des conditions à remplir pour convertir les hommes , c'est la foi : elle nous a manqué, elle nous manque encore. « Qui êtes-vous, disaient les Arabes à un brave officier, qui m'a confié que son séjour parmi ces barbares l'avait ramené aux idées religieuses; que nous apportez -vous? Quelle est votre religion? Jamais on ne vous voit prier, jeûner^, rendre hommage à Dieu? Quand nous allons à Alger, nous trouvons dans les rues des chrétiennes dont les actions publiques nous font
rougir; nous passons par-dessus vos soldats ivres dans la boue ; vous nous voyez honorer Dieu , et vous ne l'honorez pas. Le dernier d'entre nous n'est pas ébloui des merveilles de Paris qu'on nous a fait voir, et dont nous parlons en nous moquant. Vous vous établissez dans le monde comme des gens qui voudraient y rester toujours. Les musulmans dédaignent vos richesses. Ils savent que l'homme n'est dans la vie qu'en passant et pour en attendre une meilleure ; et ils ne craignent pas de mourir. Vous autres, vous avez peur de la mort. Quand vos ivrognes tombent entre les mains d'Abd-el- Kader, ils se font musulmans pour être mieux traités , et Abd-el-Kader les méprise. Nous ne voulons être rien de ce que vous êtes ; allez-vous-en. » (3, p. 164.)
862. — Pour bien faire les choses , il faut les faire comme Dieu le veut, et en toute conformité avec ses desseins , qu'il saura toujours accomplir aux dépens des hommes qui auraient entrepris de les fausser. Ceux qui n'entendent point cette vérité peuvent se croire de l'esprit; ce sont de très-petits sires. La mission des peuples chrétiens à l'égard des peuples sauvages ou infidèles est avant tout une mission chrétienne. Le devoir que Dieu leur assigne, et à l'accomplissement duquel il attache ses bénédictions, est d'élever à la lumière les races jusqu'alors inférieures vers lesquelles il leur ouvre un chemin. Ils sont envoyés pour faire des chrétiens et non pas des esclaves ; pour instruire et sauver les âmes, et non pour exploiter et flétrir les corps.
Cette conduite chrétienne que la religion commande , la plus saine politique l'imposerait ; de même qu'il n'y a pas d'autre moyen de faire un peuple, il n'y a pas d'autre moyen de se l'assimiler. (13, p. 203.)
863. — L'homme ne fait rien de bon , si Dieu ne l'aide , et s'il ne demande à Dieu de l'aider. Cette première condition du succès a manqué, par exemple, à notre Algérie : les yeux chrétiens s'en aperçoivent.
Malgré tout ce que nous avons fondé , nous avons perdu là des âmes que nous pouvions sauver, nous n'avons pas fait à la croix le même honneur qu'à nos drapeaux. Dieu nous en a punis, moins qu'il pouvait le faire , car sa clémence est grande ; moins qu'il le fera peut-être , car sa justice est terrible. (3, p. 12.)